La 13ème Biennale d’Art contemporain de Lyon, « La vie moderne », a démarré le 10 septembre 2015 et se terminera le 3 janvier 2016. Depuis 2007, la plateforme Veduta est une initiative de la Biennale qui pose la question de la réception de l’œuvre. C’est un lieu de convergence entre trois acteurs : l’art, l’amateur, comme acteur du projet, et la ville comme lieu et comme espace du projet. Rencontre avec le Directeur artistique de la Biennale, Thierry Raspail, également Directeur du Musée d’art contemporain de Lyon.

Cette plateforme, destinée aux amateurs et implantée sur des territoires spécifiques sélectionnés en amont, propose des parcours dans les villes, dans les magasins, ainsi que divers évènements comme un concours de nouvelles, des résidences ou encore des tables-rondes. C’est aussi l’occasion de présenter la collection du Musée d’Art Contemporain de Lyon dispersée à travers le territoire de la Métropole dans des villes “excentrées”.

« L’art c’est facile, faisons faire l’art par des gens qui s’en disent incapables »

L’idée de s’adresser aux amateurs d’art contemporain n’est pas des plus récentes. La Biennale avait déjà monté un projet baptisé « L’Art sur la place » mais « ce n’était pas satisfaisant et on n’avait de toute façon ni les moyens ni l’ambition d’aller chercher un Jeff Koons pour aller bosser dans les quartiers populaires, quoique ça aurait peut-être marché. »

L’arrivée d’Abdelkader Damani va être décisive : « On s’est dit qu’il fallait inverser le processus et on a essayé de travailler sur un projet intermédiaire, en allant sur des histoires sociales liées à la ville… Ça a abouti à quelque chose d’assez simple : l’art c’est facile, faisons faire l’art par des gens qui s’en disent incapables ».

Si l’idée est de faire de l’amateur l’acteur du projet, la ville et le territoire deviennent un espace privilégié pour ce projet : « On voulait travailler sur certains types d’itinéraires de quartiers. Pour nous, l’idée c’était d’essayer d’échapper au principe véhiculé par les MJC et centres sociaux, parce qu’ils sont pour un art populaire, qui continue de dire que l’art contemporain n’est pas accessible et élitaire. »

L’objectif de Veduta, c’est donc aussi de combattre cette vision de l’art contemporain : « La question c’est que dans les multiples offres du citoyen entre le foot, la télé et les sorties, l’art contemporain n’arrive pas premier. Donc cette plateforme, c’est presque plus un projet artistique (plus modeste en terme de public) qu’un projet social.»

« Vaulx-en-Velin c’est une ville avec laquelle on bosse depuis longtemps, le dialogue s’était déjà fait »

À chaque édition, la plateforme Veduta se réinvente. Il s’agit de créer de nouvelles formes participatives pour que toute personne, quel que soit son niveau d’études et de connaissances, puisse avoir « la possibilité de produire du sens, en manipulant des œuvres d’art. »

La plateforme Veduta est à l’origine d’un grand nombre d’initiatives sur des territoires “oubliés” de l’art contemporain : « D’abord, on travaille avec des territoires en reconversion urbaine, ZUP ou ZEP. »

En 2011, cela se concrétise par l’implantation d’une « Boite noire à Saint-Priest ou d’un Cube blanc (espace d’expositions dirigé par un groupe d’habitants de Décines) dans une zone géographique qui est une zone d’HLM avec une vingtaine de personnes, des chômeurs, qui se sont mis à travailler un an sur les œuvres à mettre dans ce Cube.»

Centre international estampe & livre - VILLEURBANNE © Stéphane Rambaud

Centre international Estampe & Livre – Villeurbanne © Stéphane Rambaud

Cette année, Veduta propose de parcourir la Métropole lyonnaise sur des territoires divers : Vaulx-en-Velin et Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (réunies autour d’un projet commun), le 7e arrondissement de Lyon (quartier de Gerland), Givors, Chassieu et Oullins.

« L’idée, c’était d’associer Vaulx-en-Velin et Saint-Cyr-au-Mont-d’Or parce qu’on est sur des caricatures. Vaulx-en-Velin passe pour un lieu moins privilégié face à Saint-Cyr. Veduta, c’est lié à ces questions sociales. C’est la première fois qu’ils se rencontraient en petits groupes et le lien a été assez naturel. »

Ce n’est pour autant pas la première fois que la Biennale s’investit à Vaulx-en-Velin : « C’est une ville avec laquelle on bosse depuis longtemps, le dialogue s’était déjà fait. Ils étaient un peu réticents quand on leur a demandé de mobiliser certains services de la ville, mais ils se sont pris au jeu et après ils étaient super fiers (notamment le jardin à la française  au pied de l’usine Tase en 2011 crée par l’artiste Jorge Macchi)

« On essaye d’interroger la réception de l’œuvre et l’idée c’est que les habitants puissent s’approprier l’œuvre »

La plateforme Veduta s’appuie donc sur un travail de terrain et de familiarisation des habitants à l’art contemporain : « Ce n’est pas compliqué d’impliquer des amateurs parce qu’il s’agit de leur dire vous avez droit de donner votre avis, vous existez. On est là pour partager. On essaye d’interroger la réception de l’œuvre et l’idée c’est que les habitants puissent s’approprier l’œuvre.  Après, le travail dépend de ce que les médiatrices vont trouver sur le terrain. Ce ne sont que des propositions, on n’a pas essayé de convaincre les gens. »

L’implication volontaire des habitants des territoires sélectionnés est donc essentielle et se produit grâce à de nouvelles formes de médiation : « Au départ, il n’y a pas de demandes, c’est là que le travail des médiatrices Veduta est formidable. Elles ont inventé le principe du porte-à-porte et des interventions dans les abribus. Et c’est ça qui a donné une nouveauté à Veduta : les acteurs amateurs étaient encadrés et il y avait des formes étonnantes de médiation, comme des parcours dans la ville. »

Projet "En bas de chez moi" © Lucas Manificat

Projet “En bas de chez moi” © Lucas Manificat

 

Le projet phare de la plateforme Veduta “En bas de chez moi” propose à un groupe d’amateurs de choisir des artistes pour chaque territoire. Les œuvres sont par la suite dispersées dans des commerces ou appartements (le long de la Promenade Lénine à Vaulx-en-Velin, et dans le village de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or). « Quand on met une œuvre dans un commerce, le vendeur devient l’ambassadeur de l’œuvre et de l’artiste et c’est ça le principe de Veduta. C’est le principe de l’ambassadeur, du responsable et du porteur. »

« On essaye d’ouvrir sur les quartiers et d’être complémentaire de Veduta »

Si pour le moment il n’est pas possible d’établir un bilan sur la réussite de cette plateforme, la question de la continuité de ces politiques se pose naturellement :

« Veduta, c’est vraiment quelque chose qui me passionne. L’intérêt ce serait qu’on puisse trouver les moyens de poursuivre ces politiques. C’est ça qu’il faut qu’on développe. Il faudrait travailler de façon plus systématique, avoir une structure permanente »

Les nombreuses initiatives de la Biennale et du MAC de Lyon sont très appréciées et les territoires concernés en redemandent : « On n’a pas trouvé de gens mécontents et depuis L’Art sur la place et Veduta la question que nous posent les quartiers c’est qu’est-ce qui se passe entre deux biennales ? »

La problématique qui ressort c’est évidemment le manque de ressources financières et humaines : « En termes de chiffres, c’est cher et ça rapporte pas beaucoup. On (NDLR : le MAC de Lyon) essaye d’ouvrir sur les quartiers et d’être complémentaire de Veduta, mais on a nos propres limites budgétaires. On ne veut pas faire du saupoudrage. Je préfère intervenir sur un seul quartier, mais le faire très bien plutôt que de faire semblant d’avoir un discours social. Notre job, c’est avant tout de monter des expos. »