Mondial 2026 : Entretien avec Kévin Veyssière

Crée à l’origine par Jules Rimet dans une visée de rapprocher les peuples en Europe traumatisée par la première guerre mondiale, cette compétition devient aujourd’hui de plus en plus politique. Afin de décrypter ces enjeux, nous avons eu l’honneur de nous entretenir avec Kévin Veyssière, spécialiste de la géopolitique du football et auteur du livre « Mondial 2026 » aux éditions Max Milo.

Lyon Bondy Blog : Bonjour Mr Veyssière, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Kévin Veyssière : Je suis Kévin Veyssière, fondateur de FC Geopolitics, un média que j’ai créé en 2019 pour vulgariser les enjeux internationaux et la géopolitique, grâce au sport et notamment le sport le plus populaire, le football. Ensuite, j’ai pu transformer mes différents articles et threads sur X en livre, dont le dernier Mondial 2026 aux éditions Max Milo. 

Sur mon parcours, on peut dire que j’ai appris l’histoire, la géographie et un intérêt pour les relations internationales grâce au sport, en particulier les grandes compétitions que sont les Jeux olympiques et la Coupe du Monde. J’ai toujours eu cet intérêt à côté de mes études de droit et de mon activité professionnelle

Ce qui m’intéresse, c’est tout ce que le terrain charrie avec lui : des récits nationaux, des héritages coloniaux, des diplomaties parallèles, des fractures sociales, parfois même des conflits. Le football est un langage populaire, mondial, immédiatement lisible contrairement à d’autres domaines. C’est précisément pour cela qu’il constitue une excellente porte d’entrée vers la géopolitique. 

L.B.B :  Comment est née la première Coupe du monde ? Était-elle politique dès l’origine ?

K.V : La première Coupe du monde naît d’un paradoxe. À l’origine, l’idée portée par Jules Rimet est profondément universaliste : il s’agit de rapprocher les peuples par le sport, dans une Europe traumatisée par la Première Guerre mondiale. Le football doit offrir un terrain de confrontation pacifiée entre les nations, en quelque sorte une rivalité symbolique à la place du champ de bataille. C’est d’ailleurs tout le sens de l’ambition initiale de la FIFA au début du XXe siècle. 

Mais il serait faux de croire que cette dimension politique n’apparaît qu’ensuite. En réalité, la Coupe du monde est politique dès sa naissance, parce qu’elle émerge dans un monde d’États-nations, de rivalités de puissance et de constructions identitaires. Même lorsqu’elle se présente comme un outil de paix, elle reste prise dans des logiques de prestige, de représentation et d’affirmation nationale. Le choix de l’Uruguay pour accueillir l’édition de 1930, par exemple, n’est pas neutre : il dit déjà quelque chose d’un pays qui veut exister aux yeux du monde, et d’une FIFA qui veut affirmer son autonomie face au cadre olympique, très marqué par l’Europe. Autrement dit, l’idéal de paix existe bel et bien, mais il cohabite dès le départ avec des usages politiques, diplomatiques et symboliques. 

C’est ce qui me semble important à rappeler aujourd’hui c’est que la politisation du Mondial n’est pas une dérive tardive. Elle est consubstantielle à son histoire. Simplement, elle a changé d’échelle. Au départ, on parle surtout de prestige national et de représentation des jeunes nations modernes. Puis, au fil du XXe siècle, la compétition devient aussi un outil de propagande, de soft power, de diplomatie, voire de blanchiment politique pour certains régimes. Mais la racine du phénomène est présente dès l’origine. 

L.B.B : Le football peut-il réellement dégeler des relations diplomatiques ?

K.V : Le match USA-Iran de 1998, à Gerland, reste un cas absolument fascinant parce qu’il montre à la fois la force symbolique du football et ses limites. On parle de deux États dont les relations diplomatiques sont rompues depuis 1979, sur fond d’une histoire beaucoup plus ancienne, marquée notamment par le renversement de Mossadegh en 1953, la révolution iranienne de 1979, la crise des otages et des décennies de défiance réciproque. À la veille du Mondial 1998, le climat reste donc extrêmement lourd. 

Et pourtant, ce match a bien produit quelque chose. Il a été préparé avec soin en coulisses, dans un contexte où Mohammad Khatami, élu en 1997, porte un discours plus ouvert sur le “dialogue des civilisations”. L’avant-match a lui-même été pensé comme une séquence d’apaisement avec des symboles fort comme des roses blanches offertes par les Iraniens, longue poignée de main, photo commune. Tout cela ne relève pas de l’anecdote. Ce sont des gestes diplomatiques mis en scène par le football. En ce sens, oui, le football peut contribuer à desserrer un étau, à créer une image, à ouvrir un moment. 

En revanche, il ne faut pas lui prêter un pouvoir qu’il n’a pas. Le football ne réconcilie pas à lui seul deux États ennemis. Il ne remplace ni les négociations, ni les intérêts stratégiques, ni les appareils diplomatiques. Il peut être un catalyseur, un langage commun, un moment de suspension ; il ne peut pas, à lui seul, transformer durablement une relation structurée par des décennies d’hostilité. L’exemple même de 1998 le montre : ce “match de la paix” a laissé une trace dans les mémoires, mais il n’a pas empêché le retour des tensions, ni l’échec d’un véritable dégel durable. 

Le football, par son pouvoir « positif » et symbolique, peut ouvrir une brèche, pas refonder à lui seul l’ordre diplomatique. 

Caricature du match Iran-USA au Mondial 1998. / © Jean-Claude Lovighi

L.B.B : Une seule Coupe du monde en Afrique ? Et cela ne révèle-t-il pas des rapports de force postcoloniaux ?

K.V :  Il y a clairement derrière cela une question de rapports de force mondiaux, et le football en est ici un miroir très puissant. La Coupe du monde n’a lieu qu’une seule fois sur le continent africain, en Afrique du Sud en 2010, alors même que l’Afrique est un continent majeur du football mondial, à la fois par ses talents, par sa passion populaire et par son poids démographique. Cela dit déjà quelque chose d’un déséquilibre structurel entre ceux qui produisent beaucoup de joueurs et beaucoup d’émotions footballistiques, et ceux qui disposent du capital financier, politique et infrastructurel nécessaire pour accueillir les grandes compétitions. 

L’Afrique du Sud a pu obtenir le Mondial 2010 dans un contexte très particulier qui est celui d’un pays qui, après l’apartheid, voulait à la fois se réconcilier avec lui-même et démontrer au monde qu’un pays africain pouvait organiser l’événement sportif le plus médiatisé de la planète. La FIFA, de son côté, avait aussi engagé une logique de rotation continentale. Mais ce cas reste exceptionnel.

Pourquoi ? Parce que les exigences d’organisation n’ont cessé d’augmenter au point de réserver de fait l’accueil du Mondial aux États les plus riches ou les mieux équipés, ou à ceux qui sont prêts à investir des sommes gigantesques pour transformer la compétition en vitrine de puissance. C’est exactement ce que l’on voit avec l’inflation des coûts au fil des éditions. 

L.B.B :  Le Mondial 2026 risque-t-il de devenir une scène d’expression du pouvoir personnel de Donald Trump et de l’hégémonie américaine ? Cette édition s’annonce-t-elle plus politique que jamais ?

K.V : Je pense que ce risque existe très clairement. Sur le papier, ce Mondial 2026 devait raconter une autre histoire : celle d’une organisation tripartite entre les États-Unis, le Mexique et le Canada, avec une forme de coopération continentale. Mais, dans les faits, le centre de gravité politique de la compétition s’est déplacé vers les États-Unis, et plus précisément vers la présidence Trump. C’est là que se jouent l’essentiel des matchs, mais surtout c’est là que se construit le récit politique dominant de ce Mondial. 

Trump a cherché très tôt à se l’approprier symboliquement. Dans le livre, je montre bien que la compétition a été progressivement alignée sur sa mise en scène du pouvoir. Le tirage au sort organisé à Washington, au Kennedy Center, dans un lieu repris en main par sa nouvelle administration, en a été un moment très révélateur. Plus encore, le fait de voir Gianni Infantino lui remettre un “prix de la paix” dit que la FIFA ne se contente plus ici de composer avec le pays hôte, elle contribue elle-même à personnaliser politiquement sa compétition autour d’un chef d’État. 

Dans ce contexte, oui, cette édition s’annonce plus politique que jamais. D’abord parce que le sport mondial n’échappe plus aux fractures du temps : retour de la guerre, crispations migratoires, rivalités de puissance, tensions autour des visas, de l’accueil des délégations et des symboles nationaux. Ensuite parce que la relation entre Washington et Téhéran ajoute une charge supplémentaire.

Le Mondial 2026 ne sera pas seulement un tournoi planétaire ; ce sera aussi un test de gouvernance internationale dans un moment de fortes tensions. En réalité, la grande question n’est pas de savoir si cette Coupe du monde sera politique (elle le sera forcément) mais jusqu’où cette politisation ira, et si la FIFA aura encore la capacité de tenir une ligne d’universalité face à la logique de puissance du pays hôte. 

Caricature sur le rôle de Donald Trump durant le Mondial 2026. / © Jean-Claude Lovighi

L.B.B :  Si vous deviez choisir une seule bonne raison de convaincre d’acheter « MONDIAL 2026« , quelle serait-elle ?

K.V : J’ai fait ce livre avant tout pour les observateurs curieux de la Coupe du monde, qu’ils soient fans ou non de football, et qui veulent creuser certaines questions autour de cette utopie sportive mondiale.

Ces 26 histoires suivent donc ainsi de manière chronologique l’évolution de la Coupe du monde et de sa politisation, à travers différents pays et continents, mais j’invite aussi le lecteur à piocher une histoire par ci par là. Ces histoires, par leur format court, sont avant tout des portes d’entrée pour explorer un sujet qui va au-delà du football et notamment pour s’intéresser à l’histoire des pays aux enjeux de puissance, de mémoire, d’identité, de propagande, de diplomatie ou de reconnaissance internationale.

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