Depuis bientôt 40 ans, Naguib Allam et l’Association Wahid accompagnent les familles des victimes de “crimes sécuritaires”. Alors que la question de l’impunité des forces de l’ordre fait débat, il revient sur les pratiques policières en manifestation et dans les quartiers populaires. 

Naguib Allam à la marche à la memoire de Lakhdar Be. Chambery, 11 Juillet 2020. Photographie par Nadine Court / Hans Lucas.

Pouvez-vous revenir avec nous sur l’histoire de votre association ?

Wahid Association a été créée suite à la mort de mon frère en 1982. A l’époque, les comités vérité et justice n’existaient pas encore : ils sont apparus dans les années 90 à l’initiative des familles et amis de victimes.

Au départ, on s’en est strictement tenu à l’affaire Wahid, puis on s’est intéressé à d’autres affaires. A l’époque, il y avait beaucoup d’affaires de meurtres commis par des civils, des crimes dits d’autodéfense qui se concluaient par des condamnations avec sursis et des libérations des meurtriers, alors qu’il y avait intention de tuer. On s’apercevait que les policiers prenaient parti pour les meurtriers et cherchaient toujours un élément à charge contre les victimes. Au début, on pensait que la police réalisait des enquêtes normales, mais on s’est vite aperçu qu’il y avait une inversion des rôles : le meurtrier devenait la victime, et la victime devenait la cause de sa propre mort. L’association est partie de là. 

 

Aujourd’hui, ces affaires focalisent beaucoup moins l’attention médiatique..

Pourtant, elles existent toujours. A l’époque, le civil s’en sortait quasiment toujours avec du sursis ou simplement deux années de ferme. Cette jurisprudence est encore d’actualité, même dans certains cas où l’autopsie ou la balistique révèlent sans conteste un homicide volontaire. Cette impunité des civils qui tuent au nom de l’insécurité, “parce qu’il y avait trop de bruit”, existe. Il suffit qu’un meurtre ait lieu dans certains quartiers pour que le contexte du quartier puisse jouer contre la victime. De 1968 à nos jours, on a recensé plus de 2400 de ces crimes dits d’autodéfense suivis de condamnations mineures… et notre recensement n’est pas encore terminé, tant nous en découvrons au fil de nos recherches.

 

  Naguib Allam aux côtés des « folles » de la PLace Vendôme, en 1985 –  agence IM’média
 

Comment accompagner les familles des victimes ? 

Ce qu’il faut déjà voir, c’est qu’il y a beaucoup de douleur dans ces relations. Il ne suffit pas de demander aux familles de prendre le micro sur scène, puis de les laisser partir et de les rappeler 3 mois après. Quand les choses sont faites comme cela, ça peut se passer très mal. On est uniquement dans l’affichage, dans la communication, et les familles peuvent se trimballer de plateaux en plateaux sans que ceux qui les accompagnent ne prennent contact avec les avocats, consultent le dossier… Certaines familles se résignent parfois à se replier sur elles-même. 

De notre côté, nous accompagnons les familles dans leur communication, dans leur relation publique ou dans la quête de l’avocat qui est aussi un élément important… On peut également conseiller les familles sur les éléments manquants de leur dossier, par exemple les PV qui ne sont pas soumis au secret de l’instruction. Avec l’expérience, on peut parfois relever des éléments qui n’ont pas été pris en compte et les faire remonter au juge. 

Nous enquêtons aussi sur place. Par exemple, l’année dernière, nous avons fait une enquête de voisinage à Sainte-Foy-lès-Lyon sur les lieux où Mehdi Bouhouta a été tué. Là, c’est une relation plus étroite avec les familles, où les comités vérité et justice intègrent l’association : quand des comités souhaitent organiser un événement, l’association les soutient et vice-versa. Par expérience, c’est très compliqué de veiller à ce qu’un dossier puisse avancer.

Lorsqu’on porte un dossier au tribunal, il faut faire la démonstration que l’auteur a eu une intention de tuer -et donc que ce n’était pas un accident. Un crime raciste par exemple, c’est très difficile à démontrer et c’est très rare que le caractère raciste soit retenu, comme en 1983 dans l’affaire Habib Grimzi. Pourtant, l’arsenal juridique est en place ! La loi de 1972 condamne de manière aggravante une agression commise par intention raciste. Il n’y a qu’à la faire appliquer. 

Naguib Allam à la marche à la memoire de Lakhdar Be. Chambery, 11 Juillet 2020. Photographie par Nadine Court / Hans Lucas.

Vous nous avez parlé de la mort de Mehdi Bouhouta, à Sainte-Foy-Lès-Lyon en 2015. Le mois dernier, la Cour d’Appel de Lyon a accepté un recours dans cette affaire. Quel rôle a joué votre association ? 

Cette affaire dure depuis 5 ans. Il y avait eu un non-lieu et la famille, qui a changé d’avocat, souhaitait faire une reconstitution des faits. Il y a des éléments troublants dans les déclarations des policiers : le tireur disait être déséquilibré, que la voiture lui fonçait dessus. Les analyses ont démontré qu’elle roulait au pas, et qu’il était sur le côté. Quand un véhicule roule au pas, vous avez le temps d’ajuster votre tir ! Il disait aussi avoir fait plusieurs sommations verbales. On a été sur les lieux, et on a interrogé tous les habitants : aucun n’a entendu les sommations verbales. Ils ont entendu un premier tir, puis un second mais aucun cri. On a pourtant interrogé des personnes qui avaient des fenêtres à quelques mètres du lieu des événements. Comme par hasard, les témoignages qui avaient été retenus étaient ceux qui étaient assez vagues dans leurs déclarations… On a remis ces déclarations à l’avocat de la famille, et la Cour d’Appel a annulé le non-lieu. L’enquête repart et il y aura bien une reconstitution. Celle-ci devait avoir lieu en septembre-octobre pour retrouver les mêmes conditions de visibilité – le policier avait d’ailleurs dit qu’il avait le soleil dans les yeux au moment du tir, alors que le temps était couvert ce jour-là. Au final, je pense qu’elle se fera sans doute en début d’année prochaine.

 

“Ce qu’il se passe depuis deux ans, c’est le résultat d’une expérimentation dans les quartiers populaires”

 

Aujourd’hui, la question de l’accès aux images est au cœur des débats sur l’impunité des policiers. Qu’en pensez-vous ?

Quand les familles de victimes demandent les images, forcément les caméras ne fonctionnaient pas, étaient en panne… Par contre, quand les forces de l’ordre souhaitent cibler une personne pacifique dans une zone d’une manifestation avec des incidents, on arrive à faire des arrestations simplement sur les images ! Il n’y a pas de soucis en soi pour installer des caméras aux carrefours, dans des centres commerciaux… mais il faudrait pouvoir utiliser les images dans les deux sens ! De notre expérience, à chaque fois qu’une victime demande une image, les caméras ne fonctionnaient pas. 

 

Depuis quelques années, beaucoup dénoncent en effet un durcissement des pratiques policières en manifestation : observez-vous véritablement un changement dans l’attitude des forces de l’ordre ? 

Déjà, la police est militarisée. C’est radical au niveau de l’équipement : en manifestations, on voit aujourd’hui des personnes armées de pistolet-mitrailleurs. Quel est l’intérêt ? Auparavant il n’y avait pas non plus de flashballs, il n’y avait pas non plus de corps-à-corps.. A Lyon, les événements du 7 décembre ont marqué beaucoup de manifestants par exemple, avec le cas Arthur. C’était très dangereux de manifester ce jour-là, parce qu’il y avait une envie de disperser la manifestation par la matraque, sans distinction d’âge. On a même vu des personnes âgées tirées par les cheveux… Cette violence sans distinction est nouvelle. On a beau alerter sur l’évolution de cette violence, on a l’impression que les choses sont de pire en pire. Forcément, la hiérarchie soutient : la directrice de l’IGPN elle-même a réfuté le terme de violences policières

Ce qu’il faut bien voir, c’est que c’est la police qui fait monter en gamme la violence des manifestants. Il y a parfois une volonté de provocation qu’on avait jamais vu avant, pour que la manifestation se passe mal : le but, c’est de discréditer ces mouvements. Par le passé, j’ai assisté à des manifestations très pacifiques, sans slogan anti-police. Ce qu’on n’avait jamais vu, c’est que la BAC vienne gérer le service d’ordre en manifestation. De la même façon, on a ressuscité la BRAV, une brigade créée pour réprimer l’immigration algérienne suspectée d’appartenir au FLN… Aujourd’hui, des gens ont peur d’aller en manifestation. Ça ne se passait pas comme ça auparavant. Dans les manifestations pacifiques, les équipements n’étaient pas utilisés avant qu’il n’y ait de heurts. 

 

A quand remonte cette évolution selon vous ? 

L’évolution a été très perceptible en 2005, où des flashballs ont été utilisés pour la première fois sur le terrain, dans les quartiers populaires où ils étaient alors en phase d’essai. Tout cet équipement qui avait provoqué tant de blessures à l’époque est maintenant opérationnel : ce qu’il se passe depuis deux ans, c’est le résultat d’une expérimentation dans ces quartiers. Depuis le confinement, on a d’ailleurs vu un retour de l’omniprésence policière dans les quartiers que ce soit à Vénissieux, Rillieux, Vaulx-en-Velin… 

 

C’est-à-dire ?

Quasiment tous les soirs, des fourgons de CRS se mettent en position dans le noir et attendent, même quand le quartier est calme. Cela se fait au nom du non-respect des mesures sanitaires : au premier confinement, le moindre rassemblement était très vite dispersé, chose qu’on ne voyait pas à la Croix-Rousse par exemple. Il y avait pourtant des familles qui sortaient, des enfants qui jouaient dans la bonne humeur et la police municipale qui passait… A Vaulx-en-Velin, on a pu par contre voir plusieurs fourgons intervenir et utiliser des bombes lacrymogènes pour séparer des personnes trop rapprochées sur la place Mas du Taureau. Il n’y a jamais eu ce genre de pratiques en centre-ville ! 

Pour sortir de Vaulx-en-Velin, il faut traverser un pont. Pendant le premier confinement, à chaque pont, il y avait des pelotons de police avec des flashballs qui arrêtaient les véhicules pour demander les attestations. Encore une fois, on peut comprendre si ça se passe de partout ! Les quartiers populaires, même en plein confinement, sont toujours ciblés. Le Préfet de police de Lyon avait d’ailleurs pris position, en disant qu’il fallait particulièrement contrôler les quartiers populaires car ils ne respectaient pas les mesures sanitaires. C’est faux ! Pendant le premier confinement, certains jeunes m’ont même dit qu’ils avaient été verbalisés sans qu’on leur demande leur attestation…

Par rapport à cette omniprésence policière, la loi sécurité globale prévoit une expérimentation pour renforcer les compétences des polices municipales – Rillieux ou Décines ont déjà annoncé vouloir y participer – qu’en pensez-vous ?

Il y a surtout beaucoup de courriers qui sont envoyés par les Mairies, dans les quartiers où il y a de la diversité, pour demander si les gens souhaitent plus de sécurité, plus de drones… On l’a vu dans le 7ème arrondissement de Lyon, à Rillieux, même à Vaulx-en-Velin. L’omniprésence policière laisse penser à la population qu’il y a un danger, cela inquiète les personnes. C’est la présence policière qui crée finalement un sentiment d’insécurité. 

Certaines personnes se sentent aussi traquées, surveillées.. Les jeunes naissent avec cette présence policière dans les quartiers, et tous connaissent un proche qui a subi un contrôle particulièrement violent, des insultes racistes…