Occupé depuis près d’un an par plusieurs centaines de migrants, majoritairement demandeurs d’asile, le collège Maurice Scève pourrait, dès le 24 septembre, se retrouver sous la menace d’une expulsion.

Je te parle, là, mais mes pensées sont ailleurs. Tout le temps, je pense à mon avenir. Est-ce que je vais avoir un titre de séjour ? Est-ce que je pourrai être responsable de moi-même? ” s’inquiète Moussa*, guinéen de 25 ans. Titulaire d’une licence en énergétique, il a été contraint de fuir le régime du président Alpha Condé, dont le mandat qui a débuté en 2010 est marqué par les violences et la répression contre l’ethnie Peul, à laquelle Moussa appartient. Ici, à Lyon, il a trouvé refuge dans l’ancien collège Maurice Scève, sur le plateau de la Croix-Rousse, après plusieurs nuits à la rue. “Depuis  que je suis au collège, je me sens mieux, avoue Moussa. Les autres ont à peu près les même problèmes, c’est quelque chose qui aide. Il y a des choses que tu ne peux pas savoir si tu ne les a pas vécues”. “Ici, il y a de l’entente, de l’organisation, et des personnes de bonne volonté qui viennent nous rendre visite et nous donner plein de choses,  explique Dadsoum, 29 ans, originaire de Guinée lui aussi. Personne n’aime rester dans cette situation, mais il y a la paix, voilà.” 

Comme Moussa et Dadsoum, ils sont désormais plus de 450 à vivre dans ce squat ouvert il y a près d’un an, en septembre 2018. L’ex-collège, déjà saturé, continue chaque semaine à accueillir de nouveaux arrivants, en l’absence de solution de relogement. 

D’importants manquements aux droits

La grande majorité des habitants du collège est constituée de demandeurs d’asile, qui peinent à faire respecter leurs droits. La loi prévoit ainsi un hébergement en Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA), à la charge de la préfecture, mais il n’en est rien : “Depuis le début, on demande à travailler avec la préfecture, la Métropole et éventuellement des associations, pour voir ce qu’on peut faire” explique Sébastien, membre de la commission communication du collège. “Jusque là, on a une fin de non recevoir, et on arrive pas à organiser ce travail en commun. La préfecture n’a procédé à aucun relogement de demandeurs d’asile en procédure normale.” 

Parmi les habitants du squat, on retrouve aussi des mineurs isolés dont les droits, encore une fois, semblent pour le moins partiellement respectés : “Il y a encore, au collège, quelques mineurs reconnus, eux devraient d’ores et déjà être pris en charge par la Métropole, détaille Sébastien. Mais surtout, il y a des mineurs non reconnus, qui attendent pendant plusieurs mois une décision du juge pour enfant, qui statue s’ils sont mineurs ou pas.” Alors que beaucoup voient finalement leur minorité être reconnue, ils sont toutefois présumés majeurs pendant toute la durée de la procédure et n’ont, de fait, pas d’accès à l’hébergement prévu par la loi. 

 

“Comme un coup de pied au cœur”

Passée l’inaction globale de la préfecture, difficile pour les habitants du collège de compter sur la Métropole pour obtenir des solutions de relogement. Le 28 juin dernier, celle-ci n’a pas hésité à assigner en justice les habitants et soutiens du collège, dans le but d’envisager son expulsion. David Kimelfeld assurait cependant aux habitants qu’il n’était pas question d’expulser dans l’immédiat, même si les soutiens doutent des intentions du président de la Métropole : “On nous dit qu’il n’y aura pas d’expulsion sans relogement, indique Sébastien. Mais lui a rajouté une petite phrase, “sauf pour les expulsables”. En pratique, du point de vue de la préfecture, cela pourrait concerner 250 ou 300 personnes.” Pour les habitants, cette assignation en justice est incompréhensible : “C’est comme un coup de pied au coeur, lâche Dadsoum. Passer la nuit dehors, c’est quelque chose qui est très grave, non seulement psychologiquement mais aussi physiquement.” Parmis les 450 habitants du collège, nombreux sont ceux qui ont vécu, au moins un temps, dans la rue. En attendant le délibéré, qui sera exprimé le 24 septembre, beaucoup craignent de revivre un épisode traumatisant. Moussa témoigne : 

Quand je suis venu en France, je suis arrivé à la préfecture, et j’ai dit que j’avais le droit à être hébergé car je suis demandeur d’asile. J’ai tout fait pour être logé, mais ça n’a pas marché. Je dormais dehors, à Villeurbanne. Il y avait des gens qui passaient, mais personne ne me regardait, personne n’essayait de savoir qui je suis. J’avais un peu l’air…l’air fou, quoi. Je me suis même dit, au fond de moi, est ce que je ne suis pas invisible? Je n’avais pas l’audace d’aller demander à quelqu’un, il me manquait ce courage là. Malgré ma souffrance, aucune personne n’est venu vers moi. Chez nous, forcément, une personne serait venue me demander “Pourquoi tu dors ici? Qu’est-ce qui t’es arrivé pour que tu sois là ?” La rue, ça te rend sauvage, fou.”

De son côté, Dadsoum, qui a rejoint la France il y a sept mois, vit chaque jour dans l’attente interminable d’une autorisation de travail. Entre les murs de l’ex-collège, les journées se suivent et se ressemblent, souvent plombées par l’ennui : “On ne peut pas travailler, on ne fait rien, et la même chose se répète du jour au lendemain. C’est comme être en prison, quoi…” regrette le Guinéen, qui rêve, à terme, d’être rejoint par sa famille restée au pays. ”Comme tant d’autres personnes, on veut travailler, on veut apprendre plein de choses. Il y a ici des personnes avec des métiers, des diplômes…Et tout ce qu’on veut, c’est avoir des documents pour préparer le futur, et avoir une chance de réaliser nos rêves”. Face à l’inaction des autorités, Moussa peine à cacher sa déception. Lui qui a connu l’Espagne, où il était hébergé “avec un ami, à deux par chambre” et accompagné dans ses démarches, il se montre aujourd’hui résigné face à sa situation en France. “J’avais une meilleure vie dans mon pays, je vivais mieux qu’ici. J’avais ma famille, ma chambre, tout ce qu’il me fallait. Des fois j’ai le regret, je me demande : pourquoi je suis parti ? Chaque fois que ma mère m’appelle, je la rassure, car si je lui parle de ma situation, elle va souffrir. Mais au fond de moi, je sais que ce n’est pas ce que je souhaitais.”

Vers l’ouverture de nouveaux lieux d’accueil

Entre les habitants, toujours plus nombreux, l’inquiétude se fait vive à l’approche de l’hiver. “A 450, ça passe parce que c’est l’été et que des gens dorment dehors, ou dans des espaces qui sont pas chauffés” constate Sébastien. “Mais à 450 en hiver, ça ne marche pas, quoi. On est beaucoup trop nombreux. Même sans parler d’expulsion, il faut qu’ils trouvent des solutions de relogement”. De son côté, la Métropole construit, certes, des hébergements, mais ceux-ci ne s’adressent qu’aux mineurs, et leur nombre demeure insuffisant. En l’absence de solutions de relogement, les habitants proposent des occupations provisoires de bâtiments vides, mais du côté de la Métropole -qui demeure le seul interlocuteur des habitants, considéré l’inaction de la préfecture-, on refuse catégoriquement. Dans l’urgence, habitants et soutiens envisagent tout de même d’ouvrir de nouveaux lieux inutilisés, alors qu’un immeuble du Quai Arloin (Vaise) a été investi début juillet par d’anciens habitants de l’Amphi Z (Villeurbanne), l’un des principaux squats de la ville. En attendant, à la Croix-Rousse, les habitants vivent dans l’attente du délibéré du 24 septembre, en espérant de pouvoir fêter trois jours plus tard, le premier anniversaire du squat.

*Les prénoms ont été modifiés