Marceline Desbordes-Valmore, la poétesse effacée qui danse à nouveau

Le 18 novembre, au Karbone, la jeune compagnie lyonnaise Lune d’Argent présente « Marceline ou Notre-Dame-des-Pleurs », un seule-en-scène de théâtre et de danse construit uniquement à partir des poèmes de Marceline Desbordes-Valmore.

Adulée de son vivant, oubliée aujourd’hui, la poétesse retrouve la scène qu’elle a quittée il y a deux siècles. Rencontre avec Gwen Hamon, qui porte le projet, avec Linda Zehani et Ben Fauré-Dumas.

« Personne ne la connaît, et moi ça me choque »

Tout part d’un livre. Passionnée de poésie, Gwen Hamon découvre Marceline Desbordes-Valmore dans une anthologie de poétesses du monde entier, « devenue un peu mon encyclopédie ». Le coup de foudre est immédiat :

« Elle est hyper proche de ses émotions, et elle a un côté hyper théâtral, du fait qu’elle était comédienne. »

Née à Douai en 1786, morte à Paris en 1859, Marceline a en effet gagné sa vie sur les planches, à l’Opéra-Comique et à l’Odéon, avant de se tourner vers l’écriture. Les Pleurs paraît en 1833. Baudelaire l’admire, Verlaine la fait entrer dans ses Poètes maudits en 1888. Elle a même un lien avec Lyon : plusieurs de ses lettres conservées par la BnF sont écrites depuis la ville, en 1834.

C’est justement ce contraste qui a décidé Gwen. Balzac, Hugo, Lamartine ou Verlaine remplissent les programmes scolaires. Marceline, qui a connu autant de succès à l’époque, a disparu des mémoires. « Le nombre de personnes à qui je dis qu’on a fait un spectacle sur Marceline Desbordes-Valmore et qui me regardent genre « OK, je ne sais pas qui c’est »… Moi, ça me choque. » Dans l’équipe aussi, on l’avoue :

« Quand Gwen nous a proposé le projet, moi je ne la connaissais pas. »

Ses vers circulent pourtant sans qu’on le sache. Son poème Les Séparés a été chanté par Julien Clerc et par Benjamin Biolay. « Sauf que les gens ne savent pas que ce sont ses textes à la base. » À l’école, l’équipe se souvient surtout de Prévert et de La Fontaine. « Les poèmes qu’on a étudiés, ce n’était que des poètes. Il n’y avait pas de femmes. »

Rien que ses mots, de l’enfance à l’âge adulte

Le spectacle ne contient pas une ligne de texte contemporain. « L’entièreté du spectacle est basée sur ses poèmes uniquement. » Pour tenir un fil, l’équipe suit la vie de Marceline dans l’ordre, de l’enfance à l’âge adulte.

Gwen a lu tous les recueils, carnet en main.

« Dès qu’il y en avait un qui m’interpellait sur la mise en scène ou les chorégraphies, je mettais des notes, parce que je savais que j’allais danser sur des poèmes. »

Puis elle a écumé, en écartant ceux qui se répétaient dans le propos.

Seule en scène pendant une heure, elle est à la fois comédienne, danseuse, chorégraphe et directrice artistique. Elle cosigne la mise en scène avec Elisabeth Poulet, Linda Zehani et Ben Fauré-Dumas. Le décor tient en quelques objets : une valise pleine de tissus, une chaise, des livres, des cahiers, des stylos, des fleurs et une plume. La musique est originale, composée sur mesure. Le compositeur n’a pas assisté aux répétitions mais a travaillé à partir des vidéos et du teaser, avec « une totale liberté ».

Le deuil, l’amour, et des fleurs partout

Le spectacle n’est pas « hyper gai tout le temps », prévient l’équipe. On y traverse le deuil familial, avec la perte de sa mère, et le deuil amoureux. « Le deuil, c’est quand même tabou, on en parle très peu. » Pour eux, c’est la force de ces textes : « Ils sont hyper universels. Ils auraient pu être écrits aujourd’hui. » La langue a vieilli par endroits, « mais ça reste accessible ».

Pour dire la mort, la mise en scène s’appuie sur les fleurs, omniprésentes chez Marceline, jusque dans la robe de la comédienne. « Elle a plein de poèmes dont le titre est juste Fleurs. Elle représente beaucoup sa mère à travers une fleur. La symbolique de la mort, moi je la vois vraiment avec les fleurs, et c’est comme ça qu’on l’a représentée sur scène. »

Dans un monde où « tout s’écroule », pourquoi de la poésie et de la danse ? « Offrir une pause, un peu de légèreté, ça fait du bien, répond Gwen. J’espère qu’on offre un peu ça aux gens, même si on aborde des sujets assez rudes. »

Lune d’Argent, pour sortir les femmes de l’ombre

Arrivée à Lyon il y a quatre ans, Gwen galère à trouver des projets qui lui ressemblent : « Ils ne faisaient que du théâtre. La danse n’était pas présente. » Pour elle, les deux sont inséparables : « On ne peut pas faire juste de la danse sans un peu d’interprétation théâtrale, et vice versa. »

L’équipe s’est formée dans la tempête. Tous se sont rencontrés dans une autre compagnie, dont le fondateur rêvait d’adapter Festen au théâtre et dirigeait la troupe « comme on gère l’armée ». « On a tous quitté le bateau parce qu’on voyait qu’on coulait avec lui. » De cette aventure est resté Tableau urbain, un spectacle filmé en une journée dans un entrepôt après trois mois de travail, écrit par Gwen et déjà traversé de deux poèmes de Marceline. Il est visible sur YouTube. Un test, avant « la folie de monter [sa] propre compagnie ».

La ligne de Lune d’Argent est claire : « Mettre en lumière des femmes qui ont été oubliées, effacées de l’histoire, que ce soit culturellement ou politiquement. » La liste est déjà « longue comme le bras ».

En coulisses, Gwen gère aussi l’administration, la prospection, le graphisme et la création musicale. « C’est très dur de gérer 50 000 trucs. » Personne dans l’équipe ne vit encore du théâtre : chacun cumule job alimentaire et missions d’intérim, et l’on répète selon les disponibilités de tous.

Le 18 novembre, la compagnie jouera au Karbone, la salle de la MJC, avec ses 140 places. Sa directrice a eu un coup de cœur pour le projet. Et la scène est assez grande pour danser : « Avec mon grand corps, je suis obligée d’avoir un minimum d’espace », sourit Gwen. Marceline, elle, aura enfin toute la place.

Infos pratiques

  • Marceline ou Notre-Dame-des-Pleurs, seule-en-scène de théâtre et danse, compagnie Lune d’Argent
  • Mercredi 18 novembre 2026 à 16 h
  • Le Karbone, salle de la MJC Monplaisir ( Lyon8ème)
  • Durée : 1 h, tout public à partir de 10 ans
  • Distribution : Gwen Hamon (comédienne, danseuse, chorégraphe, direction artistique). Co-mise en scène : Elisabeth Poulet, Linda Zehani, Ben Fauré-Dumas

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