« Redonner sa place au spectateur citoyen » c’est l’une des intentions majeures de l’association Le Lien Theatre, compagnie qui crée des spectacles et des actions de théâtre citoyen.

lien theatre tu m'agresses la parole college st joseph 2

Présente à Lyon et ses alentours, notamment à Bron, l’association regroupe une trentaine d’artistes, comédiens, musiciens. « On ne fait pas du théâtre citoyen par défaut, nous sommes tous passionnés ! J’en avais marre de jouer devant des spectateurs qui étaient acquis à ma cause et où il n’y avait pas de réel débat », confie avec ardeur Anne-Pascale Paris, la directrice artistique, qui a répondu à nos questions.

LBB : Qu’est-ce que le théâtre citoyen et comment créez-vous vos pièces?
A-P P. : C’est un théâtre témoignage : avant de créer un spectacle, on interview, on fait des recherches sur les sujets qu’on va traiter. Les sujets sont en rapport avec la jeunesse : les rapports hommes/femmes, les relations familiales, l’argent… On amène les jeunes à s’exprimer par le biais de l’improvisation. On suscite un débat, puis on crée ensuite des scènes qui serviront de matière et desquelles on va s’inspirer pour créer une œuvre de fiction. Mais notre matière première reste vraiment le témoignage, la réalité. On cherche à savoir quels sont les problèmes de ces jeunes, ce à quoi ils réfléchissent…puis on les laisse parler. De cette façon, la parole d’un jeune peut être représentative de celle de tout un groupe. Ensuite, un auteur professionnel écrit le texte, il est joué et parfois restitué aux habitants du quartier. On le joue sur scène dans des MJC, dans des centres sociaux mais on ne joue pas au théâtre.

Pour quelles raisons ne jouez-vous pas dans des théâtres?
C’est très compliqué de faire venir les jeunes avec qui nous travaillons au théâtre. Même si on leur dit que la pièce parle d’eux, qu’ils en sont à l’origine, pour eux la barrière de l’édifice est difficile à franchir. On a déjà essayé plusieurs. Malgré une très bonne communication, une grande insistance de la part des éducateurs qui ont accompagné les jeunes, ça reste toujours vraiment difficile de les faire rentrer dans un théâtre. Ils ont l’impression que ce n’est pas pour eux, que ça ne fait pas partie de leur monde, que ça leur est inaccessible. Alors que quand c’est dans un lieu qu’ils connaissent ça change tout. L’intérêt aussi pour nous c’est de confronter les débats et de jouer les mêmes pièces dans différents quartiers. Ainsi on se rend compte que les mêmes thèmes reviennent partout.

Vous parlez de thèmes récurrents, quels sont-ils?
Ce qui me fait le plus de peine c’est qu’on a vraiment l’impression que les jeunes ne se sentent pas intégrés dans la société telle qu’elle est. Ils ont l’impression que la société est séparée en deux, riches et pauvres, chrétiens et musulmans, français, et gens d’autres origines. Ils pensent qu’une partie de la société ne leur est pas accessible. Les études aussi…La première idée qu’ils ont, et qui est peut-être relayée par leur famille qui galère, c’est qu’il y a tout un tas de choses qui ne leur seront jamais accessibles. C’est comme si on démarrait dans la vie avec des espoirs au ras des pâquerettes. Les études, une belle maison, un beau métier, les vacances, la politique, ce n’est pas pour eux, ils en sont convaincus…

Pensez-vous que leurs impressions sont justifiées?
Je ne crois pas que la société soit comme ça. J’ai cette envie de croire à une société qui s’améliore et qui travaille pour que tout le monde ait les mêmes droits. Je crois que c’est la représentation qu’ils se font de leur famille, de l’école, d’eux-mêmes qui leur font penser que ce n’est pas possible pour eux. Quand on pense ça on a la sensation que tout est foutu d’avance et ça c’est récurrent dans les quartiers, et ça commence petit a l’école…

L’éducation nationale a-t-elle un rôle à jouer dans ce constat?
Je n’ai pas de conseil à donner, mais je crois que la manière d’aborder l’éducation est peut-être à revoir. Cet apprentissage n’est pas adapté à leur situation, à leur manière d’apprendre. Cette forme de cours où on est face à un professeur qui nous apprend et où il faut apprendre ce qui est dit alors qu’on ne sait pas à quoi ça va nous servir dans la vie plus tard, ça en amène beaucoup à décrocher. Plus après, quand à la maison on a une famille d’une culture différente, pas forcément valorisée par la société de consommation. L’école la famille ça fait que très vite on ne se sent pas adapté. Du coup ça peut donner des gamins qui se sentent protégés dans leurs quartiers et qui ont du mal à sortir, même au centre de Lyon, pour se dire « je vais voir une pièce de théâtre »…Même si on leur dit que ça parle d’eux, il y a toujours une frontière. C’est pour ça qu’on ne veut pas et qu’on ne peut pas jouer nos spectacles au théâtre et qu’on les joue dans des centres sociaux, des collèges, des lycées… Mais ce ne sont en aucun cas des spectacles au rabais! On est convaincu que c’est à l’art d’aller se déplacer où les gens se trouvent.

Et vous ne croyez pas qu’il serait mieux de réussir à amener ces jeunes au théâtre?
Je pense qu’il faut les deux. Si on commence d’abord par jouer dans une salle simple, peut-être que ce sera plus facile de les amener au théâtre ensuite.

Y a-t-il beaucoup de compagnies comme la vôtre?
Je crois qu’il y a plein de compagnies ayant le même objectif. De plus en plus elles sentent le besoin de redonner au théâtre une place populaire. Qu’on soit toujours sur le terrain, c’est peut-être ce qui fait notre spécificité : on vient ouvrir le débat avant le spectacle. Je crois aussi qu’il y a une nécessité pour les artistes d’être dans un rapport direct avec les spectateurs et également que la culture soit une approche simple.

Avez-vous déjà confronté ces jeunes avec des jeunes d’horizons complètement différents? En voyez-vous l’intérêt?
L’intérêt, oui! On a pu le faire notamment une fois à Villeurbanne : on a été sollicité par une école privée, ce qui est plutôt rare. Les publics jeunes venaient de quartiers très différents et le thème concernait les rapports hommes/femmes. Il y avait un personnage, Salima, qui s’exprimait sur sa difficulté de sortir toute seule, sur le poids de sa famille sur sa vie…on a demandé aux jeunes s’ils trouvaient les personnages réalistes dans l’ensemble. Les jeunes des quartiers  »favorisés » ont répondu que tous les personnages étaient assez crédibles sauf le personnage de cette Salima. Et ceux de la banlieue ont répondu : « vous rigolez ou quoi ? C’est le plus réaliste ! » et là, ils ont réellement pris conscience de la réalité de chaque groupe et ça c’était génial!

Enfin, diriez-vous que rendre la culture populaire c’est la niveler par le bas?
C’est pas du tout ça, il ne s’agit pas de tirer la culture par le bas, il s’agit de trouver le langage qui leur convient. Ce sont des jeunes qui ne savent pas tricher, ils sont d’une spontanéité, d’une vérité très touchante.

"Tu m'agresses la parole college !", en représentation au collège St Joseph. ©Lien Théâtre

Présente à Lyon et ses alentours, notamment à Bron, l’association regroupe une trentaine d’artistes, comédiens, musiciens. « On ne fait pas du théâtre citoyen par défaut, nous sommes tous passionnés ! J’en avais marre de jouer devant des spectateurs qui étaient acquis à ma cause et où il n’y avait pas de réel débat », confie avec ardeur Anne-Pascale Paris, la directrice artistique, qui a répondu à nos questions.

LBB : Qu’est-ce que le théâtre citoyen et comment créez-vous vos pièces?
A-P P. : C’est un théâtre témoignage : avant de créer un spectacle, on interview, on fait des recherches sur les sujets qu’on va traiter. Les sujets sont en rapport avec la jeunesse : les rapports hommes/femmes, les relations familiales, l’argent… On amène les jeunes à s’exprimer par le biais de l’improvisation. On suscite un débat, puis on crée ensuite des scènes qui serviront de matière et desquelles on va s’inspirer pour créer une œuvre de fiction. Mais notre matière première reste vraiment le témoignage, la réalité. On cherche à savoir quels sont les problèmes de ces jeunes, ce à quoi ils réfléchissent…puis on les laisse parler. De cette façon, la parole d’un jeune peut être représentative de celle de tout un groupe. Ensuite, un auteur professionnel écrit le texte, il est joué et parfois restitué aux habitants du quartier. On le joue sur scène dans des MJC, dans des centres sociaux mais on ne joue pas au théâtre.

Pour quelles raisons ne jouez-vous pas dans des théâtres?
C’est très compliqué de faire venir les jeunes avec qui nous travaillons au théâtre. Même si on leur dit que la pièce parle d’eux, qu’ils en sont à l’origine, pour eux la barrière de l’édifice est difficile à franchir. On a déjà essayé plusieurs. Malgré une très bonne communication, une grande insistance de la part des éducateurs qui ont accompagné les jeunes, ça reste toujours vraiment difficile de les faire rentrer dans un théâtre. Ils ont l’impression que ce n’est pas pour eux, que ça ne fait pas partie de leur monde, que ça leur est inaccessible. Alors que quand c’est dans un lieu qu’ils connaissent ça change tout. L’intérêt aussi pour nous c’est de confronter les débats et de jouer les mêmes pièces dans différents quartiers. Ainsi on se rend compte que les mêmes thèmes reviennent partout.

Vous parlez de thèmes récurrents, quels sont-ils?
Ce qui me fait le plus de peine c’est qu’on a vraiment l’impression que les jeunes ne se sentent pas intégrés dans la société telle qu’elle est. Ils ont l’impression que la société est séparée en deux, riches et pauvres, chrétiens et musulmans, français, et gens d’autres origines. Ils pensent qu’une partie de la société ne leur est pas accessible. Les études aussi…La première idée qu’ils ont, et qui est peut-être relayée par leur famille qui galère, c’est qu’il y a tout un tas de choses qui ne leur seront jamais accessibles. C’est comme si on démarrait dans la vie avec des espoirs au ras des pâquerettes. Les études, une belle maison, un beau métier, les vacances, la politique, ce n’est pas pour eux, ils en sont convaincus…

Pensez-vous que leurs impressions sont justifiées?
Je ne crois pas que la société soit comme ça. J’ai cette envie de croire à une société qui s’améliore et qui travaille pour que tout le monde ait les mêmes droits. Je crois que c’est la représentation qu’ils se font de leur famille, de l’école, d’eux-mêmes qui leur font penser que ce n’est pas possible pour eux. Quand on pense ça on a la sensation que tout est foutu d’avance et ça c’est récurrent dans les quartiers, et ça commence petit a l’école…

L’éducation nationale a-t-elle un rôle à jouer dans ce constat?
Je n’ai pas de conseil à donner, mais je crois que la manière d’aborder l’éducation est peut-être à revoir. Cet apprentissage n’est pas adapté à leur situation, à leur manière d’apprendre. Cette forme de cours où on est face à un professeur qui nous apprend et où il faut apprendre ce qui est dit alors qu’on ne sait pas à quoi ça va nous servir dans la vie plus tard, ça en amène beaucoup à décrocher. Plus après, quand à la maison on a une famille d’une culture différente, pas forcément valorisée par la société de consommation. L’école la famille ça fait que très vite on ne se sent pas adapté. Du coup ça peut donner des gamins qui se sentent protégés dans leurs quartiers et qui ont du mal à sortir, même au centre de Lyon, pour se dire « je vais voir une pièce de théâtre »…Même si on leur dit que ça parle d’eux, il y a toujours une frontière. C’est pour ça qu’on ne veut pas et qu’on ne peut pas jouer nos spectacles au théâtre et qu’on les joue dans des centres sociaux, des collèges, des lycées… Mais ce ne sont en aucun cas des spectacles au rabais! On est convaincu que c’est à l’art d’aller se déplacer où les gens se trouvent.

Et vous ne croyez pas qu’il serait mieux de réussir à amener ces jeunes au théâtre?
Je pense qu’il faut les deux. Si on commence d’abord par jouer dans une salle simple, peut-être que ce sera plus facile de les amener au théâtre ensuite.

Y a-t-il beaucoup de compagnies comme la vôtre?
Je crois qu’il y a plein de compagnies ayant le même objectif. De plus en plus elles sentent le besoin de redonner au théâtre une place populaire. Qu’on soit toujours sur le terrain, c’est peut-être ce qui fait notre spécificité : on vient ouvrir le débat avant le spectacle. Je crois aussi qu’il y a une nécessité pour les artistes d’être dans un rapport direct avec les spectateurs et également que la culture soit une approche simple.

Avez-vous déjà confronté ces jeunes avec des jeunes d’horizons complètement différents? En voyez-vous l’intérêt?
L’intérêt, oui! On a pu le faire notamment une fois à Villeurbanne : on a été sollicité par une école privée, ce qui est plutôt rare. Les publics jeunes venaient de quartiers très différents et le thème concernait les rapports hommes/femmes. Il y avait un personnage, Salima, qui s’exprimait sur sa difficulté de sortir toute seule, sur le poids de sa famille sur sa vie…on a demandé aux jeunes s’ils trouvaient les personnages réalistes dans l’ensemble. Les jeunes des quartiers  »favorisés » ont répondu que tous les personnages étaient assez crédibles sauf le personnage de cette Salima. Et ceux de la banlieue ont répondu : « vous rigolez ou quoi ? C’est le plus réaliste ! » et là, ils ont réellement pris conscience de la réalité de chaque groupe et ça c’était génial!

Enfin, diriez-vous que rendre la culture populaire c’est la niveler par le bas?
C’est pas du tout ça, il ne s’agit pas de tirer la culture par le bas, il s’agit de trouver le langage qui leur convient. Ce sont des jeunes qui ne savent pas tricher, ils sont d’une spontanéité, d’une vérité très touchante.

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