Suite du récit de ce résistant, déporté en Allemagne dans un camp de concentration, puis de sa « marche de la mort » à lutter contre l’épuisement.

« Je n’avais que 19 ans », commence l’ancien déporté. « Les nazis nous ont donné des tenues dépareillées et aussi un numéro. Le mien : 69 732. Puis ils vous placent en quarantaine. Du jour au lendemain, vous devenez esclave. » Dans mon précédent article, je vous ai présenté Maurice Luya, 84 ans, ancien résistant grenoblois et déporté français. Nous l’avions quitté, ses camarades et lui, au mois de juillet 1944, après dix mois d’enfermement au camp de La Sulpice-La-Pointe à Toulouse. Pour les 650 prisonniers restants, la délivrance est proche mais pas celle qu’ils attendaient. Les Allemands envahissent le camp et transfèrent tous les détenus au camp de concentration de Buchenwald, à 400 km de Berlin. C’est le choc !

Les quinze premiers jours sont les plus durs. Les conditions d’hygiènes sont déplorables (poux, punaises, puces, crasse…). Ils sont aussi vingt-deux nationalités à se partager les lits et à tenter de se comprendre. « Les kapos nous battaient et nous obligeaient à des tâches inutiles pour nous soumettre. Puis, certains d’entre nous étaient envoyés dans un Kommando [ndlr : unité de travail forcé] pour travailler en usine à l’extérieur du camp. » Beaucoup ne survireront pas aux corvées et aux coups portés par les SS. Le jeune homme a plus de chance, on lui assigne un petit Kommando. Il travaille à Rottenburg, à 3 km du camp dans une grotte souterraine où il doit rassembler le train d’atterrissage des avions. (À l’époque, Hitler avait fait des grottes allemandes des usines de travail.) « La moitié de nos gardiens étaient des aviateurs. Les SS nous traitaient pas trop durement car ils étaient gênés devant les pilotes. Mais on devait travailler 12 heures avec très peu de chose dans le ventre. C’était difficile. » Et c’est comme cela tous les jours.

Le 3 avril 1945, à la surprise générale, les Allemands donnent l’ordre aux captifs d’évacuer le camp de concentration de Buchenwald. « Ils nous ont mis par dix, derrière des carrioles contenant le ravitaillement et leurs bagages. On devait tirer ces carrioles jusqu’à une ville du nord où se trouvait une gare », se rappelle Maurice.

La région est montagneuse, les détenus sont faibles et la pluie, la boue rendent le trajet plus coriace. Après un jour et une nuit, le groupe arrive à destination mais les Anglais ont déjà bombardé la gare. « On a du faire demi-tour et on a marché des jours et des nuits », poursuit Maurice Luya. « Les SS voulaient nous emmener vers la mer Baltique et nous mettre dans des bateaux. » ! Par la suite, j’apprends que ces bateaux chargés de prisonniers devaient être bombardés par les Nazis. « J’ai vécu l’une des plus longue marche de la mort. Des SS étaient placés devant nous pour montrer le chemin. D’autres étaient positionnés derrière les colonnes de prisonniers. Ils tuaient les plus lents. »

Au fur et à mesure que le camp progresse, des Kommandos de SS et leurs détenus venus d’ailleurs, gonflent les rangs jusqu’à atteindre près de 2 000 personnes. « Un moment, notre chemin s’est divisé en deux. 1 100 prisonniers ont continué à droite. J’ai eu de la chance, je suis allé à gauche. Les SS, les ont menés dans un petit patelin appelé Gardelegen. Là-bas, ils ont rencontré des nazis. Les alliés arrivaient en face, ce qui a stoppé leur progression. Alors, ils se sont demandés ce qu’ils allaient faire des prisonniers. Ils les ont entassés dans une grange et on mis le feu. » Sur les 1 100 prisonniers brulés vifs, 15 survivront.

Le 22 avril, Maurice et ses compagnons arrivent enfin à Berlin. « C’est là que les SS ont vraiment décidé de nous diriger vers la mer Baltique. Moi, je marchais avec Jean-Louis Laveille, un ancien de Saint-Sulpice. Un après-midi, on a trouvé des chevaux morts sur le chemin. Alors, au lieu de manger de l’herbe, des escargots et des limaces, on a avalé de la viande crue. Ça nous a redonné des forces. » Le soir, le camp s’installe dans une décharge où les prisonniers dorment à même le sol. Tandis que les SS se tiennent en sentinelles, Maurice et Jean-Louis décideront de s’évader. « Le jour, non loin de notre campement, on avait repéré un grand bâtiment. Sur le toit, ils y avaient les lettres KG (Prisonniers de Guerre). C’était des soldats français. »

Vers 1 h du matin, les deux hommes tentent une première évasion. Ils rampent au sol pour ne pas être découverts. À quelques mètres, le bâtiment des soldats français pointe le bout de son nez. Soudain, un SS les surprend. « Il devait garder un silo de pommes de terre. Il nous a pris pour des voleurs russes. Mon ami qui parlait allemand lui a expliqué qu’on s’était perdus. » Aussitôt, le SS les reconduit au point de départ : la décharge. Par chance, leurs surveillants ne les tuent pas cette nuit.

Trop proche du but, Maurice et Jean-Louis tentent de nouveau le diable. Cette fois, ils arrivent dans le bâtiment. « Les soldats français nous ont ordonné de nous déshabiller. Ils ont brulé nos vêtements et nous ont habillés en soldat français », se souvient-il.

Le lendemain, les deux amis se font discrets au départ de leurs ex-compagnons de camp. « Je ne sais ce qu’ils sont devenus. Nous, nous étions deux cents soldats français et un seul SS nous surveillait. Plus loin, sur notre chemin, nous avons croisé une jeep anglaise. Nous étions sauvés. » Il faudra attendre le 22 mai 1945, pour que Maurice Luya retrouve ses parents à Grenoble.

« Quand je suis revenu en France, j’ai repris mes études. J’ai travaillé en usine où je suis devenu chef d’équipe. J’ai aussi beaucoup voyagé. » Maurice Luya sera aussi militant de syndicat. Aujourd’hui encore, ils continuent à témoigner de cette période noire de sa vie dans les écoles. « Il ne faut pas oublier. Et il faut surtout apprendre à être tolérant ! »

Concernant le sort de ses deux autres camardes de résistance, déportés avec lui : L’un d’eux fut ingénieur, l’autre, le plus costaud est mort de faim et d’épuisement, presque libéré. Fait rare, il a été enterré en France.

 

Naima Daira