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Fantasmes, Roms et intégration : la réalité des bidonvilles français

La croyance populaire voit le « Rom » comme un incorrigible voleur. Dans les faits, seule une infime partie d’entre eux commet ces délits, le plus souvent contrainte à le faire. Un préjugé très préjudiciable pour les immigrés d’Europe de l’Est.

« Pourquoi tu dis que les Roumains volent ? », explose le jeune Bogatou* dans un français maladroit « moi je n’ai jamais volé ! » La virulence de la réaction jette un froid sur l’audience, une centaine de personnes venues assister à une conférence sur les bidonvilles, à l’École Santé Social Sud-Est, Lyon 9e. Guillaume Lardanchet, directeur de l’association Hors la Rue, vient d’aborder un sujet délicat : les vols commis par des bandes de jeunes mineurs, souvent des Roms d’origine roumaine exploités par des réseaux. Un phénomène très marginal mais bien visible, qui jette l’opprobre sur toute une communauté.

5 %. C’est la proportion de mineurs issus des bidonvilles qui serait impliquée dans ces délits selon Olivier Peyroux*, chercheur et travailleur associatif spécialiste de la question. « Il y a 200 mineurs* déférés pour faits de délinquance chaque année. Si l’on rapporte ça aux 4 000 mineurs* des bidonvilles qui vivent en Île-de-France, 95 % ne sont pas là-dedans. »

Ces jeunes sont donc peu nombreux… mais ils commettent beaucoup de délits. « La grande majorité est exploitée par la famille ou la belle famille, poursuit le chercheur. Ce sont de tous petits réseaux à l’organisation horizontale qui viennent de quartiers ou de villes très précises en Roumanie où des modèles économiques reposant sur l’exploitation d’autres personnes se sont développés. Ils sont envoyés dans les grandes capitales touristiques d’Europe pour voler. » Tout juste sortis de l’enfance, ces ados sont utilisés en raison de leur jeune âge, car la loi française ne permet pas de jeter un mineur en prison en dessous de 13 ans. Cette délinquance est, en outre, concentrée sur la région parisienne et touche très peu les autres villes en France.

L’IPhone qu’un client insouciant laisse traîner sur la table d’une terrasse, le sac à main d’une femme qui vient de tirer de l’argent, ces vols sont ciblés et l’activité est pensée pour rapporter un maximum d’argent. Les gamins sont « coachés », connaissent leurs droits et refusent de donner leurs empreintes ou d’être pris en photo pour rendre l’identification plus difficile. Bref, ces enfants sont forcés à voler par des organisations structurées. On est loin de la petite délinquance de survie.

La délinquance « classique » est d’ailleurs assez limitée chez l’écrasante majorité des habitants de bidonvilles en France. « On ne peut pas comparer avec certains quartiers français confrontés à des problèmes de trafic de drogue. Dans les bidonvilles, les gens ont conscience de la grande instabilité de leur situation et ont très peur de la police. Pour survivre, ils auront plutôt recours à la mendicité, la ferraille et jusqu’à la prostitution masculine pour certains, justement pour éviter de commettre des délits. »

Récupération politique et distorsion médiatique

Les préjugés restent pourtant coriaces envers ceux que la société appelle « Roms » (voir notre article Ceci n’est pas un camp de Roms, c’est un bidonville). « Les Français sont terrorisés », s’étrangle le jeune Bogatou, qui vit avec sa famille dans un hébergement d’urgence, à Lyon. « Dès que tu dis : “Je suis Roumain”, les gens ont déjà caché tous leurs sacs. Pourquoi ? »

« Il y a une instrumentalisation politique de cette question pour jeter l’opprobre sur toute une communauté », estime Guillaume Lardanchet. Son association, Hors la Rue, travaille au quotidien avec ces populations. Elle œuvre à la protection des mineurs étrangers en danger. En octobre 2016, par exemple, une lettre est adressée à un grand titre de la presse locale pour dénoncer de nombreux vols imputés à l’arrivée de « Roms » dans un village d’insertion à Saint-Genis-les-Ollières, près de Lyon. Fin 2015, Didier Cretenet, maire de la commune, avait engagé un long bras de fer contre la préfecture du Rhône pour empêcher l’implantation du projet sur la commune. Un conseil municipal avait alors été réuni et une motion de censure adoptée à l’unanimité contre ce projet. « Il y a des serres de production juste à côté. J’ai bien peur qu’elles soient pillées », avait alors déclaré un habitant selon Le Progrès. Un groupe de jeunes identitaires, mouvement d’extrême droite, avait incendié deux véhicules et brandi une banderole « Saint-Genis ne sera pas Calais » sur le site. La réputation trouble des « Roms » est régulièrement brandie par les élus comme repoussoir, ou comme épouvantail pour capter la colère des citoyens et la transformer en soutien politique. « Cela justifie également la non intervention dans les bidonvilles. Parce que, “quand même, on ne va pas dépenser de l’argent pour ces voleurs”», raille Guillaume Lardanchet.

Quant aux médias les plus influents : « Vous voyez le nombre d’articles ou de reportages sensationnalistes qui parlent de ces bandes à la télé ou dans la presse, reprend le jeune directeur associatif. On y parle d’affreux méchants qui exploitent leurs enfants, cela renvoie une image très négative du phénomène, mais plus porteuse en termes d’audience. Moi, ce que je raconte va contre les idées reçues, mais c’est beaucoup trop complexe pour être explicité dans un sujet de TF1. »

* (1) Le nom a été changé

* (2) Il est l’auteur de l’étude : Délinquant et victime, sur la traite des enfants d’Europe de l’Est, d’Olivier Peyroux (Éditions Non lieu, 204 pages, 20 €)

* (3) Chiffre émanant de la Protection judiciaire de la jeunesse, rattachée au ministère de la Justice

* (4) Chiffre émanant de la délégation interministérielles à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal)

Alban Elkaïm

Les petits voleurs, victimes oubliées 

 

Gavroche, célèbre personnage de Victor Hugo dans Les Misérables. Petit voleur, il représente l’enfant des rues. Il est représente l’enfant des rues, comme ici dans le tableau “La liberté guidant le peuple”, d’Eugène Delacroix.

« On refuse de penser ces gamins comme des victimes. Mais c’est de la traite d’être humain, rien de moins que de l’esclavage moderne. » Le constat est dur. Mais Guillaume Lardanchet est atterré par cet état de fait. Il est directeur de l’association Hors la Rue, qui œuvre à la protection des mineurs étrangers en région parisienne. Et il n’a de cesse de le clamer : les petits voleurs originaires d’Europe de l’Est qui sévissent en bande dans les rues de Paris sont des victimes. Victimes de réseaux organisés qui les forcent à commettre des délits pour en récupérer les recettes.

« Plusieurs choses montrent qu’ils sont exploités, souligne le directeur de Hors la Rue. D’abord, le taux de réitération (commettre de nouveaux délits après avoir été pris NDLR) extrêmement élevé. Ensuite, ces gamins commettent des larcins très rémunérateurs, pourtant, ils sont vraiment dans la misère. Il y a aussi le fait qu’ils connaissent très bien le code pénal, et disent ”j’ai moins de 13 ans” pour ne pas être incarcérés. On parle de jeunes ados, dont certains sont analphabètes. Enfin, il y a autour de 50 % de filles dans ces bandes. Elles représentent près de 3,5 % des personnes impliquées dans la délinquance classique. »

A peine sortis de l’enfance et jetés sur les pavés de Paris, loin de leur pays, pour « bosser » comme des forçats du larcin, ces petits voleurs souffrent de leur situation. Outre les méthodes employées pour les obliger à commettre des délits et une activité peu propice à l’épanouissement de ces tous jeunes adolescents, « certains vont en prison, et ils le vivent très mal ».

Le sujet est pourtant rarement traité sous cet angle. « Ils ne constituent pas les victimes parfaites, reconnaît Guillaume Lardanchet. Tous ne sont pas de petits Gavroches. Certains expriment malgré tout de l’amour pour leurs familles et ne se font pas forcément cogner dessus s’ils ne rapportent pas assez d’argent. D’autre part, on parle d’ados de 13-14 ans, qui ont des amourettes, comme tous les jeunes de leurs âges. Des jeunes filles (mariées très tôt NDLR) exploitées par leur belles familles peuvent y trouver une forme de liberté pour vivre ces romances, extraconjugales ou pas. C’est autre chose que de rester au bidonville toute la journée, avec la belle-mère sur le dos qui vous fait faire les tâches domestiques, vous met les petits dans les pattes et vous réprimande à longueur de temps. »

Et les fait sont là : « Ces gosses n’attirent même pas cette empathie. On se contrefout de leur détresse psychologique alors qu’ils sont victimes d’un des crimes les plus horribles. Actuellement la réponse des pouvoirs publics, c’est ”on les met en prison”. C’est une approche à renouveler. » Criminaliser la traite d’êtres humains plutôt que le délit commis. Une approche qui pourrait même apporter de nouvelles réponses pénales face aux dealeurs qui utilisent de très jeunes adolescents pour mener leurs trafics de drogue.