Confrère, Consœur,

Quand tu es derrière ton bureau, au « desk », dans ton open space, sur ton plateau, dans ton studio ou en reportage sur le terrain, quand tu es en réunion de rédac avec toute ton équipe, quand tu scrutes les réseaux sociaux en quête de polémiques croustillantes, imagines-tu ce qui t’attend ?

Tu lis ou tu ne lis pas Charlie Hebdo, peu importe. Tes opinions politiques te rallient plutôt à Mélenchon qu’à Macron, peu importe.

Tu sais que notre consœur Nadia Daam a été menacée de viol, d’agression sur ses enfants, de mort, a subi une tentative d’intrusion à son domicile parce que des trolls antiféministes avaient décidé qu’ils manifesteraient ainsi leur désaccord avec l’une de ses tribunes.

Sais-tu que les menaces de mort contre Charlie Hebdo ont été renouvelées, une fois de plus ? Sais-tu que la une de Charlie sur le prédateur Ramadan, utilisant l’islam pour satisfaire ses pulsions sexuelles, vaut de nouveau à l’équipe du journal satirique des menaces d’attentat ? Charlie Hebdo est menacé parce que des trolls intégristes ont décidé qu’ils manifesteraient ainsi leur désaccord avec l’un de ses dessins.

Imagine…

Photographie par Chris Matala -droits protégés

Le type sympa dont tu ne connais pas le nom, qui vient renouveler les bonbonnes d’eau potable de l’immeuble, avec qui tu échanges parfois devant la machine à café. C’est Frédéric Boisseau, agent de maintenance, première victime des tueries du 7 janvier 2015.

Les secrétaires de rédaction, les maquilleuses, tous ceux des coulisses de la réalisation de ton média, sans qui ni tes articles ni tes animations ne pourraient exister. C’est Mustapha Ourrad, orphelin en Algérie, correcteur à Charlie.

Les reporters, les rédacteurs, les chroniqueurs, les éditorialistes, les animateurs, les iconographes, les dessinateurs qui constituent ce patchwork animé d’une équipe. C’est Elsa Cayat, psychanalyste. C’est Bernard Maris, économiste. Ce sont Charb, Tignous, Wolinski, Cabu, Honoré, dessinateurs.

Les invités qui passent parfois dans tes locaux et dont tu ne connais pas toujours le nom. C’est Michel Renaud, monté de Clermont-Ferrand après les « Rendez-vous du carnet de voyage ».

Les forces de l’ordre que tu vois patrouiller pour la sécurité de tous dans les rues de France et qu’on embrassait le 13 novembre. Ce sont Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet, flics tombés dans l’exercice de leur métier.

Est-ce que tu imagines ?

Imagines-tu qu’en ce moment, à la rédaction de Charlie Hebdo, il y a des concierges, des agents de maintenance, des électriciens, des informaticiens, des secrétaires de rédaction, des flics, des rédacteurs, des dessinateurs qui partent chaque matin au turbin, et qui aimeraient rentrer chaque soir sans se demander si ce n’est pas un pari fou ?

Imagine ce que serait ta vie si, comme Nadia Daam, comme Charlie Hebdo, un désaccord d’abrutis avec l’un de tes collègues, ou tous tes collègues, devait faire peser sur toi et sur tous la menace d’une terreur que tu ne peux plus ignorer en 2017 ? Imagine si tous les désaccords en France devaient se régler dans des bains de sang.

Alors tu veux faire quoi, toi ? Tu n’es pas d’accord avec les dessins de Charlie, tu n’aimes pas sa ligne éditoriale ? Tu en as le droit. Cela s’appelle la liberté de conscience. Comme Charlie, comme toi, comme nous avons le droit d’écrire sur des sujets qui fâchent. Cela s’appelle la liberté d’expression.

En France, en principe, les journalistes ne sont pas assassinés parce qu’ils expriment un point de vue qui déplaît à leurs assassins.

C’est ce qui se passe dans certains pays qui ont pour fâcheuse tradition d’emprisonner, de torturer, de faire disparaître et de tuer ces empêcheurs de penser en rond que nous sommes censés être.

C’est ce qui s’est passé pour Anna Politkovskaïa à Moscou en 2006, pour Fırat Hrant Dink à Istanbul en janvier 2007, pour Daphne Curuana Galizia à Malte le mois dernier.

Parce qu’ils n’étaient pas d’accord.

Tu veux faire quoi ? Juste soutenir ceux avec qui tu es d’accord ? Mais il y aura toujours quelqu’un pour n’être pas d’accord avec toi.

Tribune signée par Isabelle Kersimon

La rédaction

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