Banlieusarde française et femme politique tunisienne, elle mène une carrière romanesque. La députée à l’Assemblée nationale constituante écrit une histoire ponctuée de révolutions et de combats pour la démocratie et la justice sociale. Sa double culture lui permet de porter un regard aiguisé sur deux jeunesses différentes, mais marquées par les crises économiques et politiques. Rencontre. 

Dans son quartier d’origine aux Minguettes

Depuis la marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983, le plateau des Minguettes continue d’écrire son histoire. Ses enfants grandissent, se forment et s’envolent vers leur destin. Luis Fernandez a éliminé le Brésil avec les bleus à la coupe du monde en 1986, d’autres ont pris des voies plus ardues, mais marquées par la volonté de changer les choses et pourquoi pas l’histoire…

Son visage transparaît sur les réseaux sociaux comme celui d’une femme moderne et déterminée. Avec un timbre de voix rassurant et fédérateur elle souffle : « Je suis du quartier de la Démocratie, c’est un peu l’ironie du sort. »

Rasé par les dynamites en 1994, celui-ci demeure l’un des grands symboles de l’histoire des Minguettes.

On la reconnaît, on la salue de près ou de loin. Les yeux pétillants, une mère de famille lui lance : « J’aurai dû faire comme toi ! »

Karima Souid dans son quartier d'origine aux MinguettesKarima Souid (43 ans) avait douze ans quand la Marche inspirée par Toumi Djaïdja a été amorcée et considérait alors ce dernier comme un grand du quartier. Elle connaît une enfance difficile pour elle et ses deux sœurs avec une mère devenue veuve à vingt-huit ans. Diplômée en tourisme, elle travaille plusieurs années comme directrice de projet dans le tourisme d’affaires, et multiplie les va-et-vient entre la Tunisie et La France. C’est le début d’un lien passionnel…

L’assassinat de son mari en 2005, la plonge dans un deuil s’allongeant au fil d’une procédure judiciaire longue de sept années. La boxe devient alors un exutoire, l’associatif et la lutte pour la discrimination, une manière de retrouver un sens à la vie.

Un plongeon risqué dans la vie politique d’un autre pays

 En août 2011, à un mois du dépôt de liste de l’Assemblée nationale constituante en Tunisie, son ami Lotfi Ben Khelifa, tête de liste PS à Vénissieux aux municipales de 2014 l’aborde pour la convaincre de rejoindre le parti social-démocrate Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés) fondé en 1994 par Mustapha Ben Jaafar. Le parti était alors en coalition avec le parti islamiste Enahda et le Congrès pour la république du président Moncef Marzouki.

« Je ne me voyais pas mener ce combat alors que je sortais d’une longue lutte et d’un deuil qui m’avaient tant épuisé raconte Karima Souid. Mais Lotfi m’avait dit de penser plutôt aux deuxièmes et troisièmes générations. C’était un moyen de faire changer les choses. Il s’agissait d’écrire une nouvelle constitution et avec les valeurs qu’on m’a inculquées en France, ce n’était pas impossible. »

C’est l’occasion d’enfin jouer un rôle dans un pays où elle se sentait comme une citoyenne de seconde zone. Elle avoue ne pas avoir été exposée directement à la révolution tunisienne : « Du temps de la dictature, le tourisme était mon gagne-pain. J’ai découvert la révolution sur Facebook avec les blogueurs au moment de l’immolation de Mohamed Bouazizi puis le départ du président Ben Ali le 14 janvier 2011. La parole s’était libérée et cela m’avait tant fasciné. »

Elle se rappelle des félicitations reçues par la part des amies d’origine algérienne à Vénissieux au moment des révoltes. Celles-ci vouaient désormais un respect sans borne aux Tunisiens : « alors que ce n’était pas aussi évident avant. J’ai toujours en tête cette citation humiliante de Richard Berry dans le film l’Union sacrée (1989) d’Alexandre Arcady : les marocains sont des bergers, les Algériens sont des guerriers et les Tunisiens sont des femmes. »

Karima Souid en séance pleinière à l’assemblée nationale constituante

« Je suis élue pour les Tunisiens à l’étranger sur la circonscription France Sud. Mais en Tunisie, on m’a dit : tu es l’élue de tout le monde. J’ai donc défendu les droits des Tunisiens que ce soit ici et là-bas sans faire de discrimination. »

Une femme tunisienne

Le début de la vie politique s’avère difficile pour la Minguettoise. Il faut surmonter la barrière de la langue et la méfiance de nouveaux collègues la soupçonnant de vouloir faire entrer la francophonie. Les débats sont rugueux, le parti Enahda trop dominateur. La veille de l’assassinat du leader politique Chokri Belaïd le 5 février 2013, elle quitte Ettakatol après maintes digressions et rejoint le parti de la Voie démocratique et sociale connu sous le nom d’Al Massar.

À l’ANC, elle aura contribué à faire voter l’article 55 mentionnant que tous les Tunisiens de l’étranger peuvent voter aux élections législatives. L’Article 74 permettant à un individu possédant la double nationalité de devenir président, en sachant qu’il se défait de son autre nationalité en cas de victoire, lui aura valu de nombreuses attaques.

« S’intégrer a été très difficile par rapport aux retournements de vestes permanents ou aux tiraillements. On m’a fustigé et insulté, j’ai craqué plusieurs fois, mais le combat ne faisait que commencer. Mon intégrité m’a sauvé. On peut faire de la politique comme on fait de l’associatif. »

Karima est une femme affluente dans l’Assemblée. Elle se satisfait de la présence des 67 représentes féminines à l’ANC malgré « le manque d’importance dans les médias. Elles ont une grande capacité à manifester et s’indigner quand les droits sont bafoués. En politique, les femmes tunisiennes ont de l’humanité. »

 Elle insiste sur l’influence politique de la femme :

« La femme s’impose et ne veut pas une régression de ses droits, car le pays en paie les conséquences. »

Karima Souid lors d’un meeting avec son parti Al Masr

La banlieue : un combat perpétuel

Même lorsqu’elle est de l’autre côté de la Méditerranée, la parlementaire tunisienne reste une banlieusarde française profondément concernée par les problèmes des cités et la stigmatisation des musulmans par le gouvernement Sarkozy et l’instauration de l’Islam de France. Elle prévient :

« Il y a toujours des laissés pour compte qui subissent une sorte de désintégration. On a déjà vécu des violences urbaines en France en 2005 après la mort de Zyad et Bouna à Clichy sous Bois. Si cela continue, il y aura un autre Mohamed Bouazizi, mais en France. En Tunisie, tout est parti d’une fracture et d’une misère qui a enflé. »

La marche pour l’égalité et la discrimination et le printemps arabe se rejoignent, dans le discours de cette « femme politique 2.0 » qui s’exprime sans concession à coup de tweets et de messages sur sa page Facebook. C’est d’ailleurs la personnalité comptant le plus de followers (53 200) après le président de la République Moncef Marzouki.

« Une part de mon combat est de sensibiliser les jeunes de banlieues françaises, leur montrer qu’il est possible de se ré-approprier son pays d’origine. Étant donné qu’il est en phase de reconstruction, nous avons toute notre place dans cette démocratie. »

Mohamed Braiki

Natif de Lyon et enfant des Minguettes,je suis diplômé de Lettres de la Fac de Lyon 2 et l’EFAP Rhône Alpes. J’ai roulé ma bosse dans des rédactions lyonnaises comme la radio Lyon Sport 98.4, Le Progrès,Foot 69.fr, Tribune de Lyon et Lyon Capitale.

braikimohamed@yahoo.fr