Depuis le 4 juillet, l’équipe municipale de Vénissieux est « au travail » pour « faciliter la vie des Vénissians ». Rencontre avec la maire communiste de la ville, Michèle Picard, pour parler de l’abstention et de ce que la ville fait pour les jeunes.

En 2014, l’abstention était de 52,41% et en 2020, elle était de 74,41%, soit 22% en plus, comment expliquez-vous cette hausse du taux d’abstention?

« D’abord le contexte du vote, qui s’est passé dans une situation de crise sanitaire est exceptionnel. Le gouvernement a été contradictoire dès le premier tour : on nous dit  «on ferme les écoles le jeudi », mais en même temps, on nous dit « vous pourrez aller voter le dimanche »… si on avait voulu de l’abstention dès le premier tour, on n’aurait pas fait mieux ! Tous les jours, ses annonces nous ont fait perdre des électeurs ! Cette situation se greffe à une autre situation qui perdure depuis 30 ans ou de scrutin en scrutin, il y a de moins en moins d’électeurs. Mais un taux aussi élevé est une première sur des élections municipales, alors qu’il est généralement élevé pour les législatives ou les Européennes. Le problème, c’est qu’il y a 30 ans, on a cassé des lieux collectifs, des lieux d’analyses collectives, on a perdu le tissu social, le sens du collectif, des combats collectifs… pourquoi ? Quand on a cassé l’industrie, des grandes industries qui étaient organisées, avec des enfants qu’on faisait partir en vacances et des comités d’entreprises, il y avait un intérêt collectif dans ce qu’on faisait. Aujourd’hui, tous ses lieux-là ont pour la plupart disparu, mais ceux qui étaient salariés dans ses entreprises-là, étaient aussi parents d’élèves, étaient dans les associations,allaient voter, il y avait un intérêt général. Depuis 30 ans, on a cassé ces lieux-là, des lieux collectifs, on a cassé l’éducation populaire. Et on semble découvrir l’abstention, comme si c’était nouveau et que l’on créée. Parce que, il faut le dire, l’abstention n’est pas du fatalisme, ce sont des décisions qui ont été prises il y a 30 ans et dont on voit les conséquences aujourd’hui : sur l’éducation populaire, sur la casse des lieux collectifs… Et puis, la société est devenue de plus en plus individualiste. Quand vous faites des réunions municipales, souvent les gens viennent sur leur intérêt particulier. Quand je croise dans la rue quelqu’un qui me dit « je ne vais pas voter pour vous parce que vous n’avez rien fait pour moi. Vous auriez dû me trouver un logement et me trouver un emploi. » Alors je lui demande s’il est content de sa ville, s’il y a des transports en commun, s’il y a des équipements publics. Pour la première fois, lors de ses élections, la colère du national a joué, mais pas pour aller voter pour des candidats macronistes ou non macronistes, mais plutôt pour s’abstenir. Cette colère-là ne profite pas dans le vote, à d’autres candidats. Au lieu de se dire « j’ai un président qui fait telle ou telle chose, il me faut des élus qui fassent autre chose », les gens se disent « je ne vais pas aller voter ». Donc cette colère s’est transformée en fracture et en non- vote. A côté de ça, vous avez des gens qui sont dans une détresse sociale telle qu’ils ne trouvent plus d’intérêts à aller voter. L’abstentionniste, ça n’est pas un personnage avec un profil. Ce sont des milliers de gens qui ne vont plus voter pour certaines raisons. Cette élection a vu les abstentionnistes qui sont là depuis toujours et ceux engendrés par la crise sanitaire. »

Le taux est important dans les villes de Villeurbanne, Vénissieux ou Vaulx-en-Velin, qui sont des villes populaires. Comment expliquer la défiance des classes populaires vis –à-vis des politiques ?

« D’abord, vous avez des gens qui ne s’inscrivent pas sur les listes électorales. Et qui dit « populaire » dit « difficulté sociale » et ces gens-là pense que rien ne changera pour eux, alors que beaucoup de choses sont faites pour eux, surtout au niveau municipal, qui peut amortir leur quotidien difficile. Il y a plusieurs raisons au fait que ses populations-là ne votent pas et que c’est très compliqué de répondre à cette question. C’est comme quand on dit «  les jeunes ne vont pas voter » alors que tout est mis en place pour les inciter à aller voter: l’éducation populaire et l’instruction civique. À Vénissieux, on a fait plein de projets comme « jeunes et citoyens » pour appréhender les institutions, à quoi sert un député européen. Sur l’abstention, il faudrait analyser beaucoup plus et faire des analyses fines. La nouveauté de ce scrutin, c’est les anciens qui ne sont pas allé voter et c’est pour ça que l’abstention est forte. Savoir  qui va voter et pour qui m’intéresse peu. Par contre, il faut savoir comment on fait pour donner envie à la chose publique, au débat public. À Vénissieux, on fait beaucoup de démocratie participative, dans les conseils de quartier, les gens qui viennent sont nombreux, mais on parle essentiellement des problèmes du quartier : le trou dans le trottoir, le jeune en bas de sa tour … cela est légitime pour que les problèmes soient résolus, donc il ne faut pas enlever ça. Beaucoup de gens confondent ce qui relève de la ville et ce qui relève de l’État. Donc il faut arriver à débattre, à donner le débat d’idées, r à échanger sur des sujets collectifs, des sujets de citoyenneté. C’est ce l’une des pistes du conseil municipal des enfants : quand on décide par exemple de jeu pour enfants dans un quartier, on ne va par le mettre que dans un quartier, sinon ça va pénaliser les autres enfants des autres quartiers. Alors, on le met au centre de la ville, au centre culturel pour tous les enfants. Dans une société qui est individualiste et consommatrice, il faut au contraire, faire encore plus d’éducation populaire, de citoyenneté, de travailler dès l’enfance et dès la jeunesse à des projets qui sont collectifs et qui ne répondent pas uniquement au collectif créé mais à l’ensemble du collectif, et c’est important. Parce que la jeunesse a un besoin de collectif. Et quand elle trouve une cause comme le climat, qui est une cause collective, la jeunesse ne demande que ça. Et c’est aussi insuffler l’esprit du collectif : comme quand les enfants du conseil municipal participent aux commémorations, en 2012. En discutant avec les anciens qui ont libéré Vénissieux, ça permet aux jeunes de se sentir Vénissians, de se sentir d’un collectif. Quelques années plus tard, beaucoup de ces jeunes sont en âge de voter. Donc oui, c’est important ! »

Vous l’avez dit plus tôt, vous êtes proches des habitants. Quelles sont leurs attentes ?

« Comme une majorité de Français : la sécurité ! Chaque fois qu’il y a des sondages d’opinion, les trois thèmes qui reviennent le plus sont : la sécurité, l’emploi et le logement parce que ce sont des problèmes nationaux. C’est la première fois que ces problèmes-là touchent les municipales. Sur le problème du logement, il faudrait une vraie politique de logement public.Or, on a enlevé de l’argent aux bailleurs, on n’a pas construit assez de logements, j’en ai décliné plusieurs.On me reproche souvent de parler trop du national, mais forcément le national influe le local ! Pour en revenir à votre question, la sécurité est une priorité en urbain, en périurbain et en campagnes, les Vénissians ont les mêmes demandes en matière de sécurité que le reste des Français, mais on voit aussi sur les marchés des gens m’interpellent sur le logement et l’emploi. A Vénissieux, on a moins de délits, mais on a plus de gens qui se plaignent des incivilités. Les personnes âgées me le disent « on vivait bien il y a 30 ans », pourtant on avait moins de délits et d’incivilités il y a 30 ans, c’est juste que les personnes sont plus attentives à ses comportements : celui qui grille un feu, qui met le feu à une poubelle, qui est en bas de sa tour… Mais je ne suis pas sûre que l’abstention soit liée qu’à ses problèmes-là. C’est ce que je dis dans mes assemblées générales : « on ne pourra pas mettre un policier derrière chacun. Mais comment faire pour que ceux qui ne se conduisent pas correctement soient marginalisés par rapport au collectif qui devient de plus en plus grand ? »

Comment se traduit la démocratie participative à Vénissieux ?

« On a des permanences de conseils de quartier tous les mois, des assemblées générales annuelles, des visites des présidents et délégués de quartier, ce sont des délégués-habitants qui sont élus par les habitants tous les 3 ans. Mon seul regret, c’est qu’on n’a pas beaucoup de jeunes qui viennent à ses réunions. Sauf une année, ils sont venus : ils avaient besoin d’un stade multifonction, mais ils ne sont venus que pour ça. Mais c’est vrai que dans ses réunions, on aborde des sujets comme le trou dans le trottoir, le logement. Donc un jeune de 18 ans ne se sentira pas forcément concerné par ses sujets-là.  C’est pour ça qu’on ne va pas faire nos assemblées générales au mois de novembre et on va se donner un an pour réfléchir à comment donner un nouveau souffle à nos conseils de quartier, comment on pu aborder la question quotidienne et le problème rencontré pour mieux le solutionner, comment aborder des sujets collectifs d’intérêt général, d’inclure les habitants et les délégués de quartiers pour réfléchir sur ces questions–là. Un jeune de 18 ans est adulte, est majeur mais il n’a pas les mêmes préoccupations que des personnes plus âgées. La question de la démocratie participative se pose de partout dans la métropole, quand on ne travaillait que le PLU-H (plan logement urbain et habitat), s’était intéressant, on a eu beaucoup de monde qui est venus parce que ce plan détermine les constructions futures. Mais vous aviez des gens dans une même salle avec des intérêts particuliers et différents : des promoteurs, celle qui a une petite maison et qui ne veut pas voir de constructions à côté, celui qui veux vendre sa maison pour pouvoir se faire une plus-value, ceux qui venaient voir les évolutions de la ville. Et mon but est de faire que tous ces intérêts individuels deviennent un intérêt collectif. »

Comment allez-vous faire pour intéresser les jeunes à la vie politique locale ?

« Je suis persuadée que la tranche d’âge qui vote le moins est les 30-45 ans.  Ce sont ceux qui ont été le plus concernés par le manque d’éducation populaire. Oui, dans certains quartiers certains ne vont pas voter, parce qu’ils ne se sentent ni concernés par le climat ni par des grands sujets comme ça. Et l’une des questions qui vont se poser dans les prochaines années, est « est ce qu’il faut rendre le vote obligatoire ? ». Je pense qu’il n’y a pas de réponses touts faites mais reconstruisons des collectifs qu’on a cassés il y a 30 ans. On a été les premiers à être contre la fermeture des usines parce qu’on savait que ça irriguait nos cités. Et on nous demande à nous de régler le problème que l’État à créée !Cette crise a montré tous les dysfonctionnements, tout ce qui n’allait pas. Le vote, c’est à un moment donné, donner son avis et adhérer à un projet et dire « je participe à quelque chose en nombre pour le bien de la cité. » Alors, on va réfléchir à comment on crée face à cette société qui a divisé qui a individualisé à outrance, comment on fait pour redonner à ces jeunes un sens collectif. »