La députée à l’Assemblée nationale constituante tunisienne, originaire des Minguettes porte un regard aiguisé sur l’état d’esprit des jeunesses tunisiennes et françaises. Leurs destins se croisent souvent dans leurs banlieues respectives. Révolution, crise politique et religieuse pour l’une et chômage toujours en hausse pour l’autre : il y a des dénominateurs communs. Similitudes et différences sont évoquées par cette femme politique engagée. Analyses.

Y a-t-il des points communs entre les banlieues françaises et tunisiennes ?

Dans les banlieues, il y a toujours des laissés pour compte, abandonnés par l’État. En ce qui concerne les jeunes des quartiers populaires tunisiens, la situation est dramatique. Quand les classes sociales sont touchées par tous les maux, on se réfugie vers les extrêmes.

Aujourd’hui, quel est l’état d’esprit dans une cité comme les Minguettes ?

Aux Minguettes, on a vu que l’on pouvait cohabiter en acceptant les différences. On a accepté de vivre avec des femmes voilées sans problème, les musulmans salafistes aussi. Il y a eu des cas de jeunes emprisonnés à Guantanamo avec Nizar Sassi en 2004, on a connu les mosquées dans les caves. Nous sommes passées par cette interdiction du voile promulguée par l’ancien maire de Vénissieux André Gérin avec sa mission d’information parlementaire en 2010. Par contre, le gouvernement Sarkozy a stigmatisé les jeunes de banlieues à travers l’Islam de France et la lutte contre le terrorisme en avançant que l’Islam était une religion dangereuse. Je continuerai à réagir pour faire comprendre qu’aux Minguettes ou en Tunisie, l’Islam n’est pas importé d’Arabie Saoudite. Il n’est pas Wahabite.

Karima Souid s-inquiète de la situation des banlieusards tunisiens.

Selon vous les trente ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme a–t-il permis aux jeunes générations d’ouvrir les yeux sur les réalités des banlieues ?

La Marche a été complètement récupérée par l’association SOS Racisme et le parti socialiste. C’est dommage qu’il n’y ait pas eu une dynamique plus forte autour. J’ai vécu les trente ans avec beaucoup d’émotions sans manquer d’en parler à mes neveux qui ont six et onze ans.

C’est important d’évoquer cette période aux jeunes générations. Elle devrait définitivement être écrite dans les livres d’Histoire. On en a parlé, on a sorti des livres, un film puis on a tourné la page.

Les blogueurs, dénonciateurs et porteurs de vérité

Quel bilan peut-on en tirer ?

Rien n’a changé. Les Français d’origine immigrée sont toujours traités avec mépris et distingués par rapport aux Français de souche alors qu’ils ont toute leur place ici. Quand la révolution tunisienne s’est déclenchée et que l’on m’a sollicitée pour intégrer l’ancienne Tunisie, cette soif de justice et d’égalité était toujours là et je me suis rendu compte que finalement d’un pays à l’autre les deux problématiques se rejoignaient.

La fibre révolutionnaire imprègne-t-elle la jeunesse tunisienne toujours avec la même intensité ?

C’est elle qui a fait la révolution et les avocats étaient en première ligne. Son slogan était « liberté, pain, dignité ». Cette révolution ne s’est pas faite sur un slogan. Et à aucun moment, on a parlé de religion. C’est après qu’on a divisé les jeunes Tunisiens entre eux en traitant les uns et les autres de mécréants. Cette jeunesse est aujourd’hui constamment aux aguets.

On porte atteinte à ses droits et sa liberté. Les objectifs de la révolution ont été usurpés et la jeunesse est désabusée. Mais elle ne lâchera pas, car la révolution est toujours en marche.

Les blogueurs ont un rôle à part en Tunisie…

Ils ont eu un vrai rôle pendant la révolution en informant le monde entier sur ce qui se passait sur les réseaux sociaux comme Facebook ou tout simplement leurs blogs, mais même pendant la dictature de Ben Ali. Ces activistes qui n’ont pas de bord politique dénoncent la manière dont la justice gère les dossiers des martyrs de la révolution, les tribunaux militaires qui libèrent les figures de l’ancien régime et ne donnent pas leurs droits aux victimes. Ils montrent la manière dont on emprisonne des jeunes alors qu’ils se révoltaient en période révolutionnaire contre l’ancien système. Je continue notamment de voir la célèbre blogueuse et cyberdissidente Lina Ben Mhenni dans toutes les manifestations. Elle demeure active.

Karima Souid toujours très impliquée pour la liberté des jeunes tunisiens

Percée du FN en France : des réactions extrêmes en Tunisie

La justice en Tunisie est donc encore très dure pour les jeunes…

La justice utilise encore les lois liberticides de Ben Ali, en l’occurrence la loi 52 sur les stupéfiants, et répressives destinées à les faire taire ou les envoyer en prison. C’est pour cela que je réagis dans les médias ou les réseaux sociaux. Mon compte Twitter est suivi par les journalistes à l’internationale chaque fois que les droits d’un citoyen sont menacés.

L’actualité tunisienne est-elle suivie en France par les moins de vingt-cinq ans ?

Cela dépend dans quelle région de France on se situe. Dans le Nord de la France, il y a beaucoup d’étudiants venus de Tunisie pour suivre leurs études supérieures. Ils suivent au quotidien l’actualité et tout ce qui se passe en Tunisie. Les jeunes des banlieues comme les Minguettes savent qu’il y a eu une révolution. On les a sensibilisés pour voter, car c’était les premières élections libres et transparentes. Mais ils sont plus préoccupés par leur situation actuelle. Ils considèrent que la Tunisie n’est pas à proprement parler leur pays. Mon combat est de faire en sorte qu’ils se le réapproprient et étant donné que nous sommes en phase de reconstruction, ils y ont toute leur place.

Karima Souid en séance pleinière à l’assemblée nationale constituante

Comment pourraient être perçus les résultats du FN lors des derniers scrutins municipaux et européens ?

François Hollande n’a pas respecté ses promesses. Il en a résulté un discours identitaire et populiste. Quand le FN a créé la surprise aux municipales et aux Européennes, il y a eu des réactions très racistes sur les réseaux sociaux de la part des Tunisiens envers leurs compatriotes vivant en France. Ils leur ont dit : « Vous avez voté Enahda et nous avez imposé l’islam politique et la Charia ? Et bien voilà, c’est bien fait pour vous ! Vous allez vivre avec leur racisme et leur xénophobie et comprendre ce que l’on vit. » C’était horrible. Il n’y avait plus de solidarité.

Venir vivre en France même clandestinement reste encore un objectif…

Dans les classes défavorisées et en l’occurrence les régions de l’intérieur, le mythe qui dit qu’en France tout va parfaitement bien perdure. Il y a donc cette volonté de passer la Méditerranée pour vivre une vie meilleure. Il n’y a aucune règle politique d’immigration, de coopération ou de prévention avec les pays concernés, mais avec l’Italie ça commence. En fait c’est l’Italie qui a commencé à amorcer les choses.

Rappelez-vous en 2011 au moment de la révolution, dans le parc de Vénissieux on avait des sans-papiers venus de Lampedusa qui campaient. On les a pris en charge en tant que citoyens en leur apportant des vivres. Les associations sont aussi intervenues. Pour eux, sortir de la Tunisie c’était l’eldorado ! On prenait des nouvelles d’eux par le secrétaire d’État à l’immigration, qui était un portefeuille ministériel d’Enahda qui n’existe plus, et on avait des députés nommés sur la circonscription Italie qui prenaient des informations. Il y a toujours des disparus, des familles qui sont à leur recherche, des campagnes de non à l’oubli. Il y a tout de même des renforcements au niveau des frontières italiennes…