Critique : « La Guerre des prix », un film d’actualité

À l’heure où les tensions entre le monde agricole et la grande distribution sont au sommet avec le traité du MERCOSUR et un contexte de fortes mobilisations, “La Guerre des prix” est un thriller économique avec pour fond la relation entre les acheteurs de la grande distribution et les éleveurs laitiers. Loin du documentaire didactique, c’est une fiction, qui emprunte des codes du drame familial et du cinéma de genre pour illustrer le rapport de force entre producteurs et acheteurs.

Ce lundi matin, le cinéma « Lumière Bellecour a présenté à la presse, le premier film d’Anthony Déchaux, suivi d’une avant-première le même soir en présence du réalisateur, de la productrice et de l’acteur Julien Frison. Présentation du film qui sortira ce 18 mars prochain.

Synopsis: Audrey, fille d’agriculteurs, est aujourd’hui acheteuse pour une centrale d’achat de la grande distribution. Sa mission est de négocier les prix les plus bas face aux producteurs. Sur le terrain, elle se heurte à Renand, son frère, éleveur qui tente de sauver son exploitation. Entre les bureaux et la ferme, le film raconte l’engrenage d’un système qui broie les familles et l’humain pour quelques centimes de profit.

Trailer:

Mot de la rédaction: Plus qu’un simple constat social, le film est une immersion organique et tendue dans les rouages d’un système qui broie les individus. Cette réussite narrative repose en partie sur son casting., avec le trio Ana Girardot, Julien Frison et Olivier Gourmet.

L’actrice, habituée aux thématiques rurales, apporte une assise solide au récit. Mais face à elle, dans le rôle de son frère, Julien Frison livre une belle interprétation dans le rôle de Renan alors qu’il était initialement pressenti pour le rôle d’un acheteur. Presque un rôle de composition pour lui, qui s’est immergé dans le quotidien d’une ferme normande pour gagner en authenticité, allant pour l’anecdote, jusqu’à une ressemblance physique troublante avec l’éleveur ayant accueilli le tournage. Enfin, Olivier Gourmet incarne un personnage complexe, nourri par sa propre histoire personnelle (fils d’agriculteur), apportant une nuance nécessaire pour éviter de tomber dans le manichéisme.

Le réalisateur Anthony Dechaux a fait des choix de mise en scène radicaux pour souligner la violence des échanges. Le film oppose deux mondes, le siège de la grande distribution et la ferme, et deux esthétiques. 

Les parties à la ferme sont tournées en Normandie sous une météo pluvieuse mais authentique. Ici, le film prend le temps de poser chaque élément, privilégiant des scènes familiales chaleureuses qui contrastent avec la froideur administrative des bureaux. Il y fait certes froid, mais on prend conscience de la réalité de ces éleveurs sans pour autant tomber dans le misérabilisme. Le siège est filmé comme une zone de guerre ou un bunker froid. A la manière d’un film d’action, les scènes y sont nerveuses, les plans serrés, le montage rapide, avec des dialogues brefs.

Le « box » de négociation est inspiré des cellules de garde à vue, sans fenêtre, accentuant l’oppression subie par les vendeurs (notamment lors d’une scène mémorable avec un producteur de yaourts). C’est l’élément central du décor, conçu spécialement pour l’occasion, accentue l’oppression subie par les vendeurs (notamment lors d’une scène mémorable avec un producteur de yaourts). C’est aussi ce box qui est le point de départ du film. Tout est orienté autour de lui, et de l’idée du réalisateur de montrer les méthodes de ceux qui se font appeler “les requins tueurs”. Cette expression vient d’un séminaire auquel Anthony Dechaux avait participé, et dans lequel les patrons qualifiaient leurs négociants et acheteurs de “requins”, et qu’il fallait trouver les “tueurs” qui porteront leur enseigne. 

Malgré un sujet que l’on pourrait penser épineux, il est produit avec le soutien du CNC et des grands groupes audiovisuels (Canal+, France TV). Mais surtout, le film bénéficie d’un calendrier de sortie stratégique, juste après le Salon de l’Agriculture, les négociations du Mercosur, et en plein dans une période de forte mobilisation du monde agricole. Sa pertinence est telle qu’une projection est déjà prévue au Sénat dans le cadre d’une commission d’enquête.

Malgré cette résonance politique, le réalisateur assume l’absence de l’État dans son scénario. L’objectif est clair : rester dans la lignée d’un cinéma à la James Gray, centré sur la tragédie familiale et les zones d’ombre des personnages, plutôt que de basculer dans le thriller purement institutionnel.

Dans un film qui dénonce les choix de consommation, le film fait le pari audacieux de ne montrer presque aucun consommateur à l’écran. Un choix justifié par une volonté de renvoyer le public à sa propre réalité : l’alternative n’est pas montrée, car elle appartient aux spectateurs. En sortant de la salle, c’est au consommateur-citoyen de s’interroger sur son rôle dans cet engrenage.« La Guerre des prix » réussit donc le pari de transformer des chiffres et des contrats de distribution en un drame humain haletant. Si l’aspect « dénonciation » est omniprésent, l’œuvre n’oublie jamais sa nature de fiction, portée par une mise en scène soignée et un casting investi.

Etienne Aazzab

Etienne a contribué depuis 2 ans dans le journal satirique FOUTOU’ART. Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014. Twitter : @AazzabEtienne Ses sujets de prédilection : #Politique #Société #Sport

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