Aitor Arregi : « Maspalomas devient aussi un espace mental »

Avec Maspalomas, Aitor Arregi signe avec Jose Mari Goenaga un film sur le vieillissement, l’identité queer et la difficulté de se réinventer quand la société pousse au silence. Lors d’une rencontre avec la presse, le réalisateur espagnol a présenté un projet né d’une idée de José Mari : raconter l’histoire d’un homme âgé LGBT+ contraint, en entrant en résidence, de « retourner dans l’armoire ».


Organisée en petit comité, la rencontre réunissait six journalistes au total: Olivier Bachelard pour Abus de Ciné, Laurence Salfati pour Radio Judaïca, Jean François Martinon pour Zig Zart, Luc Hernandez pour la Tribune de Lyon, et Vincent Raymond pour Stimento. Dans ce format resserré, les échanges ont permis d’approfondir les intentions du cinéaste, qui est revenu de manière détaillée sur la genèse du projet, ses choix narratifs et la portée plus générale du film.

Un sujet qui s’impose à l’écriture

« Il y a beaucoup de forces occultes qui travaillent dans la tête d’une personne », a expliqué Aitor Arregi pour montrer la manière dont certains thèmes s’imposent à l’écriture sans être complètement prémédités. Le cinéaste a rappelé que ses films précédents, tels que Marco, l’énigme d’une vie (2024), mettaient déjà en scène des protagonistes âgés, mais que ce nouveau récit l’avait frappé par son originalité et par la manière dont il faisait apparaître une réalité encore peu montrée au cinéma.

Vieillesse queer et retour au placard

Le point de départ est fort : une personne queer âgée, placée en résidence, n’a plus la liberté d’assumer pleinement son identité sexuelle. Pour Aitor Arregi, c’est précisément ce qui rendait le sujet fascinant : « C’est un problème qui existe en Espagne et dans toutes les régions », a-t-il souligné, en regrettant qu’il soit si peu raconté à l’écran. Il y voit une forme d’homophobie intériorisée, mais aussi le poids d’un environnement qui se pense ouvert sans toujours l’être vraiment.

Un récit d’acceptation de soi

Il a ensuite précisé que le film devait aussi se lire comme un récit d’acceptation de soi. Vicente, le protagoniste, ne lutte pas seulement contre sa situation présente : il doit affronter ses propres blocages, son passé et une relation familiale abîmée.

Le personnage de la fille s’est ainsi imposé tôt dans l’écriture, car le film ne pouvait pas reposer uniquement sur son idée de départ. « Avec un tel point de départ, on peut faire un film de 20 minutes », a rappelé le réalisateur, avant d’expliquer qu’il fallait donner au récit une profondeur émotionnelle plus ample.

Une métaphore universelle

À mesure qu’il développe son propos, Aitor Arregi élargit la métaphore : « Nous sommes grosso modo tous et toutes dans des armoires », dit-il, comme pour suggérer que le film ne parle pas seulement d’un cas particulier, mais d’un mécanisme humain plus général. Chacun, à sa manière, construit des espaces de silence, de protection ou de déni. Maspalomas raconte alors moins un simple retour au placard qu’un chemin vers la reconnaissance de soi.

Maspalomas, entre lieu réel et espace mental

Le choix du lieu participe pleinement de cette idée. Interrogé sur la raison d’être de Maspalomas plutôt que Torremolinos ou Sitges, Aitor Arregi a expliqué avoir découvert un endroit bien plus singulier qu’il ne l’imaginait au départ. Il a rappelé que Maspalomas est « le premier destin touristique gay en Europe », ce qui a immédiatement donné au projet une dimension particulière.

Mais le décor ne se limite pas à un arrière-plan. Le réalisateur décrit un territoire de contrastes, entre les dunes, qui donnent au début du film une impression presque aventureuse, et le Jumbo, ce centre commercial foisonnant de bars, de fêtes et d’énergie. « Maspalomas devient aussi un espace géographique, mais aussi un espace mental », a-t-il résumé. Dans le film, le lieu finit ainsi par dépasser sa réalité physique pour devenir un refuge imaginaire, un endroit vers lequel Vicente continue de voyager intérieurement depuis la résidence où il vit.

Le Covid comme enfermement supplémentaire

La rencontre a également abordé la présence du Covid dans le film, pensé comme un élément narratif à part entière. Le réalisateur a reconnu que la pandémie fonctionne comme une forme d’enfermement supplémentaire, en résonance directe avec le thème central du film. « Je crois que c’est quelque chose que nous avons encore besoin de plus de temps pour savoir comment ça a pu nous influer », a-t-il confié, estimant qu’il est encore trop tôt pour mesurer pleinement ses effets sur la société.

Mais pour lui, le Covid a évidemment laissé une empreinte, notamment dans les habitudes sociales et dans une certaine « angoisse vitale » contemporaine. Le scénario a d’ailleurs été écrit pendant la pandémie, ce qui a renforcé cette correspondance entre confinement sanitaire et enfermement identitaire. Là encore, Maspalomas fait du retrait forcé une matière de cinéma, et du silence une question politique autant qu’intime.

Un film sur l’âge, le désir et la mémoire

Au fil de la discussion, Aitor Arregi a ainsi dessiné le portrait d’un film traversé par les questions de l’âge, du désir, de la famille et du regard social. Maspalomas n’est pas seulement l’histoire d’un homme obligé de revenir dans le placard ; c’est aussi celle d’un lieu, d’une mémoire et d’une possibilité de se réinventer. Comme le résume le cinéaste, le film explore un espace où l’on peut, malgré tout, « se réadapter à sa nouvelle réalité ».

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