Florestant Groult : « L’égalité est une condition de paix »

Élu métropolitain et figure de La France Insoumise, Florestant Groult revient sur son parcours associatif, ses priorités pour un sport paritaire et inclusif, ainsi que sa vision de services publics tournés vers les classes populaires.

Entré en politique en 2020 après une décennie d’engagement associatif, Florestant Groult occupe aujourd’hui des fonctions stratégiques à la Métropole de Lyon : Vice-président aux Sports et à la Vie associative, ainsi que Vice-président à la régie publique de l’eau. Ancien fonctionnaire au Département du Rhône passé par l’association Ingénieurs sans Frontières, il prône une action publique radicale pour garantir l’accès universel aux droits fondamentaux et réduire les inégalités territoriales au sein de la métropole. 

Entretien avec Florestant Groult, vice-président aux Sports et à la Vie associative et vice-président à la régie publique de l’eau à la métropole de Lyon.

Lyon Bondy Blog : Pourquoi être venu en politique ? Parce que votre slogan pour les métropolitaines, c’est « Je veux changer la vie de demain ». Est-ce que votre parcours, c’est justement l’envie de changer la vie des gens ?

Florestant Groult : C’est ce qui fonde mon engagement depuis le départ. Moi, je me suis politisé avec la campagne pour le non au référendum sur la constitution européenne en 2005. C’est un moment où je commence à m’intéresser aux traités constituants qui ensuite régissent et positionnent des principes qui régissent la vie, les mécanismes avec lesquels les individus doivent faire collectif. Et suite à cet engagement-là, je m’engage au sein de l’association Ingénieurs sans Frontières.

C’est une association qui, au départ, se questionne sur la place de la technique dans les projets de développement. Quand je rejoins Ingénieurs sans Frontières, il y a une forme, je ne vais pas le cacher, de naïveté, d’envie de sauver le monde, d’être utile… un petit peu candide parce qu’il y a ce profane de ne pas avoir encore saisi ou plongé dans les rapports sociaux, dans les rapports économiques, dans les rapports culturels qui fondent des formes de domination.

Ingénieurs sans Frontières a été un espace de socialisation particulièrement pertinent parce qu’il m’a permis de conscientiser assez rapidement les formes de néocolonialisme, les formes d’impérialisme qui peuvent se cacher dans les partenariats ou les échanges qu’on appelait Nord-Sud. C’est à partir de cette conscientisation-là que je vais étendre cette réflexion politique à la fois sur la neutralité technique et à la fois sur les formes d’inégalités de domination à l’œuvre dans notre corps social pour finalement me politiser. Se politiser, c’est être conscient des structures collectives et sociales qui déterminent les conditions individuelles. Parallèlement, j’étais moi-même fonctionnaire au Département du Rhône.

“La société fait le sport et le sport fait la société”

L.B.B. : Vous devenez ensuite vice-président au sport, para-sport, et à la vie associative. Le sport pour vous, c’est quoi ? C’est l’égalité femme-homme ? Vous avez mis à la bascule le fait que les femmes touchent la même subvention que les hommes ?

F.G. : Pour moi, le sport c’est un fait social total. Ça veut dire que le chapeau de toute notre politique publique, c’est de dire : la société fait le sport et le sport fait la société. Ce qui donne une responsabilité particulière de se saisir du sport comme un objet qui peut être à l’origine de transformations sociales. On a posé des principes : permettre l’accès pour toutes et tous, sanctuariser l’organisation club comme un espace de vie collective et aussi d’apprentissage de la vie collective… et la cohésion populaire à travers les événements sportifs.

Effectivement, le sport, dans mes marqueurs, je m’en suis saisi à travers deux qui étaient fondamentaux : celui de la construction de l’égalité. J’ai été très surpris de constater qu’il y avait 20 000, 30 000 voire 100 000 euros de différence entre une subvention à un centre de formation féminin et un centre de formation masculin. Expliquer à une jeune femme qu’elle doit toucher moins d’argent public, c’est une rupture d’égalité flagrante. Donc c’est une des premières actions qu’on a engagées.

La deuxième action, c’était d’avoir un réseau sport-santé-adapté-handicap. On a construit notre réseau à travers deux piliers : un pilier où la Métropole fait se rencontrer les écosystèmes médico-sociaux et sportifs. On a construit les modalités de la rencontre, notamment à travers le forum activité physique adaptée. Ensuite, ces mondes-là ont besoin d’être formés gratuitement. Et en regard, on a un soutien financier : on a apporté jusqu’à un demi-million d’euros pour soutenir les initiatives.

On a un club, par exemple, Jeanne d’Arc d’Alouettes à Caluire, qui rencontre un établissement médico-social au forum. Deux mois après, ils se forment gratuitement grâce au programme « Club Inclusif » du Comité Paralympique, qu’on a pris en charge. Deux mois après, ils répondent à l’appel à projet et à la rentrée suivante, ils ont une activité physique qui permet à des gens de faire du sport là où ils ne pouvaient pas avant. Là, on a transformé la réalité sociale.

L.B.B. : Justement, on va parler de votre relation avec Bruno Bernard. Quand vous lui parlez, quand vous lui présentez votre projet, il vous dit quoi ? Il vous dit « Non, tu me fais chier » ?

Florestant Groult : Non, il faut être assez franc, il nous fait confiance. Il nous laisse une certaine marge de liberté. À tous les vice-présidents ? Ça, je ne sais pas, il faudra poser la question aux autres ! Mais en tout cas, moi, sur le réseau sport-santé, il m’a laissé deux-trois ans de totale liberté. C’est au moment où il y a eu les restrictions budgétaires où forcément l’administration s’est penchée un peu plus dessus, et en lui faisant la démonstration de la pertinence de notre politique, il a continué de la soutenir.

L.B.B. : Il n’est pas méchant alors, Bruno Bernard ?

F.G. : Bruno Bernard ne mange pas les enfants, si c’est la question ! Bruno Bernard a des positions sur un certain nombre de politiques publiques où nous, on juge qu’on a soit d’autres postures, soit d’autres offres politiques qu’il est nécessaire de présenter au scrutin. On en parle assez régulièrement avec lui sur la mobilité, sur l’hébergement d’urgence, mais aussi sur une certaine forme de fabrique de l’action publique.

Parfois, il sous-estime l’importance d’envoyer des signaux sur le fait qu’on est en train de construire l’égalité, qu’on fait des actions de justice sociale. Par exemple, la réquisition en fait partie. Engager des réquisitions de logements vacants, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus efficace par rapport à acheter un bâtiment et créer 200 lits, mais le fait de faire des actes de réquisition envoie le message à toutes celles et ceux qui luttent au quotidien pour le droit au logement que oui, quand un propriétaire possède trop de logements et que celui-ci est inoccupé, c’est une injustice.

“La gratuité ne coûte pas, c’est plutôt comment mieux redistribuer la richesse pour financer le service public” 

L.B.B. : En ce moment, dans la campagne, on parle beaucoup de la gratuité des transports. La gratuité, c’est un coût au niveau des impôts. Sur la métropole lyonnaise, comment pourrait-on financer cette gratuité ?

F.G. : D’abord, ce n’est pas la « gratuité », c’est le « service public de la mobilité ». Ce coût existe car c’est une reconnaissance du salaire des travailleuses et des travailleurs. La vraie question, c’est comment la société décide de financer ce coût. Sur le débat de la gratuité, ça me fait toujours marrer. L’autre jour, j’ai saisi ma carte Vitale, je l’ai montrée à tout le monde et j’ai dit : « Est-ce que vous remettriez en question la gratuité des soins universelle ? ». Non. Est-ce qu’on pose la question du financement des soins ? Non. On a des mécanismes qui permettent de financer et d’accéder de manière universelle aux soins. Pourquoi ces mécanismes s’arrêteraient à la carte Vitale ?

C’est un faux débat de dire « la gratuité coûte ». Le vrai débat, c’est comment on s’organise socialement pour que la richesse produite permette de financer le service public. Il y a deux grandes écoles : le service public local qui dit que c’est à l’individu de financer… et le projet social-démocrate qui dit « pas de panique, pour ceux qui ont moins de moyens, on va créer des tarifs sociaux ». Pourquoi pas, mais ça crée des formes de stigmatisation, un risque de non-recours et un sentiment d’assujettissement.

“L’État privilégie l’enrichissement privé au partage de la richesse”

L’autre voie, c’est de dire : j’ai les impôts locaux ou le versement mobilité sur le chiffre d’affaires des entreprises. On pourrait imaginer une cotisation sur la richesse produite à la source, comme pour la Sécurité sociale. Notre projet, c’est de préfigurer un basculement des paradigmes. On veut affirmer la gratuité à échéance d’horizon du mandat. En responsabilité, on la propose pour les moins de 26 ans parce qu’on sait qu’on pourra l’assumer budgétairement. Ensuite, on engagera le combat pour que le versement mobilité puisse être au même niveau qu’en Île-de-France. Faire reposer le financement sur le versement mobilité, ça n’arrange pas les entreprises ? Aujourd’hui, elles prennent déjà en charge 50 à 100% de l’abonnement transport. C’est de l’ingénierie et de l’instruction en plus pour elles.

L.B.B. : Justement, on dit de l’État qu’il est en « récession économique », et qu’il prend 10% sur le fonctionnement des mairies, 40% sur le budget de la Métropole, c’est ça ?

F.G. : En fait, c’est un autre calcul. Il prend à peu près entre 100 et 150 millions d’euros sur le budget de fonctionnement. Souvent on rapporte ces 150 millions aux 4 milliards du budget total, mais en réalité il faut les ramener aux 800 millions qui sont le budget « volontariste ». Demain, la Métropole n’arrêtera pas de verser le RSA, donc ça on ne peut pas y toucher.

Par contre, je vais préciser, on n’est pas sur un État en récession. On est sur une politique du gouvernement de captation de la richesse et de non-socialisation de la richesse. Il faut rappeler à tous les habitants que la France s’est enrichie ces dernières années. Aujourd’hui, l’État veut moins partager. Il privilégie l’enrichissement privé au partage de la richesse.

“Notre priorité absolue, ce sont les classes populaires”

L.B.B. : Donc ceux qu’il ne faut pas oublier si vous êtes élu, le premier branle-bas de combat, seront les classes populaires ?

F.G. : C’est notre priorité absolue. On nous taxe de privilégier les classes populaires… moi je privilégie le projet républicain. Le projet républicain, c’est la construction de l’égalité. Je vais voir ceux qui sont défavorisés, ceux pour qui la justice sociale fait défaut. Donc oui, c’est les classes populaires qu’on veut sécuriser en réinventant des services publics, comme on l’a prouvé avec la régie publique de l’eau.

Il y a une cohérence entre notre proposition et ce qu’on défend au niveau national. Là où, je suis désolé, mais la liste de Jean-Michel Aulas s’adosse à un arc d’alliance qui est celui du bloc central aujourd’hui. Un bloc central qui assèche les finances des collectivités. Ils viennent faire des promesses au niveau local mais soutiennent au niveau national des gens qui tarissent les capacités d’action locale. C’est un peu contradictoire.

L.B.B. : Hélène Geoffroy avait dit que pour qu’on ait une métropole forte, on doit avoir une métropole émancipatrice. Est-ce que ça vous interpelle ?

F.G. : C’est de jolis mots. Mais elle met quoi derrière ça ? C’est vide en termes de substance. Je suis content de savoir que la finalité d’Hélène Geoffroy reste l’émancipation, mais là où on ne va pas se rejoindre, c’est sur les conditions de cette émancipation. Je ne trouve pas que les conditions soient le fait de faire moins de logements sociaux à Vaulx-en-Velin.

L.B.B. : Vous avez peur qu’il y ait une gentrification qui se mette en place, un peu comme à Paris ?

F.G. : Evidemment, c’est une de nos craintes les plus grandes. C’est pour ça qu’on peut avoir des avis nuancés sur l’ANRU. Le renouvellement urbain aujourd’hui propose un solde net de logements sociaux moins grand. Ça veut dire très concrètement qu’on fait venir des populations plus riches et qu’on en chasse vers les périphéries les plus pauvres. C’est la définition même du phénomène de gentrification. Pareil avec l’absence de régulation des loyers, dont j’ai vu la liste de Jean-Michel Aulas vouloir y mettre un terme. Nous, on dit que tout ça, c’est des mécanismes qui disent que l’émancipation est pour quelques-uns et qu’elle renvoie ailleurs les autres.

Et le sport peut être vu comme une émancipation. On travaille pour que cette émancipation soit accessible à toutes et tous : aux femmes (50% de la population) et aux personnes avec un handicap. C’est ça le projet républicain. Que ce ne soit pas des privilèges pour certains et des relégations pour d’autres.

L.B.B. : On arrive à la fin de l’interview. Si demain vous allez voir vos électeurs, quel serait votre message ?

F.G. : Mon message, c’est qu’on veut travailler pour une société de la concorde et de l’harmonie entre les individus. Et un préalable pour permettre ça, c’est de sécuriser les conditions matérielles et de garantir les droits à un logement, à l’eau, au sport, à la culture pour toutes et tous. C’est cette garantie universelle qui est la finalité centrale du mot central de notre devise républicaine : l’égalité. Je leur dirais qu’on est une liste qui veut agir sur les causes des inégalités… et de ne pas se faire avoir par d’autres propositions politiques qui ramènent tout à une solvabilité individuelle, qui sont les chantres de la loi du plus fort. L’égalité, elle est condition de paix aussi.

Article signé par Hadrien Metton

Etienne Aazzab

Etienne a contribué depuis 2 ans dans le journal satirique FOUTOU’ART. Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014. Twitter : @AazzabEtienne Ses sujets de prédilection : #Politique #Société #Sport

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