EXCLU LBB. Abolitionnistes et réglementaristes sont en conflits ouverts sur le terrain de la prostitution. Dans le cadre de notre dossier sur la prostitution, Mme Pascale Boistard, Secrétaire d’État chargée des Droits des femmes, nous explique le travail à accomplir dans les années à venir sur ce sujet très sensible. 

ITW réalisée le 17 octobre dernier.

 

En 1999, la Suède est le premier pays à abolir la prostitution. Tous les États d’Europe du Sud essayent de l’abroger chacun de leur côté. Quel va être le travail de la France dans les années à venir pour proscrire la prostitution ?

Pour la France, les parlementaires de l’Assemblée nationale se sont saisis de cette question et ont effectué un énorme travail d’audition à ce sujet. Ils ont donc déposé une loi, votée à la majorité absolue le 4 décembre 2013, qui a été en partie discutée au sein d’une commission spéciale au Sénat en juillet dernier, et qui aujourd’hui est en attente d’une inscription au calendrier du Sénat pour que la discussion et le processus démocratique sur cette loi puissent continuer.

Deux groupes parlementaires plutôt proches du PS, EELV (Europe Écologie Les Verts) et le PRG (parti radical de gauche) ont voté contre cette loi…

Certaines personnes, mais pas tous. En ce qui concerne le vote de la loi, elle a été votée en première lecture à plus de 66 % de présence (NDLR 84 % de présence). Ce qui veut dire que cette loi est un débat important dans la société et qui dépasse tous les clivages politiques. Par exemple, dimanche dernier (NDLR Le 12 octobre 2014), j’étais aux côtés de Rosen Hicher, pour l’accueillir et marcher à ses côtés. Il y a eu un rassemblement. Par exemple, Julien Bayou, qui est membre des Verts, paradait en leur nom. Il est venu soutenir cette démarche.

DSC08145On parle pour la prostitution de réseaux mafieux. Comment allez-vous lutter avec les autres pays membres de l’Union européenne pour les combattre ?

Évidemment, il y a des rencontres européennes régulières sur le sujet concernant le droit des femmes, cela concerne également des hommes. Je vais déjà accompagner, sans préjugés, les parlementaires qui ont fait ce travail pour que justement cette loi suive son processus démocratique, avec le débat parlementaire qui aura lieu à la fois à l’Assemblée nationale et au Sénat. Car ce texte sera amené aussi en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Parallèlement à cela, il y aura des discussions sur différents sujets au niveau européen, par exemple sur les violences faites aux femmes. Une rencontre est prévue à Rome le 22 octobre, sous l’égide de la présidence italienne, qui organise plusieurs débats notamment sur la violence faite aux femmes.

Rosen Hicher a marché pour interpeller les élus et sensibiliser les gens sur la question de prostitution. À chaque fois que le gouvernement propose une nouvelle réforme, chaque association y va de sa patte personnelle, ce qui provoque une cacophonie générale au niveau de la population. Dans ce sens, abolitionnistes et réglementaristes ne travaillent pas main dans la main. N’est-ce pas dommageable ?

C’est normal qu’elles ne travaillent pas ensemble. Je pense que ce qui les rassemble, c’est par exemple d’autres points de la loi comme l’accompagnement des prostituées qui souhaitent s’en sortir et de lutter contre les systèmes mafieux. Elles travaillent notamment sur l’accompagnement sanitaire et social des personnes qui sont victimes de la prostitution et qui souhaitent s’en sortir. Elles se rejoignent sur la loi promue en 2002, sur le racolage passif, qui a mis en danger les prostituées. Pour la loi votée le 4 décembre, elles en sont désaccord total, car les abolitionnistes souhaitent mettre un terme à la prostitution et les réglementaristes veulent que les prostituées soient considérées comme des travailleuses à part entière. Pour le vote de cette loi, j’étais députée lors de la première lecture à l’assemblée. J’ai voté avec la partie responsabilisation du client. Il se trouve qu’au Sénat, le travail de la commission spéciale a sorti cet aspect. Donc, le débat tourne beaucoup autour cette question même si la loi est plus complète que cela. Moi, je pense comme le dit si bien Rosen Hicher : « Effectivement, ne pas travailler sur la responsabilisation du client pose un certain problème à la validité du dispositif, car lorsqu’on ne travaille pas sur cette question, on accepte d’emblée que le corps d’une femme ou d’un homme puisse être vendu, noué, acheté et pris de force et que cela fait partie d’un processus de violence organisée par des réseaux mafieux ou d’autres ». Voilà en gros où se situe une partie du débat.

Infographie Prostitution V2

© Quentin Laignel / Nesri Graphism

Revenons sur le texte de loi. Le chapitre quatre stipule l’interdiction d’un achat sexuel. Les associations telles que le STRASS (syndicat du travail sexuel) est pour la légalisation de la prostitution. Les abolitionnistes disent : « Si on légalise la prostitution, les femmes qui cherchent un emploi, on leur proposera d’être prostituée ». Le combat de Thierry Schaffauser (président du Strass) ne pose-t-il pas un problème ?

Moi, ce que j’ai entendu comme débat, ce n’est pas celui-ci. Mais l’autre débat serait que des prostituées auraient choisi la prostitution et elles seraient très heureuses d’effectuer des actes de prostitution. Moi, je n’ai pas à préjuger qui est libre et qui ne l’est pas. Ce que je sais aujourd’hui, et c’est vérifié par des statistitisques. C’est que 90 % de la prostitution est organisé par des réseaux mafieux. Ce matin, j’étais auprès d’une association qui accueille de jeunes mineurs complètement mis en esclavage et qui ont subi des violences psychiques et physiques extrêmement fortes. Et qui aujourd’hui sont en train de se reconstruire grâce à ce réseau associatif. Il y a quelques prostituées qui le choisissent.

Comme vous êtes à Lyon, je vous rappelle qu’une jeune fille mineure après un viol a été contrainte de se soumettre à un réseau de prostitution. En France, beaucoup de ces filles très jeunes, d’origines étrangères, ne trouvent pas forcément de points de relais pour en parler par peur de représailles. C’est un sujet de société extrêmement important. C’est aussi un problème de traite humaine dans beaucoup de cas aujourd’hui dans notre pays.

Justement, ne serait-il pas pertinent de proposer un débat sur cette question à l’ONU ou à l’OMS ?

Je pense qu’elle est débattue dans toutes les instances internationales. Le problème de la traite humaine est un problème mondial. Comme je vous le disais tout à l’heure, beaucoup de ces réseaux mafieux appartiennent à des réseaux européens et internationaux, comme le cas de jeunes nigérianes qui sont en France exploitées par des réseaux issus de ce même pays.

Mme Vallaud Belkacem s’était emparée de cette question. Elle avait fait fermer un énorme site d’escortes qui s’appelait NIAMODEL (rouvert depuis). Mais d’autres sites, tels que Vivastreet, permettent à la fois de trouver un bureau et une escorte. La fermeture de ce site, n’est-elle pas un coup d’épée dans l’eau ?

On peut avoir cette impression. Mais si dès aujourd’hui, on ne peut rien faire, c’est qu’il va y avoir ce type de développement. On constate sur ce genre de sites qu’il y a de plus en plus de jeunes mineurs qui se prostituent, souvent d’origines étrangères et également de jeunes Françaises. Donc, on ne peut pas baisser les bras face à cela. Évidemment, cette loi doit permettre le recul des actes de violence que subissent les prostituées avec leurs clients. C’est pour cela qu’un travail de pédagogie s’impose. On peut constater qu’en Suède, qui a adopté une réglementation en 1999, cette prostitution a pu reculer. Et ils ont pu agir sur la responsabilisation du client, à savoir une prise de conscience de ces personnes.

Depuis dix ans à travers internet, on banalise le sexe. Un travail pédagogique s’impose ?

Ce n’est pas une question de banalisation du sexe. Le problème que nous avons, c’est la banalisation du corps humain. Surtout sur le corps de la femme, pour lequel nous nous battons depuis une quarantaine d’années. Il y a un retour en arrière de la part des jeunes. Nous avons aussi grâce à la loi du 4 aout, entamé un travail que le CSA va mener sur ces questions, pour justement regarder les dérives sexistes et la fin des stéréotypes. C’est un travail que l’on doit faire dès le plus jeune âge, parce que le respect de l’autre fait partie de l’éducation. Tout cela doit contribuer à terme, à rendre une dignité aux personnes. Que ce soit femmes, hommes, filles ou garçons. Réinstaurer du respect dans notre société. Il ne s’agit pas de faire de la morale, mais il faut justement faire reculer les violences dans notre pays.

Précision : La loi sur système prostitutionnel sera examinée par le Sénat au premier semestre 2015

Etienne Aazzab

Etienne a contribué depuis 2 ans dans le journal satirique FOUTOU’ART. Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014.
Twitter : @AazzabEtienne

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