Ignorant, ou feignant d’ignorer, que le terrorisme islamique frappe aussi, et surtout, dans le monde, des victimes musulmanes, nombre d’éditorialistes et de citoyens réclament depuis les attentats de janvier 2015 que « les musulmans » affirment publiquement leur rejet des attentats.

Cette injonction se double d’un paradoxe insoutenable, puisque les mêmes qui exigent cette déclaration l’annulent dans le même temps en affirmant que nul musulman ne saurait en représenter un autre, et qu’en islam, ce qui est partiellement vrai, il n’existe aucune hiérarchie grâce à laquelle un tel slogan pourrait être entendu de « la majorité ».

Le sujet est d’autant plus complexe qu’il n’existe, en réalité, aucune « majorité musulmane », mais plutôt une majorité de musulmans sunnites dans le monde, dont les plus nombreux vivent en Indonésie et non pas au Maghreb, ni au Machrek.

De la même manière, l’on peut affirmer qu’il n’existe pas d’« islam ». L’islam se partage entre trois grands courants et quatre écoles juridiques principales, et se vit, depuis des siècles, de manière extrêmement différente entre l’Afrique subsaharienne et les Balkans, par exemple.

Pour autant, la dimension islamique dont se revendiquent les djihadistes ne saurait être ignorée. Contrairement à une autre idée reçue et largement répandue, les chefs de Daech sont loin d’être ignorants en matière religieuse, et leurs références – issues tout à la fois du salafisme et du mouvement des Frères musulmans – sont bien réelles. C’est bien une interprétation des textes scripturaires qui arme la théologie de l’EI.

Mais ce qu’il est impératif de comprendre, c’est que leur lecture même des références qu’ils se sont choisies n’est pas, à proprement parler, dans l’absolu, ce que l’on peut nommer « islam ».

C’est un autre paradoxe, selon lequel leur terrorisme a à voir avec cette grande religion, tout autant qu’il ne la définit pas.

Et c’est sur ces lectures, précisément, littéralistes et orientées sur le conservatisme que l’on sait, l’autoritarisme, l’absolutisme et le millénarisme, qu’oeuvrent depuis toujours des intellectuels qui soit ont quitté l’islam et le paient de leur vie lorsqu’ils vivent sans protection policière, soit sont restés croyants et le paient de menaces sur leur vie et/ou de harcèlements et délégitimations.

Les penseurs d’un islam régénéré, qui s’oppose à l’islam hégémonique issu de l’école hanbalite et par voie de conséquence du wahhabisme, sont les fers de lance d’un renouveau qui s’oppose aussi à la doctrine d’un Tariq Ramadan, puisque à contrario de celle-ci ils entendent non pas islamiser la modernité, mais moderniser l’islam, c’est-à-dire dépouiller les saintes écritures d’interprétations nées au moment de la fixation du texte, au VIIIe siècle, par le calife Othman, pour des raisons impériales et politiques.

Le djihad offensif théorisé par les Frères musulmans ne s’inscrit donc pas dans la tradition islamique. Ce pourquoi nombre de musulmans affirment, à raison, que le terrorisme de Daech « n’est pas l’islam », quand bien même les terroristes agissent « au nom de l’islam ».

Accusés d’être silencieux en tant que musulmans d’un côté, par conséquent tacitement complices, et sommés de ne pas s’exprimer en tant que tels de l’autre, mais en tant que citoyens de la République ignorant tout particularisme, les Français musulmans n’ont pas organisé d’événement national jusqu’à présent. Nombre d’entre eux ont déclaré, à titre personnel dans les médias, qu’ils s’élevaient, comme tout être humain doué de raison et d’empathie, contre le terrorisme islamique.

À l’écoute, cependant, de l’injonction qui leur est faite, des musulmans ont décidé de répondre positivement.

Aujourd’hui, deux imams connus pour leur défense d’un islam qualifié de « républicain », Hassen Chalghoumi et Hocine Drouiche, co-organisent une Marche avec l’écrivain Marek Halter et Éric Gozlan, engagé depuis des années sur les questions des Droits de l’homme, du droit des femmes et de la paix.

Leur but ? « Réveiller la communauté musulmane, imposer le NON des musulmans au terrorisme et montrer aux non-musulmans que les musulmans ne sont pas des terroristes ; manifester pour demander au Conseil français du culte musulman (CFCM) et à ses homologues de produire des fatwas [avis juridiques] contre le terrorisme. »

« Je crois beaucoup que cela passera par les femmes », ajoute Éric Gozlan. L’exemple en est d’ailleurs donné, à la suite d’autres musulmanes qui défient l’ordre patriarcal en assumant l’imamat, par Ani Zonneveld et sa mosquée berlinoise Ibn Rushd-Goethe qui accueille hommes et femmes, sunnites, chiites ou alévis, homosexuels ou trans.

Cette marche commencera samedi 8 juillet à Berlin en la présence espérée de la chancelière Angela Merkel, et se terminera à Nice le 14 juillet, en mémoire des victimes de la promenade des Anges avant de retrouver Emmanuel Macron, qui a été sollicité et dont la réponse est attendue, à Paris.

Dans un hommage constant aux victimes, elle passera par Bruxelles, Saint-Étienne-du Rouvray et Toulouse, où commença cette vague djihadiste en 2012.

Une soixantaine d’imams venus de toute l’Europe et de Guinée rencontreront, sur chaque lieu de pèlerinage, des représentants des autres religions et des membres non-religieux de la société civile. « Le dialogue interreligieux peut marcher si on enlève les rabbins, les imams et les curés orthodoxes, car ils n’ont aucune lecture  critique du dogme ! », affirme, taquin mais sérieux, Éric Gozlan, « car malheureusement pour trop d’hommes de foi, la religion n’est pas un codex pour aboutir à une spiritualité, mais des obligations orthopraxes plus qu’une démarche spirituelle dans laquelle celles-ci peuvent s’inscrire ».

Au-delà donc de ce cri de vérité que veulent faire entendre les imams participants, une autre porte s’ouvre : elle interroge l’islam dans la modernité.

À ce jour, cependant, aucun représentant du CFCM n’a fait connaître son vœu de participer.