Andrea Kotarac, ancien conseiller régional France Insoumise du Rhône, a rejoint en mai le Rassemblement National et Marine le Pen. Après deux mois de silence, il a accepté de répondre aux questions du Lyon Bondy Blog à propos des tensions au sein de son ancienne formation, du projet du Rassemblement National et de la fin du clivage entre gauche et droite. 

Lyon Bondy Blog : En 2008, vous aviez rejoint le parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, pourquoi avoir quitté le mouvement en 2019 ?

Andrea Kotarac : “En 2008, nous avions pour moi le seul homme de gauche qui était patriote, avec une vision de la France à moyen et long terme. Jean-Luc Mélenchon était encore sénateur à l’époque, et je l’avais soutenu au sein du Parti socialiste durant trois mois. Je l’ai suivi lorsqu’il a fondé le Front de gauche puis la France Insoumise, qui est clairement l’incarnation de la pensée mélenchoniste. Le Front de gauche, c’était surtout un cartel de partis. En 2017, c’était Jean-Luc Mélenchon avec une stratégie populiste. Le discours, c’était : « Macron a dit qu’il n’y avait plus de droite, ni de gauche, et il avait raison. Maintenant, nous voulons rassembler le peuple contre cette oligarchie qui a mis en place les 30 milliards d’euros du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, et qui privatise encore les aéroports et les industries ». Au cours de la campagne des Européennes, la ligne politique a changé. Ce n’était ni le Mélenchon de 2008, ni celui de 2017, mais Manon Aubry, c’est-à-dire l’union de la gauche, retour dans le futur des années 80. Il fallait faire union avec des gens qui ont voté le traité pour la constitution européenne en 2005, qui ne sont pas contre la libéralisation des voies ferroviaires. Il ne faut pas dire du mal de Raphaël Glucksmann, car il est de gauche, mais c’est un interventionniste qui était pour la guerre en Irak. Ce n’était plus la ligne de Jean-Luc Mélenchon, donc j’ai décidé de partir. Je l’ai fait en réfléchissant, mais aussi en tant qu’élu de terrain lorsque j’ai rencontré plein de militants tentés par le Rassemblement National. Les dogmes tombent. Il n’y a plus de gauche, plus de droite mais il n’y a plus d’extrême-gauche, d’extrême-droite. Je pense que l’on rentre dans une nouvelle ère. Le boulanger du coin, l’artisan et le patron ne sont plus l’ennemi juré comme sous Bakounine. Le vrai danger pour nos sociétés, c’est Google, Facebook, Amazon, Microsoft, les traités de libre échanges. On aura, non plus la gauche et la droite mais les « mondialistes », comme eux le disent, et la famille du « non » au traité de libre-échange, qui refusent le système fédéral pour plus de démocratie et la relocalisation de l’industrie, de l’agriculture. Et ça, c’est Marine Le Pen qui l’incarne. 

LBB : Qui est venu vous chercher pour rejoindre le Rassemblement National ? 

A.K.  : J’avais d’abord décidé de quitter la France Insoumise. J’avais rencontré Jean-Luc Mélenchon, en lui disant que plus personne ne faisait campagne sur le terrain. A Lyon, Benoît Schneckenburger était un très bon candidat, mais il y avait quinze personnes, soit car ils étaient concentrés sur les municipales soit car Manon Aubry n’arrivait pas à convaincre sur sa ligne. Elle avait été choisie pour ça par le mouvement. On n’avait pas de campagne et pas de soutiens, ce qui est beaucoup plus grave. De l’autre côté, considérons que nous rentrions dans une nouvelle ère politique. Il faut parfois prendre son courage à deux mains. Marine Le Pen incarne cette grande famille politique qui dépasse largement le Rassemblement National. On dit que Marine est antisociale, mais 47% des ouvriers ont voté pour elle aux Européennes. On dit qu’elle est raciste, mais je l’ai rencontré pour m’assurer de certains points. Je dois avouer qu’elle m’a convaincu qu’elle était profondément républicaine. Les DOM-TOM votent pour elle. Les catégories les plus pauvres votent à 35% pour elle, et même les détenus votent pour Marine le Pen. Les dogmes de la méchante extrême-droite des années 80 n’existent plus dans le peuple. Ils sont maintenus artificiellement dans le microcosme politique et médiatique. Djordje Kuzmanovic était proche de la France Insoumise et a fondé République Souveraine, un mouvement très intéressant.  Mais sa stratégie, à mon avis, n’ira pas loin. Il appelle à l’abstention, mais la situation est trop grave pour considérer qu’il faut se réfugier dans le confort de l’abstention. Il faut prendre parti.

LBB : Votre stratégie est elle d’arracher les voix des extrêmes de la France Insoumise ?

A.K. : Ce qui me plaît, c’est que Marine Le Pen réfléchit comme Jean-Luc Mélenchon en 2017. A savoir qu’elle ne réfléchit pas par étiquettes politiques qui ne fonctionnent pas. De plus, je suis un pur produit de l’union de la gauche. J’ai eu la chance d’être élu conseiller régional à 26 ans, sur une liste d’union de la gauche au deuxième tour. On touche aux limites, ça ne fonctionne pas. Ceux qui diront le contraire mentent. La société change, évolue. Les ruptures se font sur qui souhaite accompagner la mondialisation, la renforcer, et qui veut redonner du pouvoir au peuple. Résultat, le « non » au TCE n’est pas respecté. On va avoir la retraite par points, ce qui est catastrophique, alors que Macron avait dit dans son bouquin qu’il n’y toucherait pas. Avant lui, Sarkozy avait fait la même chose, Hollande l’a empiré en rallongeant la durée de cotisation. Tous ces gens se retrouvent chez Macron, c’est cohérent. Aujourd’hui, je n’abdique pas. Je reste un militant politique et je compte bien assurer la victoire de l’autre camp.

LBB : Les municipales et les métropolitaines vont arriver, est-ce que l’on va vous retrouver sur une liste RN ?

A.K. : Pour être franc, je ne sais pas. Ces métropolitaines vont avoir un impact assez intéressant, puisque c’est le seul endroit en France où l’on va avoir ce genre d’élections. Les compétences de la Métropole sont super importantes.

LBB : Avez-vous repris contact avec vos anciens amis de la France Insoumise comme Elliott Aubin ?

A.K. : J’aimerais vous dire non, ça arrangerait tout le monde à la France Insoumise. Mais ce n’est pas vrai. Il y a eu des prises de paroles publiques de certains insoumis où il fallait dire « C’est un connard, fasciste, méchant, etc ». De l’autre côté, les messages privés sont beaucoup moins virulents. Il y a peut-être 80% des gens qui partagent mon constat, si ce n’est pas 100%, vu les débats en interne. Une partie d’entre eux ne s’est pas imprégné de cette nouvelle ère politique, il faut du temps. Cette frontière politique a été créée en 2005, lors du vote sur le traité de la constitution de l’UE. On voit dans l’arène politique française une nouvelle ère, une nouvelle bipolarité qui va perdurer.

LBB : Que pensez-vous du combat entre David Kimelfeld et Gérard Collomb ?

A.K. : Il y a besoin d’un nouvel élan. Beaucoup m’ont dit qu’il ne fallait pas que je démissionne du Conseil régional quand je suis parti de la France Insoumise. Philippot est resté au Parlement européen en quittant le FN, la sénatrice ex-PS Marie-Noëlle Lienemann a rejoint Mélenchon tout en restant en poste. J’ai démissionné, car quand on fait des choix forts on va jusqu’au bout pour respecter ses électeurs. Ce n’est pas aux Français de respecter la politique, mais à la politique de respecter les Français. Lorsqu’à Vaulx-en-Velin il y a 79% d’abstention, il faut peut-être se réveiller. Pour revenir à Collomb et Kimelfeld, j’entends beaucoup de gens de gauche, notamment à LFI, dire que Collomb est vieux, qu’il faut qu’il se casse. Je n’ai jamais retenu cet argument. L’âge n’est pas un critère. On peut être jeune et con, comme on peut-être vieux et compétent. Ça me fait rire que des gens qui ont détruit le PS local soient passés à En Marche à l’Assemblée Nationale, à la Métropole et à la présidence. Ils se tapent dessus en inventant des différences apparemment fondamentales, alors qu’ils appartiennent à la famille d’Emmanuel Macron.”

 

 

 

Etienne Aazzab

Etienne a contribué depuis 2 ans dans le journal satirique FOUTOU’ART. Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014.
Twitter : @AazzabEtienne

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