Avec Le Dilemme National, Thierry Braillard livre un roman éminemment social et politique sur la République et ceux qu’elle a délaissés. Entretien avec un homme qui souhaite désormais être lu plutôt qu’élu.

Au cours de sa riche carrière, Thierry Braillard a exercé de nombreux mandats tant au niveau local que national. En tant qu’adjoint à la ville de Lyon, député ou encore secrétaire d’Etat chargé des Sports (entre 2014 et 2017), il a toujours voulu promouvoir l’idéal républicain. Aujourd’hui retiré de la vie politique, il partage son temps entre ses activités d’avocat, la Présidence de la Fondation du Sport Français… et une nouvelle vie d’écrivain.   

Son premier roman politique, “Le Dilemme National” (Vérone Éditions), est paru le 8 septembre 2020. Il raconte l’histoire de Mathilde, une provinciale en proie à l’isolement et à des difficultés financières, qui perd petit à petit espoir et va s’enrôler au Front National… jusqu’au jour où elle rencontre Ryan. Sur fond de fiction amoureuse, Thierry Braillard dresse un portrait de la société actuelle et imagine des situations réalistes pour nous parler de valeurs républicaines, d’intégration ou encore de ruralité. 

Le Lyon Bondy Blog a souhaité revenir avec lui sur les raisons qui l’ont poussé à prendre la plume. Insistant sur l’absence d’éléments autobiographiques, l’auteur reconnaît avoir ajouté ça et là quelques petites touches personnelles : ce roman, c’est aussi son idée de la France.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre, et à qui s’adresse-t-il ? 

Il s’adresse je l’espère au plus grand nombre. C’est un livre qui se veut populaire et grand public, et je l’ai écrit car j’avais envie de parler des sujets de société et des valeurs qui sont les miennes. Je trouvais qu’écrire un essai aurait eu moins de sens, que la forme du roman était à la fois plus originale et mieux adaptée pour traiter de convictions à travers une histoire d’amour. 

 

Pourquoi avoir choisi d’ancrer le récit à Saint-Trivier-sur-Moignans, dans l’Ain ?

M’étant rendu à Saint-Trivier-sur-Moignans, une bourgade sympathique épargnée par les immeubles et les logements sociaux des années 70, j’avais été abasourdi que la liste du Front National arrive en tête à chaque élection européenne. En 2019, la liste RN a d’ailleurs fait 36% alors que la seconde liste, celle de La République En Marche, atteignait péniblement 20%. Cela m’avait interpellé, notamment sur la question du déclassement rural. Il y a beaucoup de sujets qui s’additionnent, et qui font le “dilemme national”.  

 

Ce déclassement des populations rurales éloignées des élites politiques est un thème fort de votre roman. 

Dans ces périphéries urbaines, les habitants connaissent de multiples souffrances. Ils souffrent financièrement de ce déclassement, et du fait d’être pratiquement obligés d’avoir une voiture puisque les services ne sont pas tous à proximité, ce qui n’est pas le cas au cœur d’une agglomération. Ils souffrent également de l’isolement social, dû au manque d’animation de ce qu’on appelle les “villes pavillonnaires”. Ils souffrent enfin de ne pas pouvoir se faire entendre, ce qui a d’ailleurs en partie amené le mouvement des Gilets Jaunes.

 

L’isolement et les difficultés financières limitent justement la culture politique de votre personnage principal. Comment pourrait-on réconcilier la ruralité avec la vie politique selon vous ? 

Peut-être en étant plus proches des gens, de leurs réalités. L’héroïne est intéressée par les Gilets Jaunes qui sont plus proches de sa réalité. Cela l’amène même à réagir face à certains propos et génère chez elle un début de culture politique, qui n’existe pas au début du roman quand elle vote ce que son amie lui a demandé.

 

Cette question du vote comme moyen d’appartenance sociale et de participation à la vie publique revient d’ailleurs plusieurs fois dans le roman…

C’est quelque chose qui m’a interpellé chez les Gilets Jaunes, sur la citoyenneté : être citoyen, c’est s’exprimer dans les urnes. Beaucoup avaient de grandes idées mais n’étaient même pas inscrits sur les listes électorales. Si on choisit de mettre en place le RIC par exemple, il faudra bien être inscrit pour s’exprimer. Il y a là une grande ambivalence, que je condamne. Voter est un acte citoyen. C’est ce déclin des valeurs républicains que je veux aussi mettre en exergue dans le roman.   

 

Vous parlez d’affaiblissement des valeurs républicaines. L’idéal républicain est-il contrarié aujourd’hui ?

Je pense que ces idéaux (liberté, égalité, fraternité et laïcité) sont questionnés. A travers ce roman, on peut même comprendre que la République a failli. Venant d’un quartier populaire, j’ai été élevé à Mermoz avec ce qu’on appelle la “deuxième génération”. L’un des constats dans ce roman c’est que la 4eme génération est finalement beaucoup moins intégrée que l’était la deuxième à l’époque. Je pense même aujourd’hui que cette génération vit le sentiment d’être “apatride”, ce qui est extrêmement grave. 

Je pense qu’il y a beaucoup de causes à cela, notamment l’Education Nationale qui doit servir d’ascenseur social et qui n’a plus joué son rôle avec le temps : les institutions garantissent de moins en moins une égalité des chances et des traitements. On a l’impression que la République a baissé les bras, avec une sorte de fatalité. 

Ces défaillances de la République je ne veux pas les nier, même si ce roman se veut résolument optimiste. Je crois qu’il y a encore des choses à revoir et à faire. Sur ce sujet, la mesure prise par le Président Macron sur la réduction des effectifs des classes primaires dans les quartiers populaires va par exemple dans le bon sens.

 

Ce sujet de l’apatridie, vous l’abordiez déjà dans nos colonnes en évoquant la “binationalité”, un thème qui n’est pas sans rappeler le titre du livre…

J’ai toujours tenu ce discours d’apatride. Je pense que les jeunes de la 4e génération aujourd’hui sont Français mais ne se ressentent pas Français. C’est là où est l’échec de la République, qui n’a pas joué son rôle d’intégration. Certains après vont se revendiquer de leurs origines, mais ils ne se sentent pas de cette nationalité non plus. 

Ce sentiment d’être apatride est donc une source d’explications pour moi de certains dérapages que l’on peut voir de la part de cette 4e génération. Je réfute cette notion d’”ensauvagement” qui est trop simple. Ce n’est pas avec des mots qu’on va résoudre les maux de notre société : il faut de l’action mais surtout beaucoup de pédagogie, pour que ces jeunes puissent retrouver une identité. J’aimerais que cette identité qu’ils retrouvent soit une identité républicaine plutôt que nationale. 

 

Pensez-vous alors que l’opposition entre les “républicains” et les “nationalistes souverainistes” structure la vie politique ? 

Je crois qu’elle est dépassée, parce que les problèmes sont graves. Il faut ajouter que certains jeunes ne se sentant pas de nationalité expriment désormais leur identité à travers la religion uniquement. C’est cela qui peut interpeller, et je me dis qu’il faut être intransigeant sur les valeurs républicaines pour que tout le monde les respecte. Respecter les valeurs républicaines, c’est se respecter soi-même. 

Le problème de l’identité dépasse ce clivage parce qu’il amène une autre chose : les amalgames (ou dans le livre, le refus des amalgames). Aujourd’hui, on en arrive à des excès et on répond à des excès par d’autres excès. Je suis opposé à cela. On ne peut pas tolérer l’intolérance, il faut trouver un juste chemin de vivre-ensemble. Aujourd’hui, des deux côtés, on a hélas tendance à nier cette notion… S’il faut garder quelque chose du Dilemme National, c’est l’espoir qu’en 2020 on peut encore, et qu’on va encore vivre ensemble.  

 

Le Dilemme National fait également la part belle au sport et à la culture. Selon vous, s’agit-il des meilleurs outils d’intégration dont dispose la société ? 

Bien sûr, il ne faut pas les opposer. Ce sont deux activités qui permettent l’émancipation de l’Homme et qui nourrissent les femmes et les hommes. Le sport est peut-être encore aujourd’hui l’un des meilleurs vecteurs de lien social et la culture permet à chacun de mieux se connaître et de mieux évoluer. Ces références sont importantes. 

 

L’émancipation de chacun semble en effet au cœur de votre pensée, et vous traitez notamment la question des violences conjugales ou de la PMA. Était-ce une volonté d’approcher le sujet du féminisme ? 

J’ai voulu faire un roman républicain contemporain, avec tous les sujets qui sont aujourd’hui d’actualité, dont le rôle de la femme dans la société. A travers l’évolution des regards que les hommes du livre portent sur l’héroïne au fil du roman, j’ai effectivement voulu proposer une vision d’espoir.  

 

Cette question de l’espoir, politique et amoureux, est très présente dans l’œuvre. Pensez-vous qu’il est nécessaire pour la politique de se nourrir d’utopies, comme vous l’évoquiez dans un entretien pour la Tribune ? 

Ce n’est pas suffisant mais c’est essentiel. Michel Crépeau avait cette belle phrase : “l’Homme pour vivre a besoin des étoiles” et je pense qu’on ne peut pas simplement être pragmatique, sinon la vie n’a pas de sens : il faut bien avoir une utopie.

J’ai aussi voulu montrer qu’on peut construire son destin, mais qu’on peut également avoir des difficultés à le construire. La vie est faite de rencontres et donc d’un aléa : le personnage de Ryan le montre, car il vient d’une famille de plusieurs frères et sœurs qui n’ont pas tous vécu l’intégration de la même manière et qui n’ont donc pas suivi les mêmes chemins. 

C’est un roman qui s’adresse à la vie. On voit plusieurs vies, dans lesquelles on aura plus ou moins envie de s’identifier, mais toutes ces vies-là existent et elles sont contemporaines. 

 

Vous nous avez donc parlé des échecs de la République et de fatalité. Peut-on pour autant parler d’un roman optimiste ? 

Oui, j’ai voulu être réaliste mais quand on écrit un roman, on se dévoile. J’ai un tempérament profondément optimiste. Quelque part, c’est moi qui conclus le roman.