Un Mondial encore Verde ? 

En 1930, les équipes européennes embarquent sur le Conte Verde pour rejoindre l’Uruguay pour la toute première Coupe du monde de football. À l’inverse, en 2026, du 11 juin au 19 juillet, le Mondial réunit 48 nations réparties entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Des millions de déplacements intercontinentaux sont attendus, pour une centaine de matchs disputés.

À bord d’un paquebot transatlantique, quittant Villefranche-sur-Mer en direction de Montevideo, les sélections française, belge et roumaine embarquent pour une aventure inédite : la première Coupe du monde de football. Treize équipes seulement participent à cette édition fondatrice, dont tous les matchs se jouent dans une même ville, dans un périmètre réduit, presque improvisé à l’aune des standards actuels. Entre ces deux dates, une bascule s’est opérée : celle d’un football artisanal devenu événement global, dont l’empreinte carbone interroge désormais dans un contexte de crise climatique. 

Du Conte Verde, aux avions du Mondial

Si le football international existe déjà, il n’est pas question de la démesure qu’est devenu, aujourd’hui, le “sport-roi”. À cette époque, le tournoi tient davantage de l’expédition que de la logistique globale. En 2026, cette logique s’est totalement inversée. Ainsi, pour sa 23e édition, la Coupe du monde change d’échelle et de nature. Dès la semaine prochaine, 48 nations s’affrontent dans près d’une centaine de matchs, répartis dans 16 villes, du nord au sud du continent américain. Le Mondial n’a désormais plus de centre : il devient un réseau, un événement fragmenté et mobile, qui se regarde autant qu’il se traverse. Cette expansion est souvent présentée comme un progrès. On y met en avant plus d’équipes, plus de pays représentés, plus d’accès au rêve mondial. Mais elle a un coût invisible, rarement mis au premier plan, celui de l’explosion des déplacements. Derrière la fête planétaire, un autre bilan se dessine, celui d’un tournoi devenu machine logistique mondiale, où chaque match implique désormais de traverser des continents.

Une compétition pensée pour circuler

Entre Vancouver et Mexico, il y a près de 3 900 kilomètres. Entre Seattle et Miami, plus de 4 000 kilomètres. À cette échelle, la Coupe du monde de 2026 ne peut fonctionner sans une logistique aérienne massive. Pour les joueurs, les staffs, les journalistes et les supporters, l’avion devient le mode de transport central. Les déplacements terrestres existent, mais ils ne structurent plus l’organisation du tournoi. Mais la FIFA met en avant un argument : les stades existent déjà. Pas de chantier titanesque comme au Qatar en 2022, pas de construction massive d’infrastructures. Cet élément limite une partie de l’empreinte carbone. Mais il ne modifie pas l’essentiel. En effet, on estime l’empreinte carbone de cette édition entre 9 et 13 millions de tonnes de CO2. Cela représente environ le double de celle du Qatar en 2022, d’environ 5,25 millions de tonnes. Dans ce type d’événement, les transports sont 70 à 80 % des émissions totales d’une compétition mondiale. Dans un format réparti sur trois pays et 16 villes, cette part tend mécaniquement à augmenter. 

Les ordres de grandeur habituellement retenus pour une Coupe du monde placent son empreinte carbone entre 2 et 3,5 millions de tonnes de CO2, selon les méthodes de calcul et les périmètres pris en compte. Le facteur déterminant reste le même : la mobilité internationale de masse. Plus de cinq millions de spectateurs sont attendus dans les stades. Derrière ce chiffre record, une réalité logistique s’impose : des millions de billets d’avion, des milliers de kilomètres parcourus, et une infrastructure de transport mondial mobilisée pour un seul événement. Alors que les rapports scientifiques soulignent depuis des années la nécessité de réduire les émissions liées à l’aviation, le Mondial 2026 s’inscrit dans une dynamique inverse : celle d’une circulation toujours plus intense des corps. 

Toujours plus grand, toujours plus loin, toujours plus rentable

La Coupe du monde 2026 sera celle de tous les records : plus d’équipes, plus de matchs, plus de villes hôtes, plus de recettes, plus de visibilité. L’argument économique est connu et assumé. Plus de rencontres signifie plus de droits télévisés, plus de sponsors, plus de diffusion mondiale. Le football est devenu une industrie globale dont la croissance repose sur l’élargissement constant de ses formats. Mais cette logique entre désormais en tension avec un contexte environnemental inédit. Les dernières années ont été marquées par une succession de records de chaleur, des incendies de grande ampleur en Amérique du Nord, notamment en Californie et au Canada, des sécheresses prolongées et des événements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents. Le football n’est pas la cause de cette situation, mais il en devient un révélateur : celui d’un modèle global qui continue d’organiser des mobilités massives alors même que leur coût écologique est désormais documenté. La question n’est pas celle de la suppression de la Coupe du monde. Elle reste un événement populaire majeur, un moment de circulation des émotions et des récits à l’échelle mondiale.

Mais une autre interrogation s’impose, plus inconfortable : jusqu’où peut-on continuer à étendre ces événements sans interroger leur soutenabilité réelle ? Dans quelques mois, les regards se tourneront vers les stades, les buts, les performances et les exploits sportifs occuperont l’espace médiatique à plein temps. Mais un autre score se joue en parallèle, moins visible, mais désormais impossible à ignorer. Et dans ce match-là, le terrain n’est plus neutre. En 1930, ils étaient environ 400 journalistes à couvrir la finale. En 2026, le quotidien L’Équipe prévoit à lui seul de mobiliser 167 journalistes pour l’événement. L’écart dit autre chose que la seule croissance du football : celle d’une médiatisation devenue elle aussi massive et intégrée à la logique d’expansion du tournoi.



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