Sophie et Jérôme Seydoux : « Si vous proposez quelque chose d’exceptionnel, les gens se précipitent »

Pour clôturer le Marché international du film classique (MIFC), le volet professionnel du Festival Lumière, le patron de Pathé et la présidente de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé ont répondu ensemble aux questions du public, ce vendredi 16 octobre à Lyon. Fréquentation des salles, restauration à l’heure de l’IA, avenir de la pellicule : le couple a parlé franchement, parfois avec humour.

C’était une première : jamais Sophie et Jérôme Seydoux ne s’étaient prêtés ensemble à l’exercice de la conversation publique. Elle préside depuis 2006 la fondation qui conserve les archives de Pathé, avenue des Gobelins à Paris. Lui dirige Pathé, devenu le premier exploitant de salles de l’Union européenne. Animée par Laurent Cotillon (Boxoffice Pro), la rencontre s’est tenue dans une salle équipée d’un écran LED, un détail qui a nourri une bonne partie des échanges.

Le public n’a pas déserté les salles, il y va moins souvent

Le constat posé en début d’échange est connu : depuis le Covid, à peu près autant de Français vont au cinéma, mais ils y vont moins souvent. Jérôme Seydoux relativise. Avant la pandémie, la France faisait environ 210 millions d’entrées par an. « Cette année, on va faire plus de 190 millions. » Soit une baisse de moins de 10 %, insuffisante selon lui pour parler d’un déclin définitif.

Sa recette tient en une phrase : « Les salles qui marchent le mieux sont les plus modernes, les plus technologiques et les plus chères. » Quand Pathé rénove une salle, notamment ses sièges, elle perd des places mais gagne des spectateurs et des recettes.

La technologie a aussi changé la façon de connaître le public. Il y a vingt ans, explique-t-il, les exploitants ignoraient presque tout de leurs spectateurs. C’étaient les distributeurs qui faisaient la promotion des films. Aujourd’hui, les données guident le choix des films et des horaires : les salles « sont devenues de bons commerçants ».

« Dans la tête, il faut se dire : il faut faire des films exceptionnels »

Le patron de Pathé insiste sur l’innovation : « Dès que vous faites une chose nouvelle, ça marche. » Selon lui, les jeunes en particulier veulent ce qu’il y a de mieux et regardent moins le prix.

Il en veut pour preuve un exemple récent. À Montpellier, Pathé a installé un projecteur IMAX 70 mm pellicule pour la sortie de L’Odyssée de Christopher Nolan. De juillet à fin septembre, la salle a affiché complet à toutes les séances, avec le même film. Des spectateurs sont venus de toute la France et même de l’étranger. Une « très bonne affaire » pour le TGV, s’amuse-t-il.

Sa conclusion : « Si vous leur proposez quelque chose qui est exceptionnel, ils se précipitent. » Les films doivent l’être, et les conditions dans lesquelles on les montre aussi.

Restaurer sans trahir : « Pour moi, c’est un faux »

Sur la restauration, c’est Sophie Seydoux qui prend la parole, et elle ne transige pas. Le modérateur évoque le projet d’un fan qui veut reconstituer grâce à l’intelligence artificielle les scènes perdues de La Splendeur des Amberson d’Orson Welles. Sa réponse est sans appel : « Ce n’est même pas que ça dépasse les limites, c’est que pour moi c’est un faux. »

À la Fondation, on ne rajoute jamais une image, ni par effets spéciaux ni autrement. Le contraire est arrivé une fois, pour son plus grand bonheur. Pour Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir, l’équipe a retrouvé un plan d’environ quatre secondes avec Michel Simon, coupé à l’époque par la censure. Il a pu être réintégré, car il faisait partie du film voulu par le réalisateur.

C’est sa règle : respecter la décision du metteur en scène. « On n’a pas le droit de transformer l’œuvre. » Pour les couleurs, la Fondation se fait aider par quelqu’un qui a travaillé sur le tournage ou par un spécialiste. Face à un négatif abîmé, elle préfère laisser l’image telle quelle plutôt que la reconstituer. « Je suis très, très, très conservatrice. Je ne crois pas que notre époque puisse ajouter quelque chose à une œuvre. » L’IA pourra sûrement aider, admet-elle, mais « le temps nous dira » ce qu’on peut lui demander.

La pellicule, « règle d’or »

Autre crainte soulevée : que des films disparaissent avec le numérique, faute de copie sur support physique. Sophie Seydoux se dit « inconditionnelle » du retour sur pellicule. Une fois un film restauré et numérisé, il est recopié sur film. La pellicule se conserve 120 ans, rappelle-t-elle, le Festival Lumière le prouve chaque année.

Pour le numérique, en revanche, on ne connaît pas la durée de conservation, et un changement de technologie peut tout effacer du jour au lendemain. « Chez Pathé, c’est vraiment une règle d’or. »

Écran LED, football et Comédie-Française : la salle de demain

La prochaine révolution technologique dans les salles ? « On ne sait jamais exactement ce qui va venir, parce que si on le savait, on le ferait », répond Jérôme Seydoux. Aujourd’hui, la projection moderne passe par le laser, et beaucoup de cinémas n’en sont pas encore équipés. Pathé non plus n’a pas fini, reconnaît-il : « On n’est pas au top. »

L’écran LED, comme celui de la salle où se tenait la rencontre, a selon lui deux atouts. Sans cabine de projection, il change l’architecture du cinéma et permet d’ajouter des sièges. Et il est « particulièrement performant » pour les films en relief, avec un résultat « assez bluffant ». Mais la technologie bouge sans arrêt, et on ne refait pas les salles tous les ans : il faut les moderniser régulièrement.

L’innovation ne se limite pas à l’écran. Le modérateur cite un concept de cinéma-restaurant développé à l’étranger, où l’on regarde aussi des matchs de football. « Le match de football, ça marche extrêmement bien », confirme Jérôme Seydoux. En France, les instances du football et les diffuseurs télé s’y sont jusqu’ici opposés. Pathé diffuse en revanche déjà la Comédie-Française. Pour lui, la salle de cinéma peut tout à fait servir à d’autres spectacles, « surtout si elle est top ».

Une fondation qui ne cherche pas à être rentable

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé est d’abord un lieu de travail collectif. « On est une dizaine, on parle ensemble », décrit Sophie Seydoux à propos des choix d’expositions. C’est aussi un centre de recherche : environ 200 journées de recherche y sont accueillies chaque année, car ses archives n’existent nulle part ailleurs. « C’est un endroit tourné vers le passé, mais incroyablement vivant. »

Comment finance-t-on la restauration de films muets que presque personne n’a vus ? La question vient du public. La Fondation est reconnue d’utilité publique et n’a pas de but commercial, répond Sophie Seydoux : « On a un capital et on vit de ce capital. » Son modèle n’a rien à voir avec celui de Pathé.

Sur tous les films qu’elle a restaurés, seuls deux ont remboursé leurs frais, estime-t-elle. « Un film comme La Roue, jamais nous ne rentrerons dans nos frais. » Pour elle, c’est justement tout l’intérêt d’une fondation : faire vivre ce cinéma-là. Elle salue aussi l’aide du CNC aux restaurations, « toujours extrêmement généreux ».

Et si le CNC disparaissait ? Jérôme Seydoux écarte l’hypothèse d’une réplique : selon lui, ni le CNC ni Pathé ne vont disparaître, et si l’institution était menacée, « on se battra ensemble ».

Pathé regarde vers le Maroc

Un spectateur demande si Pathé compte ouvrir des salles à l’étranger, en Afrique par exemple. « Le développement des salles en France, pour nous, il est quasiment terminé », répond Jérôme Seydoux. La France est déjà très bien équipée : l’heure est à la modernisation, pas aux nouvelles salles. La croissance se fera donc à l’étranger, et pour l’instant surtout au Maroc, où Pathé prévoit d’ouvrir un nouveau cinéma par an.

Il glisse une anecdote. En août, mois exceptionnel pour la fréquentation, la salle la mieux remplie de tout le groupe était celle de Casablanca. Avec un taux de remplissage de 3, elle a fait salle comble l’équivalent de trois fois par jour. « C’est énorme. »

Des regrets ? Aucun film qu’il regrette de ne pas avoir produit, assure Jérôme Seydoux, avant de concéder qu’il y en a un qu’il veut faire « depuis très, très longtemps ». Sophie Seydoux, elle, aurait rêvé de restaurer des œuvres majeures qui appartiennent à d’autres catalogues. Mais elle juge le rythme de restauration de la Fondation « bon » et n’a « pas de regret pour l’instant ».

Trois films pour commencer

Dernière question, venue d’une personne du public, passionnée mais « pas encore cinéphile » : quels trois films faut-il absolument voir ? Sophie Seydoux choisit volontairement hors du catalogue Pathé, « sinon on aurait dit que j’étais partie prenante ». Ses trois favoris : Citizen Kane, Certains l’aiment chaud et Les Temps modernes.

Jérôme Seydoux, lui, se dit incapable de répondre : des films magnifiques, il y en a des centaines. Il préfère comparer le cinéma à la lecture. « Au début, on ne lit pas, mais on se met à lire, et on a envie de lire d’autres livres. » Il suffit de quelques films qui plaisent pour en vouloir d’autres. Son conseil : « Des films magnifiques à voir, vous en avez pour toute votre vie. »

Etienne Aazzab

Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014. Depuis 2016, je suis le responsable du Lyon Bondy Blog et le directeur de publication. Ses sujets de prédilection : #Politique #Société #Sport

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