Pour ce second tour des municipales, le taux d’abstention a atteint son paroxysme dans le Rhône avec un chiffre qui va jusqu’à 62%. Ce phénomène en constante évolution s’amplifie depuis quelques années et pour essayer de le comprendre, le Lyon Bondy Blog a décidé de rencontrer Paul BACOT, professeur émérite à l’Institut d’Études Politiques de Lyon.

Photo portrait de Paul Bacot, politologue à l’IEP de Lyon. Crédit : Paul Bacot.

 

On remarque élection après élection, une montée de l’abstention. Comment expliquez-vous ce phénomène ? 

« Les explications de l’abstention sont multiples et sont pour la plupart bien connues. Il y a des explications structurelles et on sait que certaines catégories de la population comme les jeunes s’abstiennent plus que d’autres. Il y a aussi les catégories des personnes moins instruites et moins dotées de revenus et de patrimoines. Tous ces éléments ne contribuent pas et ne poussent pas à la participation électorale et c’est vrai dans tous les pays.  Puis, il y a la question du type de scrutin, on sait que certains scrutins mobilisent peu comme les Européennes et d’autres mobilisent davantage comme les municipales ou la présidentielle. C’est là qu’il y a une surprise car c’est la première fois qu’on voit un tel abstentionnisme s’agissant d’élections municipales qui habituellement mobilisent bien davantage la population même si ce n’est jamais une mobilisation totale bien sûr. Ensuite, il y a d’autres facteurs conjoncturels en France liés à la pandémie qui ont fait que beaucoup de gens au premier tour n’ont pas voulu se déplacer par peur d’attraper le virus. Tout laisse penser que ce sont plutôt les plus âgés qui ont été les plus dissuadés de venir voter et les plus jeunes ont été effectivement moins marqués par cette crainte. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas eux aussi pour une part été conduits à s’abstenir à cause de ça. Puis, au deuxième tour des municipales, on entre dans quelque chose qui est complètement inédit parce que le virus est encore là. Donc, il y a encore eu sans doute des abstentions de précaution sanitaire mais c’est surtout parce qu’il y avait 3 mois et demie entre le premier tour et le second tour. Cette pause casse totalement l’élan et quand l’élan est déjà bien endommagé au départ, ça donne le résultat que l’on a vu. Il faut aussi que la participation électorale soit provoquée et produite par les acteurs politiques. Pour reprendre, une formule qui est utilisée par les sociologues et politologues, il y a déjà plusieurs siècles : « Il ne faut pas dire que c’est les électeurs qui élisent leur dirigeant. Il faut dire que c’est les dirigeants qui se font élire par les électeurs. » Il y a tout un travail qui ne va pas de soi, c’est difficile de mobiliser les gens et notamment les catégories populaires et la jeunesse. Quand les conditions sont exceptionnellement difficiles pour que cette mobilisation se fasse, ce n’est pas totalement surprenant qu’on ait cette abstention massive notamment dans les catégories populaires et dans la jeunesse. Pour que les gens se déplacent pour aller voter, il faut que les politiques arrivent à donner le sentiment qu’aller voter sert à quelque chose. Beaucoup de gens depuis plusieurs dizaines d’années ont le sentiment que le résultat est toujours le même. Il n y a plus suffisamment de différence entre les offres d’Etat, entre les programmes électoraux et la parenté entre les programmes présentés est beaucoup plus forte que c’était il y a quelques dizaines d’années. L’élément essentiel à retenir pour les municipales de cette année 2020 est cette conjoncture tout à fait exceptionnelle. Il n’y a aucune raison de penser à priori que ce taux d’abstention se maintiendra dans tous les scrutins y compris aux municipales des prochaines années. »

Historiquement, on sait que l’élection municipale est l’une des élections préférées des Français. Or, les dernières élections ont montré un taux d’abstention très fort. Que traduit ce phénomène selon vous ?

« Elle est beaucoup plus forte cette année qu’il y a 6 ans. Il y a 6 ans on était quand même à un niveau plus habituel mais il ne faut pas trop parler. En général, tout dépend des endroits. Ça fait déjà pas mal de temps qu’il y a un gros problème de participation électorale dans les banlieues populaires des grandes métropoles. Il est certain que la petite couronne du nord parisien ou dans la petite couronne de l’est lyonnais, on arrive à des conseils municipaux qui sont élus avec une fraction infime de la population parce que les taux d’abstention sont importants. On arrive à des cas de figure où les conseils municipaux ont été élus avec 10 ou moins de 10% des votes des électeurs inscrits. Et, cela pose un énorme problème. »

L’abstention est encore plus importante dans les quartiers populaires comment l’expliquer ?

« C’est parce que l’abstention s’y trouve enfoncée en quelque sorte. Ce sont des quartiers ou des communes avec une population jeune or les jeunes s’abstiennent plus. La population y est plus pauvre que la moyenne or les pauvres s’abstiennent plus avec une population moins instruite que la moyenne et les moins instruits s’abstiennent plus que la moyenne. On a là, une concentration de causes structurelles de l’abstention. À cela s’ajoute la difficulté qu’ont les politiques à convaincre les gens de l’utilité du vote et elle est particulièrement forte dans ces catégories sociales. Ce sont ces catégories sociales qui ont le plus ce sentiment d’inutilité du vote et la perception que tous les programmes électoraux se valent et que de toute manière leur vote ne changera rien. Quand en plus de ça, vous avez cette pandémie tout cela est aggravé. C’est dans ces quartiers populaires que souvent le coronavirus a fait le plus de ravages. C’est essentiellement vrai en région parisienne et d’une manière générale, on peut dire que ce sont ces catégories qu’on dit populaires qui ont été dans l’oeil du cyclone. »

L’abstention est plus forte chez les jeunes pourquoi cela ?

« Ce n’est pas nouveau, depuis qu’on a des études là-dessus on retombe toujours sur cette réalité. La participation est très basse au tout début de l’âge électoral. Elle monte petit à petit avec l’âge. À l’heure actuelle, elle atteint son sommet chez les retraités et puis cette participation électorale descend chez les très vieux pour des raisons de santé et d’isolement social. Les gens qui ont 20 ans s’abstiennent beaucoup plus que les gens qui en ont 70 ans aujourd’hui, hier ou avant hier. Ça ne veut pas dire qu’il y a forcément une forme de désintérêt pour la politique aussi forte que le laisserait penser le taux d’abstention chez les jeunes parce qu’il y a d’autres façons de participer politiquement. Il y a d’autres façons de manifester son intérêt pour les grandes questions sociétales et il y a d’autres façons de se battre pour des causes, des intérêts catégoriels et il n y a pas que les élections. Il ne faut pas assimiler trop vite l’abstention électorale à de l’abstention politique en général. C’est toujours pour cette raison que manifestement, les politiques ont du mal à convaincre notamment les jeunes que ça passe par les élections. On ne peut pas dire que la solution des problèmes ou la satisfaction des intérêts, des croyances ou des grands principes passeraient par la victoire électorale des uns ou des autres. Une partie de la jeunesse semble préférer se consacrer à d’autres formes de participations autres que la participation électorale. »

Est-ce qu’il y a plusieurs profils d’abstentionnisme chez les jeunes? Ou bien, les jeunes s’abstiennent-ils tous pour les mêmes raisons? 

 « Il n y a pas une jeunesse, il y en a plusieurs et une partie de la jeunesse est particulièrement concernée par les causes de l’abstention et les causes de la pauvreté et la précarité. Une partie de la jeunesse s’abstient pour ces raisons qui sont valables et qui sont particulièrement prégnantes chez les plus jeunes. La précarité des jeunes est un facteur puissant pour l’abstention. Bien sur cela ne concerne pas toutes les catégories de jeunes ou toute la population d’une même génération. »