Aller le soir à la rencontre des jeunes des quartiers sensibles, aux heures où toutes les institutions et services publics ont baissé le rideau, voilà le principe de la médiation nomade. L’association du même nom, fondée par Yazid Kerfi, tenait ce vendredi 21 septembre à Lyon son 4ème forum national : « La nuit nous appartient ».

Crédit photo : Thomas Sévignon.

Crédit photo : Thomas Sévignon.

Le constat est dressé sans compromis. « On ne va pas se mentir : la photographie de ce qu’on voit le soir dans les quartiers, en pied d’immeuble, n’est vraiment pas glorieuse », énonce en introduction du forum Edouard Zambeaux, actuel président de Médiation Nomade. « Il y a de la désolation chez certains des habitants » de ces quartiers, ajoutera plus tard Yazid Kerfi, son fondateur.

Mais aller au-delà de ce constat, lui opposer des actions concrètes, est justement ce qui anime l’association, ainsi que les nombreux acteurs de terrain ou institutionnels présents ce vendredi 21 septembre à l’espace Jean Couty (Lyon 9ème) pour le 4ème forum national de Médiation Nomade.

Un camping-car pour recréer du lien social

Cela fait six ans que l’association sillonne entre 20 heures et minuit les quartiers dits « sensibles » de banlieue parisienne, à la demande des mairies et en coordination avec les travailleurs sociaux, pour rouvrir des espaces de dialogue, recréer du lien social avec les habitants, et en particulier les jeunes. D’autres associations en France se sont depuis inspirées de ce modèle pour le dupliquer localement, comme MAN Lyon qui le pratique depuis l’année dernière à Vénissieux, Vaulx-en-Velin ou encore Saint-Fons, et qui co-organisait le forum.

Six ans donc, et plus de 260 sorties dans 64 quartiers de France, qui ont vu débouler le ou les camping-cars peinturlurés de l’association, desquels les bénévoles sortent tables et chaises, lancent la musique et préparent le thé à la menthe. Un point d’ancrage éphémère voulu pour créer un espace et une ambiance propices à la discussion, pour libérer la parole des habitants de ces quartiers où les difficultés se cumulent, et d’où découle un sentiment de relégation.

Entre 20 heures et minuit, les services publics sont fermés depuis longtemps et rares sont les lieux de vie où les jeunes peuvent alors s’installer et se poser. Et c’est là tout le problème pour Yazid Kerfi :

« Fermer les Maisons des jeunes à 18h, c’est une connerie, je le dis tout le temps. S’il n’y a pas d’éducateurs qui viennent dans ces heures-là parler aux jeunes, leur proposer quelque chose, il y a d’autres personnes qui vont venir ».

Il pointe là du doigt les risques de délinquance, radicalisation et de « mauvaises rencontres ».

Un des camping-cars de Médiation Nomade. © Thomas Sévignon

« Donner le top départ d’une nouvelle convivialité nocturne »

Persuadé qu’il est temps pour les pouvoirs publics de se mobiliser sur cette question, Médiation Nomade essaye de convaincre à son tour. D’où l’idée de ces forums « La nuit nous appartient », qui rassemblent à chaque fois acteurs locaux et habitants – même si les jeunes en l’occurrence étaient les grands absents – pour débattre et entendre les différents points de vue. Avec ce soir-là en plus l’ambition « d’initier un passage à l’acte pour créer cette nouvelle convivialité dans les quartiers », que d’autres acteurs les rejoignent pour y parvenir. Autrement dit, débattre et trouver les conditions pour passer à une autre échelle.

À l’écoute des débats, on se rend compte que la problématique est vaste et qu’il est difficile de savoir par quel bout la prendre. Si les horaires d’ouverture inadaptés au public d’aujourd’hui sont particulièrement montrés du doigt, d’autres sujets émergent. Un des premiers à venir sur les lèvres est celui des relations – jugées souvent conflictuelles – entre la police et les habitants des quartiers.

Mais il y a aussi le temps long des interventions des travailleurs sociaux et institutions qui ne colle pas à l’urgence avec laquelle les jeunes attendent des réponses, l’absence de mixité sociale ou de lieux pour la favoriser, l’accessibilité en transport en commun, le sentiment d’enlisement de situations diagnostiquées depuis longtemps, les bailleurs sociaux qui se sentent esseulés face aux demandes de ces jeunes et dont le budget a été amputé l’année dernière d’1,5 milliards d’euros par le gouvernement, etc. La liste pourrait s’étendre sur plusieurs lignes supplémentaires et l’on a parfois eu le sentiment d’un inventaire à la Prévert de ce qui dysfonctionnerait dans les quartiers.

Miser sur la prévention

Face à ça, l’enjeu d’une nouvelle convivialité nocturne dans les quartiers apparaît à la fois majeur et dérisoire. Un récent reportage de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes montrait d’ailleurs des jeunes exprimer ce sentiment. Mais s’il sait que ce n’est certainement pas cela qui va tout régler, Yazid Kerfi juge qu’instaurer ce dialogue c’est déjà le moyen de rappeler aux jeunes « qu’on les écoute, qu’ils existent » et d’éviter des dérives.

À condition qu’on s’en donne les moyens, estime-t-il aussi en s’adressant aux élus locaux et à Julien Denormandie, secrétaire d’État auprès du ministère de la Cohésion des territoires, présent également ce soir-là :

« Il faut plus de moyens pour la prévention. On met beaucoup d’argent pour construire de nouvelles prisons, pour plus de caméras, plus de policiers […]. À chaque fois qu’il y a des problèmes dans les quartiers, la réponse est sécuritaire. Non, il faut qu’elle soit sociale ».

Un appel que semble avoir a minima entendu Julien Denormandie, déjà présent l’année dernière lors du précédent forum de Médiation Nomade :

« Investir dans la rénovation urbaine, c’est essentiel mais pas suffisant […]. Investir dans la sécurité, c’est essentiel mais ce n’est pas suffisant. Investir dans l’humain, c’est aussi essentiel et peut-être que ça n’a pas été suffisamment fait jusqu’à maintenant ».

Comme on dit dans ces cas-là, y a plus qu’à.