Intronisée première “ville zone 30” de la métropole le 19 juillet dernier, la commune d’Oullins continue son évolution, accélérée par l’arrivée du métro en 2013. Au risque de devenir inaccessible pour certains de ses habitants ?

On est tous en bas de l’échelle, ici à Oullins. Des riches il y en a peut-être deux, trois?”,  lance Carmel, ancien ouvrier désormais retraité, confortablement assis sur un banc à deux pas de la mairie. L’homme se montre même amusé par l’évocation d’une possible “boboïsation” de la commune qu’il a rejoint en 1959. Une centaine de mètres plus loin, la place Anatole France est occupée par les travaux d’extension de la ligne B, dont l’installation dans la ville du Sud-Ouest lyonnais, en 2013, a provoqué de nombreux changements.

Parmi ceux-ci, une hausse rapide du coût du logement qui affecte tout particulièrement les environs de la Gare d’Oullins. “Au pied du métro, on n’est pas loin des 4000 euros le mètre carré. Et les prix continuent d’augmenter, même en s’éloignant du centre-ville” indique Isabelle, agente immobilière sur la Grande Rue d’Oullins. Un montant déjà bien supérieur à celui relevé par Rue89 en 2017, dans un dossier consacré aux transformations d’Oullins. Au fur et à mesure de l’extension de la ligne B, le phénomène devrait donc logiquement se propager jusqu’aux Hôpitaux Sud. Un effet secondaire ayant tendance à inquiéter certains habitants, qui craignent la fuite des Oullinois les plus modestes vers des villes périphériques comme la Mulatière ou Grigny : “Dans quelques années, plein de gens devront partir”, affirme Pascale, installée sur un banc de la Grande Rue. Auxiliaire de vie, la Duchéroise a rejoint la ville en 2011 en compagnie de sa fille Joanna, qui partage son constat : “J’habitais proche de la gare de la Saulaie. Quand j’ai déménagé, mon propriétaire a fait exploser le loyer ! Tous les loyers ont augmenté à l’ouverture du métro.” Un phénomène pourtant contrôlé attentivement par les pouvoirs publics selon les dires de François-Noël Buffet (LR), maire de la commune entre 1997 et 2017 : “Ça a été l’une des grandes thématiques de mes vingt ans de mandat. Si il n’y a pas de politique publique forte, notamment en matière de maîtrise foncière […], vous avez un système qui éloigne les catégories moyennes des centres-villes. C’est d’ailleurs ce qu’il se passe dans le centre-ville de Lyon”. Un point relativisé par Jean-Yves Authier, sociologue et co-auteur de “Sociologie de Lyon” (2010, La Découverte) : “Si on regarde historiquement les choses, il y a eu entre 1970 et 2000 plutôt une fuite des catégories populaires et une arrivée des classes moyennes, qui se poursuit encore aujourd’hui.” Ce processus porte un nom : celui de “gentrification”, qui se traduit notamment par l’arrivée de populations cadres et professions intermédiaires au détriment des employés et des ouvriers. La nouvelle attractivité pourrait donc peser sur les habitants les plus modestes de la commune.

L’ouverture de la station Gare d’Oullins, en 2013, a déclenché une vague de changements dans la commune (Photo LBB)

Un phénomène encore marginal

Oullins court-elle donc réellement le risque d’un destin similaire à celui de la Croix-Rousse ou de Vaise ? Pour Jean-Yves Authier, même si l’installation du métro va “très certainement favoriser l’implantation des classes moyennes, voire supérieures”, l’ampleur du phénomène reste limitée à l’heure actuelle : “On est pas encore dans un état de sursaturation des principaux périmètres de gentrification, explique le sociologue. Pour comprendre un phénomène de gentrification, il faut toujours le ramener à l’échelle de la ville : or, si les classes moyennes supérieures cherchent un lieu de résidence, elles iront d’abord à la Guillotière ou à Vaise qui, à mon avis, reste le quartier le plus accessible pour la gentrification”. Selon les chiffres du dernier recensement de la population publiés par l’INSEE, la proportion d’ouvriers à Oullins a atteint les 17% en 2015, alors qu’il était de 21,5% en 2006. Une baisse significative, mais qui n’est pas à placer parmi les plus fortes de l’agglomération. La part des cadres, elle, est passée de 13,9% à 16,1% de la population entre 2006 et 2015. Une hausse moins significative qu’à la Mulatière, où la part des cadres représente aujourd’hui 17% alors qu’elle était de 13,8% en 2006. “Il y a des prémices d’une transformation, liée sans doute à l’ouverture du métro commente Jean-Yves Authier. “Mais cela reste encore dans des proportions assez marginales, sans commune mesure avec ce que l’on peut trouver dans certains arrondissements ou dans d’autres communes de la métropole. Il y a le 7e arrondissement mais aussi Charly, Poleymieux, Dardilly, Limonest et d’autres où la part des cadres a augmenté plus fortement.” Au regard des statistiques, la gentrification d’Oullins n’apparaît donc pas comme une évidence. Cependant, les données les plus récentes datent de 2015, soit deux ans après l’implantation du métro B, et l’arrivée de nouveaux habitants se poursuit aujourd’hui. 

“Ça s’est rajeuni, c’est évident”

Pauline, 30 ans, s’est installée à côté de la mairie d’Oullins en 2012 afin de s’éloigner du centre-ville de Lyon, jugé “trop stressant” . La praticienne en médecine chinoise a elle aussi remarqué des changements dans la population suite à l’arrivée du métro : “Ça s’est rajeuni, c’est évident. Avant, il y a avait plus de personnes âgées, du fait qu’on ne pouvait pas rejoindre Lyon facilement”. Isabelle confirme ce constat, depuis le local de son agence immobilière : “On a beaucoup de lyonnais intra-muros qui veulent s’installer sur Oullins, parce qu’on est encore un petit peu moins chers. Donc on a beaucoup de jeunes entre 25 et 30 ans. Il y a des familles et notamment des personnes qui n’ont pas de véhicule ”. Des profils qui contrastent avec la profonde histoire ouvrière de la commune. Pour autant, le rythme de ces arrivées demeure assez lent, et l’intensité de cette gentrification reste limitée notamment par le manque de logements disponibles. “On a très peu de biens, avoue Isabelle. Notre fichier “acquéreurs” est tellement important que souvent on ne met même pas les annonces en ligne”. Le profil des logements de la commune fait aussi office de frein à l’implantation de ces nouvelles populations, comme l’explique Jean-Yves Authier : “Le patrimoine des années 1970 n’est pas le plus attirant pour les gentrifieurs. Dans sa thèse, Anaïs Collet explique que la gentrification est un travail de distinction, passe par exemple par la transformation d’anciens bâtiments industriels en lofts, etc. Si ça n’existe pas, il y a peu de chances que cela attire les gentrifieurs”.

Oullins garde des traces de son histoire industrielle, comme sur l’avenue Jean Jaurès. (Photo LBB)

Des commerces en recomposition

Au delà des problématiques d’accès au logement, les récentes évolutions d’Oullins impactent l’activité des commerces locaux : malgré un taux de vacance commerciale plutôt faible dans la commune (3%, contre une moyenne nationale proche des 12%), ceux-ci se renouvellent à une cadence importante depuis 2013 et l’ouverture de la station Gare d’Oullins. Une problématique difficile à aborder pour les pouvoirs publics, qui tentent déjà de stimuler l’attractivité des commerces du centre-ville, menacés par la proximité nouvelle avec les centres commerciaux de la Part-Dieu et de Confluence. Pour parvenir à cet objectif, la mairie tente “d’apaiser” le centre-ville d’Oullins par le biais de mesures parfois presque symboliques, comme la semaine dernière en faisant d’Oullins la première “Ville 30” de la métropole. “On a plus envie de se promener et donc de faire ses courses dans une ville apaisée, où il y a moins de bruit et où les voitures roulent moins vite.” explique David Kimelfeld, président de la métropole. “La Ville 30, ça amène de l’attractivité aux commerces”.  Maire d’Oullins, Clotilde Pouzergue met en avant l’impact positif de la gentrification sur l’activité des commerces de la commune : “Le fait que la ville soit plus attractive fait qu’on a aussi une nouvelle population qui s’installe. Cette nouvelle population consomme sur place, et fréquente peut-être moins les centres commerciaux, c’est une vraie chance pour le commerce.” Symbole de cette nouvelle attractivité, la terrasse du bar-restaurant Le Merion, en face de la mairie, connaît un regain d’affluence. 

De nouveaux commerces ont fait leur apparitions sur la Grande Rue, ici le Biocoop (Photo LBB)

“Il faut être très vigilant à ce qu’Oullins reste une ville populaire”

Contrecoup de cette évolution, les commerces du centre-ville d’Oullins pourraient peu à peu devenir inaccessibles à la consommation des ménages les moins aisés. Le départ de certaines enseignes discount comme le Dia, remplacé par un Carrefour Market en 2016, a déjà marqué les habitants. “Les personnes qui allaient à Dia sont obligés d’aller à Pierre-Bénite pour trouver un magasin moins cher”, regrette Pascale, qui ajoute qu’elle n’a “pas les moyens” de consommer régulièrement dans les nouvelles enseignes telles que Biocoop ou La vie Claire, installées sur la Grande Rue. Un casse-tête pour les collectivités :  “On est très attentifs à avoir une multiplicité d’enseignes. Mais cela reste du privé, on ne maîtrise pas tout !“ se défend Clotilde Pouzergue. Celle qui occupe le poste depuis 2017 préfère relativiser les effets négatifs de ces transformations :  “J’aimerais bien que l’on voit les choses de manière positive. On va chercher de nouvelles enseignes sans arrêt : on a une droguerie, le poissonnier, on a Biocoop… Je trouve que c’est plutôt une chance. S’ils viennent à Oullins, ce n’est pas par hasard !”. Un constat partagé par François-Noël Buffet, qui appelle cependant à la prudence. “En regardant bien, on arrive à se nourrir, se loger dans de bonnes conditions,  quelque soit son état de fortune. En revanche, il faut être très, très vigilant à ce qu’Oullins reste une ville populaire au vrai sens du terme.” A moins d’un an des élections municipales, ces nouveaux enjeux peuvent s’avérer déterminants.