« Habitons nos feux » :  Penser le monde, l’inscrire dans le corps

Samedi 6 juin, la Maison de la Danse à Lyon accueillait la première soirée du cycle « Habitons nos feux » porté par HFX+ Auvergne-Rhône-Alpes. Cette soirée consacrée aux héritages culturels et aux formes contemporaines de résistance a accueilli, chercheurs, artistes et public.  Ces derniers se sont retrouvés dans un format resserré, où la parole critique circule autant qu’elle se met à l’épreuve de la scène.

Pensée dans une logique de croisements plutôt que de juxtaposition, la soirée se déploie en deux moments. D’abord, la prise de parole de Khémais Ben Lakhdar autour de son ouvrage : L’appropriation culturelle. Histoire, dominations et création, aux côtés de Célia, militante au sein de l’association Sawtche. La soirée a continué avec une conférence dansée de l’artiste-activiste Habibitch : Décolonialiser le dancefloor. Si la conférence a commencé par l’analyse de la performance, le discours quitte progressivement la seule exposition des savoirs pour s’éprouver dans le corps et le geste.

Penser l’histoire de l’appropriation culturelle

À 17h, la salle Studio, au 1er étage, accueille la prise de parole de Khémais Ben Lakhdar, docteur en histoire de l’art, dont les recherches portent sur l’histoire de la mode de 1850 à nos jours. D’emblée, la discussion tourne autour d’un constat : le concept d’appropriation culturelle est aujourd’hui largement diffusé dans l’espace public, mais souvent réduit à des usages polémiques ou à des lectures simplifiées. Dès lors, cela masque la profondeur de son histoire. L’auteur propose au contraire une généalogie longue, inscrite dans la chronologie des rapports de forces coloniaux et impériaux. Le XIXᵉ siècle apparaît ici comme un tournant décisif : celui de la consolidation des empires européens et de la structuration des industries culturelles modernes. 

C’est aussi le moment où la mode se constitue en système globalisé. Elle s’organise autour de centres de légitimation, de circuits économiques mondialisés et de hiérarchies esthétiques durables. Dans cette perspective, les circulations culturelles ne relèvent jamais d’un simple échange horizontal. À partir de ses travaux, Khémais Ben Lakhdar mobilise un cadre théorique rigoureux, croisant divers champs historiographiques et références bibliographiques allant d’E. Saïd à F. Fanon.

La transmission, point clé de l’ouvrage

L’un des enjeux centraux de la discussion est aussi à la portée de son ouvrage : L’Appropriation culturelle qui revendique une accessibilité assumée, sans renoncer à la complexité des outils critiques mobilisés. Au fil de l’échange, la mode apparaît comme un terrain révélateur. De plus, l’enjeu de cette première séquence n’a pas été de condamner les circulations, mais d’en interroger les conditions matérielles, historiques et politiques. Un temps d’échange avec le public prolonge la discussion, autour de notions connexes telles que l’appropriation culturelle de classe, les enjeux liés à l’intelligence artificielle, ou encore les processus de patrimonialisation pilotés par l’UNESCO.

Habibitch et la fabrique d’une pensée en mouvement

À 20 h, les portes s’ouvrent et le public s’installe lentement dans une salle déjà prise par l’attente. À 20 h 45, Habibitch entre en scène. Pas d’introduction spectaculaire, pas de mise en conditions : une entrée directe pour une conférence dansée éclectique, à la croisée de la prise de parole politique, du support académique et du spectacle vivant. Projections type PowerPoint, paroles, mouvements : tout circule, tout se répond, tout se contamine. Le propos avance par strates, dans une forme volontairement vivante, où les registres ne se hiérarchisent pas et au centre, on y retrouve un lexique assumé et travaillé depuis une lecture décoloniale qui refuse toute neutralisation des concepts. Ici, les mots ne décorent pas : ils découpent le réel.

Un activisme pensant par la danse

Dès le départ, Habibitch pose un cadre clair : « Je suis activiste avant tout ». La phrase n’est pas un effet de discours, elle ancre l’ensemble. Danseuse issue de la scène ballroom, sociologue de formation, elle tient ensemble des registres rarement conciliés sans friction. Elle revient sur le ballroom comme matrice. Une culture née dans les communautés LGBTQIA+ racisées, qui est à la fois un espace de performance, de compétition et de survie symbolique. Un lieu où les corps minorisés inventent leurs propres normes avec des lignes de fuite face aux cadres dominants.

Ce qui frappe, dans Décoloniser le dancefloor, c’est précisément cette circulation permanente entre recherche, expérience et scène. La parole d’Habibitch est tenue, précise, souvent drôle mais toujours située. Elle garde une forme de densité théorique sans jamais perdre le contact avec le vécu et ne se contente pas de dire que l’art est politique, elle le rend concret. Dans la salle, l’attention reste tendue car quelque chose y circule. La compréhension intellectuelle se mêle à une réception sensible, comme une pensée qui se fabrique autant dans les corps, mais aussi que dans les mots. La soirée se prolonge avec une dédicace de l’ouvrage éponyme au spectacle, puis un DJ set étire la soirée et ce qui vient d’être ouvert sur scène : une politisation diffuse, collective et assumée sans surlignage.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *