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Fantasmes, Roms et intégration : la réalité des bidonvilles français

Les bidonvilles français sont souvent considérés comme des « camps de Roms », habitats temporaires construits par des nomades. Mais pour de nombreux spécialistes, ils sont en réalité des solutions de survie pour des pauvres qui n’ont pas accès au logement.

Camps de Roms. C’est ainsi que l’on désigne les nouveaux bidonvilles. Cette expression trahit l’idée selon laquelle l’existence de ces zones d’habitat indigne serait due au mode de vie nomade des Tsiganes d’Europe de l’Est que l’on appelle « Roms ».  Cette idée est vivement contestée chez les chercheurs, acteurs de terrain et travailleurs sociaux. Pour eux, les bidonvilles ne sont que le résultat de l’extrême précarité dans laquelle vit toute une partie des habitants de l’Hexagone. Une population au sein de laquelle les Roms sont surreprésentés, en raison de divers facteurs socio-économiques.

« La plupart des Roms ne sont pas nomades », explique Jean-Pierre Liégeois, universitaire spécialiste de la culture Tsigane et auteur du livre Roms et Tsiganes*, qui fait référence en la matière. « Et beaucoup souhaiteraient ne pas l’être mais y sont contraints. Les Roms de l’Est, lancés dans la migration, cherchent à se fixer, et on les en empêche. Il faut voir le nombre d’expulsions d’un squat à l’autre quand on suit une famille pendant un an ». En Rhône-Alpes, en 2014, une personne vivant en squat ou en bidonville a été expulsée en moyenne plus de deux fois dans l’année.

Les Roms font partie des plus précaires en France

Un bidonville à Bron, près de Lyon. © Photo Henri Branciard

Les bidonvilles ne sont pas peuplés que de Roms…. mais les Roms y sont la population la plus représentée. Et de loin. La plupart sont Roumains (il y a des Roms originaires de très nombreux pays). Plus qu’à leur culture, cela est dû à une conjonction de facteurs politiques, sociaux et économiques qui font que ces derniers sont surreprésentés parmi les publics les précaires du pays. Le phénomène est décortiqué dans l’étude Du bidonville à la ville, vers la « vie normale » ?*, publiée en 2015 par l’association Trajectoires, qui œuvre à la fois dans la recherche et sur le terrain.

  • Depuis le milieu des années 90, les Roumains en général font face à des |||barrières administratives||| qui les excluent de nombreux droits octroyés aux demandeurs d’asile, dont l’hébergement provisoire. Jusque janvier 2014, la loi a également lourdement entravé leur accès à l’emploi, avec les « mesures transitoires ».

  • En Roumanie, les Roms en particulier constituent les populations les plus en difficulté au niveau social et économique. Plus pauvres, moins qualifiés, moins éduqués. L’arrivée est donc forcément plus difficile. Ils sont généralement moins nombreux que les autres migrants à avoir un réseau de proches inséré en France sur lequel s’appuyer pour débuter dans le pays à leur arrivée.

  • Les Tsiganes de l’Est émigrent plus souvent en famille que les autres. La présence de leurs enfants rend leur prise en charge très difficile dans les structures d’accueil d’urgence, qui ne prennent pas les enfants.

Sans ressource, sans hébergement et sans assistance, beaucoup ont donc dû se débrouiller pour se maintenir sur le territoire. « A un moment, des solutions de survie sont trouvées », résume Louis Bourgois. Chercheur, sociologue et homme de terrain, il intervient dans les bidonvilles et a étudié le sujet de près, participant, entre autres, à la production de l’étude sus-citée. « Former des bidonvilles permet notamment de protéger les enfants, qui y sont plus en sécurité que dans la rue. »

Politiques et médias rechignent à parler de bidonville

« Il y a une réticence de la part des politiques et des médias à parler de bidonville », constate Evangeline Masson-Diez, l’une des sociologues qui ont participé à l’étude « Du bidonville à la ville ». « C’est quand même dérangeant d’admettre qu’il y a des bidonvilles en France, et qu’on a peut-être tous une part de responsabilité ».

Une maison dans un bidonville de Chassieu, dans la banlieue de Lyon. © Photo Henri Branciard

Pour la chercheuse, parler de « camps » ou de « campements » altère la perception du public en nourrissant un fantasme sur cette réalité. Ce qui entraîne une approche plus dure de la question. « On ne démantèle pas un bidonville comme on démantèlerait un camp. Si des personnes vivent dans un camp, c’est qu’elles l’ont voulu, qu’elles vont se déplacer et qu’elles ne sont pas insérables. Mais si des personnes vivent dans un bidonville parce qu’elles n’ont pas accès à un appartement, ce n’est plus la même dynamique, cela entraîne d’autres questions. » Parler de bidonville favoriserait donc une approche plus sociale du problème. Cela obligerait également à mobiliser des instruments juridiques et des lois qui existent déjà pour lutter contre l’habitat insalubre. « Toutes celles qui ont été déployées dans les années 60 et 70. »

Ce mal n’est pas nouveau au pays des droits de l’Homme. La France l’avait déjà connu, combattu… et vaincu, dans les années 70. « Ce type d’habitat s’est déjà développé avec d’autres populations que les Roms, rappelle Louis Bourgois. Notamment les Maghrébins et les Portugais dans les années 70. » L’expérience n’a pourtant pas immunisé le pays. « Aujourd’hui on commence à voir des bidonvilles se développer aussi avec des migrants afghans ou érythréens, comme à Paris ou dans le Pas-de-Calais », poursuit le sociologue. Ces deux dernières semaines, les médias ont chroniqué quotidiennement le démantèlement de la  « Jungle », à Calais, ou celui des campements de fortune installés par des migrants près du métro Stalingrad, à Paris. Et certains commencent à parler de bidonvilles. Car, aussi dérangeant que cela puisse être, ce mal touche la France comme il touche tous les pays du monde dans lesquels prospèrent ces quartiers où se réfugie la misère.