Faire vivre les petites compagnies théâtrales avec la crise sanitaire est un combat éreintant. Entre tentative d’adaptation et baisse de motivation, les milieux amateurs et associatifs avancent au ralenti.

Le théâtre de l’Anagramme. / Crédit : Google maps.

Stéphan Meynet est bénévole à l’Anagramme, petit théâtre de quartier situé dans les pentes de la Croix-Rousse. Il est également directeur technique de “l’Astree”, salle de spectacle près de la Doua à Villeurbanne. Magali Forestier, quant à elle, a monté une compagnie de théâtre amateur nommée “Les bidons d’eau” à l’issue d’une formation de trois ans effectuée à “l’Irep” de Villeurbanne. Tous deux livrent leur témoignage sur la situation actuelle du spectacle vivant, et s’accordent à dire que l’instabilité devient pesante. 

Une pratique théâtrale bouleversée

La difficulté d’organisation des répétitions impacte grandement les compagnies théâtrales. Entre les horaires réduites par le couvre-feu et les mesures sanitaires à respecter, c’est un sentiment de dépit qui règne chez les comédiens. “Nos répétitions se faisaient surtout le soir car c’est le moment où tout le monde est disponible. Alors avec le couvre feu, ça devient compliqué. Beaucoup se motivent car il faut répéter avec des masques, or ça restreint le jeu d’acteur et le plaisir de jouer. A la base c’est un loisir mais ça devient une contrainte”, déplore Magali. Le report de tous les spectacles est également un facteur de découragement. L’incertitude, le manque de visibilité dans la programmation et de projection dans le futur ne sont pas anodins, révèle Stéphan : “Certains se demandent s’il est utile de continuer à répéter alors qu’ils n’ont pas joué depuis 9 mois. Quand on n’a pas d’échéances de spectacle pour motiver les troupes, c’est difficile de fédérer les effectifs. Vu qu’on est entre amateurs et semi-professionnels, l’organisation est d’autant plus difficile. Beaucoup ont totalement lâché l’affaire.” 

Selon Magali, pratiquer du théâtre sans convivialité semble illusoire  : “On fait du théâtre parce qu’on adore ça, on adore se retrouver. L’irep est une petite famille, après les représentations on faisait la fête tous ensemble. Le théâtre est un art qui regroupe des personnes d’horizons différents, qui permet le mélange et la découverte. Là, même si on est reprogrammé on sait que le bar sera fermé. Ce partage est occulté par toutes les contraintes sanitaires.” Stephan lui, déplore le manque d’effectif généré par la crise : “Avant le lundi à 20 heures, j’accueillais 16 personnes, maintenant je fais des séances de la même intensité avec 10 personnes en moins, mais on s’adapte tout de même.”

Le public de l’Anagramme. / Crédit : Stéphan Meynet

Le numérique, une alternative qui ne fait pas l’unanimité 

Le numérique semble être la seule option permettant de continuer de créer et de conserver un lien avec le public. En matière de vidéo, Stéphan n’en n’est d’ailleurs pas à son coup d’essai : “A l’Astrée, on a déjà fait 2 spectacles en streaming durant le mois de décembre. Je maîtrise bien le milieu de la réalisation et des caméras. On a des cadreurs et des gens compétents, on peut relever le niveau technique.” Ces compétences numériques ne sont pas à la portée de toutes les structures. L’Irep peine à s’adapter aux nouvelles technologies. Se pose aussi la question de l’efficacité de ces œuvres multimédias. Sont-elles réellement efficaces ? Le public ne s’avère pas toujours réceptif car ces travaux vont à l’encontre de l’essence même du spectacle vivant : “Le théâtre c’est pas une visio quoi ! proteste Magalie. Le théâtre c’est ressentir, c’est être là, toucher les gens, avoir des expositions de visage, transmettre des émotions à moins de 1m de distance. J’ai déjà été invitée à un spectacle d’impro audio. J’ai écouté 20 minutes  et ça ne m’a pas transportée. J’avais pas le public à côté qui me porte. J’avais pas cette émulation comme dans un vrai théâtre.” 

L’espoir perdure en dépit de la crise

Si Stéphan parvient encore à s’accrocher, c’est notamment parce qu’il reste lucide sur la situation, plus critique encore, des théâtres professionnels  “ Plus il y a de personnel en jeu, moins les situations sont évidentes. Je m’entretiens tous les jours avec mon trésorier, et la raison pour laquelle on n’a pas encore la corde au cou c’est parce qu’on respecte un modèle associatif. La situation reste très délicate pour nous mais au moins, il n’y a pas d’emploi menacé. »

Malgré toutes ces incertitudes, les acteurs du monde du spectacle restent optimistes et comptent s’accrocher pour faire vivre leurs compagnies : “En tous cas nous on est prêt. Quand le gouvernement autorisera la réouverture on mettra tout en œuvre pour avoir des spectacles” développe Stéphan. L’état d’esprit de Magali est similaire, tout autant motivé à résister face à la crise : “Notre philosophie maintenant c’est d’essayer de se tenir prêt, d’avoir une pièce qui tient debout. Dès que les théâtres réouvrent et que l’Irep nous propose une date, on y va. On n’en peut tellement plus qu’on va essayer de jouer la carte de la spontanéité et se tenir près quand se sera possible.”