Roma, le dernier film du réalisateur mexicain s’est vu récompensé, le 24 février 2019, de la prestigieuse statuette d’or. Le film remporte le prix du meilleur film en langue étrangère mais aussi du meilleur réalisateur.

 

Roma est un film proustien. Le lointain souvenir d’une enfance. Un voyage lyrique dans l’intime banalité d’une famille mexicaine. A travers ce film, Alfonso Cuarón raconte son enfance bourgeoise dans le Mexique des années 1970. L’originalité du récit, qui se veut être autobiographique, est le point de vue objectif qu’il adopte.  Le spectateur ne va pas suivre le cinéaste mais Cléo, la jeune domestique de la famille. 

La banalité de l’oppression de classe

Cléo est d’une gentillesse sans commune mesure. Elle voue toute sa personne au bien-être de ses employeurs. Ses journées sont interminables. Dans la maison elle sera toujours la première à se lever et la dernière à se coucher. Dépossédée de son temps, ses moments de détente sont rares. Et lorsque toute la famille s’accorde un moment de divertissement devant la télé, auquel elle est bien évidemment conviée, sa condition de domestique n’est jamais bien loin. La place de la jeune femme n’est pas sur le canapé avec les autres membres de la famille mais sur un coussin juxtaposé. Ce moment de plaisir sera vite écourté à la demande de Sofia, la mère de la famille. Cléo sera d’ailleurs, durant une grande partie du film, le souffre-douleur de cette mère qui évacuera sur elle, la frustration d’une vie conjugale qui s’estompe. Ce paradoxe, entre un sentiment d’appartenance et d’exclusion est renforcé par le regard froidement naturaliste du réalisateur qui construira ses plans de sorte que durant les moments conviviaux partagés par la famille, Cléo fasse parti des plans mais toujours à l’extrémité du cadre, toujours en travaillant. L’oppression de classe est partie intégrante du film, elle est là, fallacieuse, gentillette, englobée dans une nébuleuse de bon sentiment. Il suffit à Alfonso Cuaron, un simple mouvement vertical – à la suite d’un plan séquence poignant au début du film – pour dévoiler cette réalité ; la condition de la jeune domestique n’est pas unique, elle est organique.

Les femmes face à la lâcheté du genre masculin

Il ne fait pas bon être un homme dans Roma. Les deux protagonistes masculins, Fermin, le copain de Cléo et le docteur Antonio, le père de la famille, brillent par leur absence.  Si tout sépare Cléo, domestique indigène, de Sofia, femme blanche d’originaire européenne ayant fait des études, toutes les deux subissent la lâcheté du genre masculin.

Antonio, est souvent absent, son travail de docteur l’occupe pleinement. Sa première apparition dans le film est entourée d’un halo de puissance. Le patriarche arrive dans son imposante voiture, une luxueuse Ford Galaxie 500, et essaye de se garer dans l’étroit couloir qui lui sert de garage. Une scène surprenante – dans laquelle le cinéaste laisse parler tout son talent – faite de coupes rapides, d’un montage saccadé, qui alterne entre l’intérieur et l’extérieur du véhicule, le tout enrobé d’un stresse ambiant. L’arrivée du père est vécue comme une menace.  Il ne restera pas bien longtemps. Antonio prétend un voyage professionnel à l’extérieur du pays. Très vite, avant même son départ, on comprend que cela n’est qu’un prétexte, le couple bat de l’aile. Il veut s’éloigner de la maison familiale. Les supposons d’infidélité à son égard seront avérés par un magnifique plan-séquence en traveling latéral dans les rues de Mexico City.

Cléo, quant à elle, vit une relation avec Fermin, jeune mexicain désœuvré et passionné par les arts-martiaux. Il lui fera une belle et ridicule démonstration, nu, dans une chambre d’hôtel. La jeune domestique tombera enceinte de ce dernier. Fermin l’abandonnera, en plein visionnage de la grande vadrouille, lorsque Cléo lui annoncera la nouvelle. Il ne donnera plus de nouvelles, et quand elle essayera de le retrouver, il laissera parler toute sa violence. Roma, c’est cela aussi, l’histoire de deux femmes face à l’adversité, qui se serreront les coudes, face à l’irresponsabilité de leurs amants respectif.

Si on pouvait se lamenter de l’homogénéité des films produit par la plateforme de streaming Netflix, Roma est un bol d’air frais. La mise en scène détonne par une inventivité, les plans-séquence, outre être une prouesse technique, apporte une vraie plus-value à la narration. La profondeur du champ permet de faire cohabiter différents mondes dans un même cadre, en résulte quelques scènes cocasses. Contemplatif, intimiste, audacieux, le film prend son temps, et dans une époque où tout va trop vite, cela fait du bien.

Rafael SELLANES

La rédaction

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