D’après l’historien Luc Mary, la fin du monde aurait déjà été programmée 182 fois depuis la période romaine. Mais c’est bien la première fois qu’elle est relayée dans le monde entier et participe à l’économie de la peur.

Economie de la peur 3

Au mois de mai dernier, l’agence de presse Reuters a commandé à l’Ipsos un sondage à l’échelle mondiale sur les croyances en la prophétie maya. Prophétie d’ailleurs largement déformée. La France est dans la moyenne mondiale avec 10% de la population disant croire à la prophétie. Des chiffres à prendre avec des pincettes, relevant toutefois l’existence réelle d’un public touché par la peur d’un cataclysme mondial annoncé on ne sait plus bien par qui.
Reste à savoir comment de telles croyances ont pu se former. Y a-t-il une population plus susceptible de croire en ce genre de choses ? Si oui, quelle est-elle ? Pourquoi ? Poser de telles questions permet de se mettre dans la peau des économistes. Ceux-ci étudient et anticipent les comportements humains, pour leur procurer ensuite ce dont ils ont besoin. Cela permet de comprendre comment ils se servent de nos angoisses individuelles et collectives pour exercer une emprise sur nos comportements.
Des adeptes en recherche d’identité, de sens, de reconnaissance
Comment fonctionne l’économie de la peur? Angela Suton, spécialiste d’économie comportementale à l’Université de Dijon, était invitée pour la soirée Fin du Monde au planétarium de Vaux en Velin, organisée le vendredi 21 décembre 2012. Selon elle certaines personnes convaincues de la fin du monde se pensent être « des élus », des êtres de lumière, des gens exceptionnels dont la mission est de reconstruire le monde. Un monde nouveau comme il est décrit dans un grand nombre de livres du Nouvel Age. Une telle mission leur confère un statut bien à part, donnant du sens à leur existence. Certains ont payé 50 000 dollars la nuit dans un bunker ou se sont rendus dans le désormais fameux village de Bugarach dans l’Aude. Comment en arrive-t-on à une telle crédulité ? Il y a plusieurs facteurs et ils peuvent varier d’un individu à un autre.
A ce sujet, Angela Sutan présente une « courbe du bonheur » indiquant qu’une bonne partie de la population se situe à un stade de « relatif malheur ». En cause, un problème affectif, professionnel, un manque d’estime de soi ou autre affectation. Face à une telle situation, il peut y avoir deux manières d’agir : une positive et une négative. La négative consiste à vouloir s’attribuer un statut afin de se donner une importance et une existence aux yeux de la société. Et penser « détenir une connaissance particulière », voilà qui fait du bien à l’ego. Il est à noter également que l’indécision mène bien souvent à accepter l’influence. Frustrations et doutes sont une cible de choix pour les malins observateurs qui vont venir proposer un produit répondant exactement à nos attentes.
Vous voulez des sensations ? 2012 a été créé pour. Vous avez peur d’un cataclysme ? Réfugiez-vous dans nos bunkers. Vous avez peur de manquer de nourriture ? Surtout faîtes des provisions. Vous avez peur de revenir à un état sauvage ? Prenez des cours pour apprendre à vivre dans la nature. Vous voulez reconstruire un monde meilleur ? Plantez ce genre de graines… Il y a de fortes chances pour que les ”élus” se soient trouvés dans une telle configuration psychologique.

A qui cette économie profite ?
La peur et le désir sont des émotions humaines bien connues des économistes. Dans de tels états, l’humain est plus enclin à se faire manipuler. Les économistes l’ont bien compris. Ils constatent la recrudescence de produits soulageant, même momentanément, les angoisses et désirs des consommateurs. Dans ce cas, le désir de se sentir à part se mêle à la peur de disparaître.
Pour cet évènement, le business de la fin du monde a été florissant pour certaines branches de l’économie. Dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, des prix recors ont été affichés : une nuit d’hôtel à Bugarach a coûté 1 500 euros. Dans l’industrie du divertissement, le film 2012 a engendré 770 000 000 de dollars de recettes. « En France, alors que la plupart des français disaient ne pas croire en une fin du monde, les ventes de boîtes de conserve ont été multipliées par 10 quelques jours avant la date du 21 décembre 2012 ».

Economie de la peur (640x540)
Un couple propose de recréer la vie dans un bunker.

En identifiant nos problèmes de positionnement, les économistes peuvent nous amener où ça les arrange. La nouveauté est peut-être plus dans les découvertes qu’entraînent les études comportementales rapidement disponibles au public, que dans le fait que nous soyons gouvernés par une économie de la peur.  D’après cette chercheuse, l’économie a toujours été basée sur la rareté et celle-ci engendre forcément la peur : « maintenant c’est juste plus médiatisé car on a accès a plein d’informations autour de nous, mais ça existe depuis toujours ». On parle donc bien plus aujourd’hui d’économie de la peur du fait que celle-ci est au summum : peur d’avoir un accident, de tomber malade, peur que notre maison brûle, peur de se faire cambrioler, peur de se faire agresser, peur de perdre son téléphone portable, peur de manquer d’argent…
Quelle est notre part de responsabilité ?
A ce stade, Angela Sutan, qui étudie les capacités de raisonnement humain, introduit la notion de rationalité. D’après elle, celle-ci joue un rôle important dans la manipulation : « quelqu’un qui se fait manipuler n’en a pas conscience sinon il ne se laisserait pas faire. Ca échappe à un calcul rationnel et il n’est pas responsable ».
A ce propos, Bernard, un homme de 49 ans qui s’intéresse au sujet, objecte que ces dires sont un peu trop déterministes. Lui pense plutôt que l’homme est tout à fait responsable de regarder en face ses peurs, bien qu’il reconnaisse que celles-ci sont largement exacerbées par le matraquage médiatique et qu’elles peuvent échapper à notre conscience individuelle. Dans un cas, c’est une question de capacité, dans l’autre de volonté.
Angela Sutan conclut : « Même si nous avons à notre disposition toutes les informations démontrant de quelle manière nous sommes manipulés, ce n’est pas pour autant que nous prendrons conscience de cette manipulation. Nous penserons que ce sont les autres qui en sont victimes, surtout pas nous. Alors la situation n’est pas prête de changer ! »