Dans le cadre de notre dossier « Filles de quartiers », le LBB a interrogé le Président de l’association « Nouveau Cape », Théodore Laurent, sur les droits et les libertés des filles de quartiers populaires. Nous nous sommes intéressés plus précisément à leur pôle consacré aux victimes de violences. Il revient particulièrement sur les violences faites aux jeunes femmes et sur les raisons de ce fléau.

Comment choisissez-vous les personnes que vous allez aider ?

Chaque personne est importante à nos yeux. Au moment où elle rentre dans le bureau, on s’engage gratuitement à traiter le cas de A à Z. Si elle a le courage de venir, d’en parler, déjà, c’est énorme !

Recevez-vous beaucoup de filles issues de quartiers ?

Oui et c’est des filles qui ont du mal à venir. On a Melissa qui travaille avec nous, ça aide beaucoup de connaître les codes de quartiers.

« Quand on parle de victimes de violences, on parle de tout type de violences, à la maison, harcèlement moral. En général, c’est des femmes ou des filles battues »

Quelles sont leurs demandes ?

On a des filles qui sont victimes de violences morales, mais aussi physiques.

Quelles sont les raisons de ces violences ?

Elles nous disent « je ne sais pas pourquoi je m’fais insulter » ; « je ne sais pas pourquoi je m’fais battre ». Ce n’est pas ce que je pense. Eux disent : « Heu bah parce que c’est des putes » parce qu’elles vont s’habiller de façon provocante.

En termes de violences morales, vous avez des exemples ?

Les violences morales ça va être des insultes. Au niveau de la jupe dans les quartiers, c’est pas encore à la mode et c’est même mal vu, quand une fille s’habille un peu sexy.

En termes de violences physiques, ça va être des mégots sur le dos, ça va être des claques.

« Quand je reçois des menaces je suis content ça veut dire que mon job a été fait »

Comment les filles arrivent elles jusqu’à Nouveau Cape ?

Melissa va parler avec une fille, même en pleine nuit ou à 22 h en me disant « écoute j’ai un cas avec une fille, elle se pose ces questions. Est-ce que c’est normal ? » Là, je lui dis « viens avec elle au bureau, on va parler ». Puis y’a des filles qui ne viendront jamais. C’est ce qui nous peine le plus, ce qui nous fout la rage ! Il y en a on sait qu’elles sont battues, qu’elles sont malheureuses chez elles, mais qu’elles ne viendront pas parce que leur mari ou leur copain va péter une durite. Je vais dire clairement voilà on a déjà eu des menaces, mais ce n’est pas grave (rires) quand je reçois des menaces je suis content ça veut dire que mon job a été fait.

Quand elles vous appellent pour « poser des questions », elles ne se rendent pas compte de ce qu’elles subissent ?

Si elles appellent, c’est qu’il y a un truc qui s’est déclenché en elle. Il y en a qui s’en rendent compte, mais qui n’appellent pas parce que c’est tabou. Et d’autres qui ne s’en rendent pas comptent. Pour elles, c’est normal. Elles vivront comme ça toute leur vie, en ne s’assumant pas en tant que femmes ; plutôt en tant que mère ou en temps que femme « de ». Elles vivent à travers les autres, c’est comme ça qu’on les a confectionnées « toi tu seras comme ça. » Aujourd’hui, en France on en parle très peu, mais il y a encore des mariages forcés, ce n’est pas normal ! En travaillant en lycée j’ai été confronté à des filles qui me disaient « à 16 ans je sais que je vais devoir me marier ». Ça existe en France dans notre république et c’est ça qui me fait peur.

Pensez-vous qu’en tant que fille issue d’un quartier on a les mêmes droits que les garçons ? Peut-on s’affirmer en tant que Femme ?

En étant une fille, lorsqu’on est issue de quartiers on n’ose pas aller dans une association ou aller voir la police. On (NDLR l’association) est mal vu, comme l’État. Et puis parler de ses soucis, c’est mal vu. Il y en a qui vont avoir le courage de venir en parler, mais qui ne souhaitent pas porter plainte. Dans ce cas, on est dans l’écoute, le conseil. Souvent, il est temps d’arrêter les frais. Mais quand elles arrêtent les frais, il est un peu trop tard ou elles sont en danger de mort. Notre rôle est d’intervenir avant. Une femme qui se fait battre, c’est tabou dans ce milieu là du « quartier ».

« Pour moi, une femme de 2015 c’est une femme qui peut fumer, boire de l’alcool, qui peut ouvrir sa gueule quand elle en a envie. »

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Dans un quartier, qu’est ce qu’une fille n’a pas le droit de faire ?

Dans les quartiers, ce qui est difficile, c’est au niveau vestimentaire et de la façon d’être. Une femme qui s’assume ça pose problème. Pour moi, une femme de 2015 c’est une femme qui peut fumer, boire de l’alcool, qui peut ouvrir sa gueule quand elle en a envie. C’est une femme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, qui va de l’avant. Qui s’assume, qui peut porter une jupe, des talons, qui se maquille, qui se parfume et ça ne fait pas d’elle une pute. Et même si c’était le cas, ça ne regarde personne. Souvent, ces femmes quittent vite le quartier.

Pourquoi quittent-elles le quartier ?

Parce que dans les quartiers, il y a ce code à la con : une femme qui veut être l’égale de l’homme va être obligée de partir. Il y a une stigmatisation. Il faut que la femme soit avec un long pull, qu’elle soit limite avec un voile. Une femme, qu’elle vive en quartier ou n’importe où, a le droit à sa liberté. La liberté de certaines est compromise. Elles ont vécu dans un truc où on leur a dit « la femme elle a ce rôle-là. » C’est l’image des années cinquante, elle doit rester à la maison, elle fait à manger de temps en temps faire plaisir à monsieur. Mais à côté de ça pas le droit d’être une femme !

Celles qui vivent leur vie de femme en vivant dans des quartiers à qui sont-elles confrontées ?

La femme est considérée comme un objet. Les mecs de quartiers, je ne les stigmatise pas. C’est une minorité, il faut bien le préciser et c’est eux qui desservent tout un quartier. Si une femme s’émancipe, ils la traitent de « salope », de « traînée », ils lui donnent une réputation, « de traîner dans les caves » alors que pas du tout. Quand une femme s’émancipe, ça déplaît à certains hommes et puis il y a ceux qui arrivent à comprendre et à dire : c’est une femme respectable, elle s’habille bien… »

« C’est abject, ils ont une image de la femme qui est complètement erronée. »

D’où pensez-vous que viennent ces idées ?

Le problème des quartiers, c’est cet instinct guéguerre, avec l’effet de groupe. À l’inverse sans ses potes, il ne va pas avoir ce genre de réaction. Il suffit qu’ils soient deux, trois et ça va être l’instinct à la con qui va prendre le dessus : la femme va se faire insulter. C’est abject, ils ont une image de la femme qui est complètement erronée. Ça vient aussi de la culture personnelle qu’ils ont reçue.

« Comprenez-vous, hommes, qu’un jour vous allez avoir des enfants, peut être une fille ! »

Est-ce que vous pensez que ces jeunes filles se rendent compte de ce qu’elles subissent ?

Ça dépend lesquelles, ça dépend l’instruction qu’elles ont reçue, ça compte beaucoup. Celles qui s’en rendent compte, c’est celles qui ne se font pas marcher dessus. C’est celles qu’on ne verra peut-être pas.

En commençant ce métier, étant un homme pensiez-vous que les violences faites à ces jeunes filles avaient une telle ampleur ?

Oui, une femme a le droit à sa liberté. Il y a des hommes qui touchent à leur liberté juste avec un mot, avec un regard. J’observe beaucoup et il y a des gestes qui ne trompent pas : quand on prend la main de quelqu’un c’est tendre, quand on prend le poignet c’est moins tendre. Il y en a beaucoup, mais on ne le remarque pas. Rien qu’avec ça on imagine déjà ce qui peut y avoir après. On a déjà tous vu des cas de violence et tout le monde trouve ça normal, moi pas !

Comment pensez-vous qu’on puisse combattre ce fléau ?

Quand l’État s’intéressera réellement aux quartiers. Certains maires s’y intéressent, mais la plupart pas du tout. Quel est l’intérêt pour un maire de se dire « on va mettre des éducs, qui vont sensibiliser les mecs de quartiers. » Aujourd’hui, il y a des jeunes en bas des quartiers qui ne font que regarder les gens passer. Forcément, ils vont avoir une haine. C’est comme ça que ça monte. Faut qu’on s’intéresse à ces gars-là : ils peuvent changer !

Il faut taper du poing, aller directement dans les écoles, c’est là que le travail doit commencer. C’est ça l’éducation. Le problème c’est que quand ils rentrent à la maison, ils entendent d’autres sons de cloches, c’est compliqué. Faudrait aussi rééduquer les parents, il faut commencer par là. Après les gamins sont capables de changer ou pas. Ce n’est pas une cause perdue, il faut des associations, des gens qui croient encore à ces valeurs à l’égalité des sexes. C’est très important.

 

Pour contacter l’association :

09 84 29 70 33

tl@nouveaucape.com