Les Percussions de Treffort ont enregistré leur troisième album au Centre de Formation des Musiciens Intervenants (CFMI) du Vinatier. Ses membres, composés en partie de musiciens souffrant de handicap, revisitent 50 œuvres écrites par 50 compositeurs différents. L’occasion d’aborder avec eux les thèmes de la marginalisation dont ils peuvent être parfois victimes, de l’estime de soi acquise à l’aide de la musique et de la manière de construire un morceau en studio d’enregistrement.

Le plaisir de jouer. Voici la raison pour laquelle Les Percussions de Treffort se réunissent. Depuis 1979, le collectif venu de l’Ain fondé par Alain Goudard, directeur artistique de la formation, rassemble des musiciens professionnels, dont certains se trouvent en situation de handicap. Fruit de la collaboration entre l’Adapei et Résonnance Contemporaine, le projet a permis aux musiciens de se professionnaliser dans leur carrière artistique.

L’affirmation de soi et la redécouverte de l’Autre

Présents mercredi 17 juillet au Centre de Formation des Musiciens Intervenants (CFMI) du Vinatier, une partie des membres des Percussions de Treffort ont enregistré leur troisième album. Alain Goudard, directeur artistique, accompagné de Jean-Pierre Barbosa Da Silva, éducateur et musicien, de Christian Seux, Dominique Bataillard et Matthieu Convert, explique la démarche du groupe. « L’autonomie de chacun, dans sa manière de faire, d’être aussi en musique, c’est quelque chose que l’on cherche à développer pour développer la propre créativité de chacun », confie t-il. « Il y a un aller-retour créatif permanent entre une singularité que ce groupe associe, comment cela nourrit le collectif et comment le collectif va venir aussi nourrir l’individu ». Acquérir de la confiance en soi est un des objectifs essentiels fixé par Les Percussions de Treffort.  « On travaille beaucoup sur l’affirmation de soi », affirme Jean-Pierre Barbosa Da Silva. « J’ai le droit d’être moi, d’être sur scène, et d’avoir une parole », ajoute t-il. Par le passé, Dominique, Mathieu et Christian travaillaient dans l’horticulture, l’élevage et les espaces verts. Aujourd’hui, ils sont musiciens à temps plein. Parmi les références musicales du groupe, les musiques improvisées, contemporaines, éléctro-acoustiques, jazz, africaines, irlandaises, des chants basques et corses, de la variété française, de la flûte de paon ou encore du punk-rock. Un large éventail représentatif d’une pluralité d’opinion, de perceptions et de visions du monde.

Une partie des musiciens des Percussions de Treffort. De gauche à droite: Christian Seux, Jean-Pierre Barbosa Da Silva , Dominique Bataillard, Mathieu Convert et Alain Goudard. Crédits photo: Guillaume Garcia

 

Cette ouverture d’esprit se retrouve dans la découverte de cultures étrangères et l’opportunité de voyager. « Près de 400 concerts ont été donnés un peu partout », affirme Alain Goudard. Parmi les destinations visités par les membres du collectif, l’Italie, la Belgique, la Suisse, l’Espagne ou la Chine. L’événement musical déroulé en Chine a offert aux Percussions de Treffort la possibilité de jouer avec des musiciens chinois du Conservatoire de Shanghai au Polythéâtre de Pékin. L’expérience scénique permet aux musiciens d’avoir des moments de partage entre eux mais aussi avec un public à l’écoute. Les commentaires des spectateurs sont positifs. « Il y en a qui sont surpris, qui nous posent des questions, sont étonnés », déclare Christian. « Ils nous disent :« c’est beau ce que vous faites ». D’autres sont habitués parce qu’ils viennent tout le temps nous voir: « Vous êtes en situation de handicap ? On ne dirait pas » ». Quand ils montent sur scène, les musiciens des Percussions de Treffort sont comme tout le monde. Un des thèmes abordés par le collectif, composé d’une dizaine de personnes, celui de la marginalisation. « On a tendance, dans cette société, à marginaliser des paroles qui émanent de certaines couches de la population ou à ne pas considérer que c’est de vrais paroles », affirme Alain Goudard. Les pratiques artistiques dans leur ensemble peuvent être un espace de redistribution des rôles, des compétences et des places.

Faire oublier le handicap et transporter le spectateur dans un voyage, tel est l’un des buts de la formation. « L’entre-soi est terrible dans le milieu culturel et il le fait peser de tout son poids. Des hiérarchies sont imposées par le système culturel ». Les Percussions de Treffort collaborent avec les musiciens des Percussions de Strasbourg.  « On ne peut pas exister sans la rencontre de l’Autre. C’est au travers de rencontres authentiques qu’on se construit et qu’on s’élabore », affirme le directeur artistique. La pratique artistique peut être vécue comme une redécouverte de l’Autre. Des liens se construisent aussi entre une structure du médico-social, des professionnels de la santé, et une structure culturelle, dont le but est de prêter attention aux artistes. D’après le philosophe Emmanuel Levinas, prêter attention au visage d’autrui, c’est être renvoyé à sa propre responsabilité envers lui. L’état d’esprit adopté par l’éducateur et musicien Jean-Pierre Barbosa Da Silva peut s’inscrire dans ce courant de pensée. « Je veille à ce que le groupe vive bien. J’anticipe les problèmes à l’avance. Cela mérite de l’attention très précise », confie t-il. En tant que représentant médical, une de ses fonctions est d’être au plus près des individus, de savoir comprendre le ressenti d’un patient en posant un regard bienveillant sur lui.

Studio d’enregistrement et « musique concrète »

Plusieurs compositeurs écrivent les partitions ensuite interprétées par les musiciens. Celles-ci sont apprises de mémoire. « On est sur l’oralité. Quand on nous transmet un texte musical, il est réapproprié de manière oral. Après, on joue ses musiques par cœur », témoigne le directeur artistique. Jean-Pierre, Dominique, Alain, Christian et Matthieu écoutent leur enregistrement en salle de montage en compagnie de l’ingénieur du son Simon Deborne. Ce dernier a participé au mixage des précédents albums du groupe. « Je travaille avec les Percussions depuis presque 10 ans », affirme Simon. Avoir une homogénéité sonore passe par la collaboration avec le même technicien et une cohérence musicale.

Les Percussions de Treffort écoutent leur enregistrement en studio

Les percussionnistes écoutent leur enregistrement en studio auprès de l’ingénieur du son Simon Deborne. Crédits photo: Guillaume Garcia

Après première écoute, le son d’une percussion est moins fort que celui d’une autre. Afin d’obtenir une sonorité différente, les musiciens décident de changer l’emplacement des instruments. Parvenir à se synchroniser n’est pas simple et de multiples répétitions s’enchaînent avant l’étape d’enregistrement tant redoutée. Si les gestes se répètent, maintenir le même rythme est une des difficultés du morceau. Christian change de place. Les musiciens essaient de se comprendre par le regard. L’ingénieur du son décide de changer les micros de positions. Ces expérimentations correspondent à la démarche proposée par Alain Goudard. Ce dernier dirige ses partenaires avec un geste de chef d’orchestre. Un percussionniste soliste est rejoint par un collectif. Le morceau, d’abord solitaire, devient nourri par l’intervention des autres instruments. La musique devient progressivement plus riche. Après 1h30 de répétition, le collectif est satisfait du morceau enregistré et passe à la « matière », deuxième étape de l’enregistrement. « C’est ce qui se rajoute par dessus ce qu’on a enregistré », témoigne Jean-Pierre. Des matériaux (seau, bol, conserve, violon, guitare électrique, plat en métal, gobelet en plastique, pierre, polystyrène…) sont disposés dans l’ensemble de la pièce sur des tapis. L’équipe part pour 12 minutes d’improvisation avec la matière posée sur le sol.

La "matière", deuxième étape de l'enregistrement du morceau

La « matière », deuxième étape de l’enregistrement du morceau. Crédits photo: Guillaume Garcia

Un concert dissonant est entendu: notes de radio, vaisselle cassée, violon, éponge, écho d’un bol ressemblant à un son de carillon… De la pure expérimentation. Ça couine. Ça grince. Ça résonne. Un imprévu survient. Un ballon gonflé à l’hélium explose. Ce traitement musical n’est pas sans rappeler la “musique concrète” créée par Pierre Schaeffer en 1948. L’idée centrale du concept mis au point par Pierre Schaeffer consiste à manipuler des sons réels enregistrés sur bande comme des objets sonores. Il s’agit d’une musique abstraite dans laquelle un son est sorti de son contexte et considéré comme un objet à part entière. « L’objet va ailleurs de ce qu’on connait de lui », indique Alain Goudard en salle de mixage. Dans le cas d’un gobelet, cela sonne comme tel car on le voit. Mais, quand l’auditeur écoute le son indépendamment de l’image, il peut être trompé. « La matière vient s’ajouter, voyager, rencontrer, se juxtaposer, à la mélodie déjà existante. La musique est représentative d’un temps pluriel et vient nourrir un imaginaire », ajoute t-il.