Pour ce second tour des municipales, le taux d’abstention a atteint son paroxysme dans le Rhône avec un chiffre qui va jusqu’à 62%. Ce phénomène en constante évolution s’amplifie depuis quelques années et pour essayer de le comprendre, le Lyon Bondy Blog a décidé de rencontrer Paul BACOT, professeur émérite à l’Institut d’Études Politiques de Lyon.

Photo portrait de Paul Bacot, politologue à l’IEP de Lyon. Crédit : Paul Bacot.

À part cette catégorie d’abstention qui se manifeste par les urnes, quelles sont les autres formes d’abstention chez les jeunes ?

« En dehors de la participation électorale, il y a d’autres formes de participation politique qui semblent ne pas mobiliser beaucoup la jeunesse depuis un certain temps. Par contre, quand il s’agit de manifester publiquement à travers des manifestations, la jeunesse est plutôt bien concernée par ça mais aussi tout ce qui se manifeste à travers les réseaux sociaux concerne particulièrement la jeunesse. Combattre toutes sortes de mouvements et on pense à #metoo et des choses comme ça. Il n y a aucune raison de parler de dépolitisation de la jeunesse mais selon les périodes et les conjonctures c’est plutôt une certaine forme que d’autres. » 

Pourquoi les revendications sociales que vous avez évoquées ne se traduisent pas par les urnes et la participation électorale?

« Une partie plus importante des jeunes n’a pas le sentiment que c’est par les urnes qu’on peut faire avancer les choses. À quoi ça tient? Est-ce que ça tient des déficits de la part des femmes et des hommes qui font la politique? Déficits dans les pensées, positions, les programmes ou simplement la communication? Où est ce que c’est aujourd’hui des problèmes qui se posent et qui font que l’on est mené à penser que c’est un changement dans la composition des conseils municipaux qui pourra vraiment régler le problème? C’est cette difficulté pour beaucoup et notamment chez les jeunes à croire que les résultats électoraux pourront vraiment modifier un certain nombre de choses quels que soient les types de changements que l’on souhaite. Toutes les enquêtes montrent que les jeunes sont massivement mobilisés par les causes écologistes cependant, les jeunes ne sont pas majoritairement allés voter lors des derniers scrutins. Pourtant la question écologiste était fortement présente et fortement défendue et présentée par un parti écologiste et beaucoup d’autres aussi. Ça montre bien qu’il n’y a pas un sentiment suffisamment répandu que c’est par le choix des dirigeants politiques que l’on peut obtenir satisfaction de ce que l’on souhaite. »

D’après vous, il y a vraiment une fracture entre la politique dite traditionnelle et les jeunes d’aujourd’hui? 

« Je ne parlerai pas de politique traditionnelle. « La fracture » est un mot qu’on utilise beaucoup et je m’en méfie aussi quelquefois. Disons, qu’il y a une certaine rencontre difficile entre les programmes électoraux et les attentes d’une certaine partie de la population notamment chez les jeunes. »

Face à ce fléau, quel est le regard des politiques sur l’abstention des jeunes ?

« C’est probable que ça les contrarie beaucoup parce qu’ils sont beaucoup investis dans ces processus électoraux et s’ils constatent que ces processus sont de plus en plus désertés  par les citoyens, ça ne peut que provoquer chez eux de l’inquiétude et de la déstabilisation. Évidemment ils essaient de faire tout ce qu’ils peuvent pour ramener les abstentionnistes dans les urnes. Cependant, certains partis ont un électorat plus âgé que d’autres. On sait que qu’ils s’appuient des électeurs plus âgés plutôt que les jeunes. Il est certain que quand on appartient à des partis s’appuyant essentiellement sur un électorat d’âge moyen ou d’âge élevé, le fait que je ne participe pas en tant que jeune n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. »

Dans les années à venir, est-ce qu’on peut craindre une abstention encore plus forte ?

« Je n’en sais rien mais la première chose que l’on peut dire ou redire est que la conjoncture de ces élections municipales était totalement exceptionnelle et inédite. De toute évidence, s’il n’y avait pas eu le covid-19 au premier tour et ces trois mois et demie, on n’aurait pas eu ce taux d’abstention spectaculaire et c’est tout à fait certain. On n’aurait peut-être pas eu une participation considérable mais on n’aurait pas eu ce niveau d’abstention. Dans les années qui viennent, on peut penser qu’on reviendra à des choses un peu plus courantes en matière d’abstention. Reste à savoir si on aura quand même une progression du maintien d’un certain taux d’abstention mais tout cela dépendra des offres politiques. »

Quelles sont les conséquences d’une abstention trop importante? Y a-t-il une crise de légitimité de la représentation nationale ?

« D’une manière générale et vu l’état dans laquelle l’abstention est très forte depuis un certain nombre dannées cela peut aboutir à une moindre légitimité des élus car il vaut mieux être élu massivement que par un pourcentage d’électeurs trop faible. Pour autant personne ne conteste la légalité de tout cela et la légitimité des places de nos élus. Il n y a pas d’autres légitimités qui concurrenceraient la légitimité électorale. C’est vrai que trop d’abstention nuit à la légitimité des élus. »

Pensez-vous que ce phénomène d’abstentionnisme chronique est irréversible et sinon comment inverser ce processus ?

« Je n’ai pas de solution, c’est le travail des militants, responsables politiques et des candidats qui doivent arriver à mieux se distinguer par rapport aux autres. La première clé est la présence de vraies alternatives et de personnes qui proposent des choses nettement différentes et la deuxième est que les élus fassent ce qu’ils ont proposé. C’est les deux conditions pour mobiliser car si vous avez le sentiment que tout le monde propose la même chose et qu’aucun élu ne fait ce qu’il annonce la démobilisation électorale est inévitable. C’est indispensable de rétablir l’idée que quand on arrive au pouvoir avec un programme, on l’exécute. »

Est-ce que vous pensez que l’hyper-médiatisation des chaines d’information nuit à l’image des actrices et acteurs politiques? 

« C’est très difficile de répondre à cette question parce que ce phénomène de répétition de l’information peut effectivement paraître contre-performant. Ça peut produire des effets négatifs par rapport à la participation locale en particulier mais c’est très difficile de travailler sur les effets de la communication et de l’information. Il y a eu de nombreux travaux là-dessus mais on ressort toujours les mêmes difficultés c’est-à-dire connaître l’effet propre des différents types d’informations ou types de communications sur le comportement des uns et des autres.»