Nous les fréquentons au quotidien. Ils sont invisibles aux yeux de tous et pourtant, ils nous voient, courses à la main, arpenter les couloirs des commerces. Produits de la société de consommation, ils examinent avec attention nos moindres faits et gestes. Qui sont-ils et quel est leur quotidien ? Rencontre avec ceux chargés d’assurer la sécurité des commerces : les vigiles.

 

agent-securiteNous sommes allés à la rencontre d’Alfa*, agent de sécurité à la FNAC. Debout, figé telle une statue du musée Grevin, nous hésitons tout d’abord à lui parler par crainte de le déranger ou plutôt de nous faire refouler. Nous prenons notre courage à deux mains, et franchissons la frontière qui sépare les deux mondes par un simple « Bonjour ». Il nous répond et nous engageons la conversation. Alfa est agent de sécurité depuis un an sur ce site. « Avant ça, je vivais au Sénégal, j’étais garde rapproché du premier ministre ». Un job passionnant mais à risques. Qu’est-ce qui a motivé sa venue en France ? « Je suis arrivé à Lyon lorsque j’ai divorcé avec ma femme, française, et que celle-ci est revenue vivre dans sa ville natale accompagnée de nos deux enfants. J’ai tout simplement pris la décision de suivre les amours de ma vie. » Avec un air triste, il nous explique qu’agent de sécurité n’est pas son réel métier et qu’il a pris cela par contrainte et nécessité. Nous souhaitons le suivre et l’observer durant quelque temps. Il appelle ses supérieurs afin
d’obtenir une autorisation. Nous leur expliquons notre démarche et leur soumettons notre souhait de suivre les pas d’Alfa pendant une journée. Ces derniers nous demandent pourquoi ce vigile et pas un autre ? Nous leur répondons « parce qu’il a un parcours atypique. » C’est là qu’Alfa se fait taper sur les doigts et nous comprenons très rapidement notre erreur. Alfa a-t-il le droit de parler de lui et de son parcours ? D’ailleurs, quels sont les droits des agents de sécurité et de gardiennage ? Sont-ils juste des robots devant obéir à des règles précises ? Quelles sont ces règles ?

Une formation courte, un emploi facile d’accès…

Ceci n’est pas nouveau, avec la crise économique, le taux de vols avec violence a augmenté. Dès lors, vous avez surement remarqué que depuis les années 2000, le nombre de caméras de vidéosurveillance ainsi que le nombre de vigiles ont considérablement explosé. Le métier d’agent de sécurité n’est pas seulement en expansion, il est devenu une marque de fabrique de la société qui nous entoure, celle dite de consommation.

« Dans ce métier, on commence la journée, on ne sait pas ce qu’il va nous arriver. Parfois, je commence ma journée avec une boule au ventre. » Nordine*, 36 ans, est agent de sécurité à H & M depuis quatre mois seulement. Originaire d’Avignon, il est venu sur Lyon il y a près d’un an pour suivre sa petite amie. Nous l’avons suivi pendant une après-midi afin qu’il nous raconte son quotidien. Celui-ci a quitté l’école en classe de troisième. « J’ai tenté les concours de gardien de pénitencier puis ceux pour entrer dans la police nationale le 11 septembre 2001. J’ai raté les tests lors de l’entretien. » C’est là qu’il décide de passer son SSIAP 1, service de sécurité incendie et assistance à la personne. Cette formation payante de 1 000 à 2 000 euros selon les structures, peut être financée par des organismes tels que l’AFPA. La formation, variant entre trois semaines à trois mois, propose diverses instructions telles que le brevet de secourisme. Après cela, les agents doivent se diriger vers la préfecture pour obtenir un matricule qui sera à renouveler tous les cinq ans. Selon la loi de 2009, celui-ci atteste, entre autres, que le vigile n’a pas de casier judiciaire. « La formation nous apprend à garder notre sang-froid en cas de situation extrême ». Pour autant, cette dernière leur enseigne-t-elle à se défendre et à se protéger en cas d’agression ?

© UFC Que choisir

© UFC Que choisir

Œil rouge et griffures au bras, lorsque nous l’avons rencontré, Nordine était encore affecté par les blessures de la semaine précédente. « Mercredi matin, peu après l’ouverture du magasin, deux filles de Saint-Priest, âgées de 25-30 ans, ont rempli leur sac de 500 euros de marchandises. Elles se sont approchées de la sortie et sont parties en courant. Une vendeuse et moi-même les avons coursées. Je les ai attrapées. Puis les filles se sont mises à crier “Au secours, aidez-moi” pour que les gens viennent les libérer. L’une d’entre elles a réussi à s’échapper. » Nordine nous raconte qu’une fois au commissariat, l’une des deux femmes l’a accusé de coups et blessures, mais que, grâce aux témoins, aucune charge n’a été retenue contre lui. « Des menaces, j’en reçois plein tout le temps. J’ai été intimidé plusieurs fois. » Ici se pose la question du droit des agents de sécurité. Quels sont-ils ? D’après lui, les agents de sécurité n’ont aucun droit de frapper les voleurs. « On a juste le droit d’esquiver les coups. C’est pour ça que je pratique les arts martiaux, pour apprendre à maitriser les gens sans les blesser, mais ils volent de plus en plus avec violence. La sécurité, c’est aussi une forme de judo mental. »

… mais payé au SMIC

Aux États-Unis, les vigiles en supermarché ont le droit au port d’arme. En France, ils ne peuvent intervenir que selon les termes de l’article 73 du Code de procédure pénale : « Dans le cas d’un crime ou d’un délit flagrant puni d’une peine d’emprisonnement, toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’officier de police judiciaire le plus proche ». Donc si la personne ayant commis un vol s’enfuit, il n’est pas du ressort de l’agent de le rattraper, celui-ci n’étant pas protégé par la loi comme un agent policier. Quel est donc le rôle du vigile ? Nous observons Nordine avec attention. Toutes les cinq minutes, le portique de sécurité sonne et il demande aux clients d’ouvrir leur sac. Placé à l’entrée du magasin, il se doit d’être vigilant, attentif, physionomiste, mais aussi respectueux. « Les gens pensent qu’on est là pour faire la grue, mais vraiment pas. Il faut savoir débloquer des situations de litiges. Des fois on m’insulte et je ne réagis pas ». Déambulant dans le magasin, nous voyons Nordine qui s’abaisse afin de ramasser les habits qui trainent par terre ou les tickets de caisse. Polyvalent, il se doit d’avoir les yeux de partout, quitte parfois à faire le job des vendeuses. « La sécurité, c’est aussi du social ».

D’après tous les inconvénients du métier, Nordine s’y plait et n’a jamais eu de mal à trouver un poste. « Il faut bien payer un loyer ». Le seul problème qui se pose selon lui est le salaire. Payé au SMIC, 9,34 euros bruts soit 7,85 euros nets, il souhaiterait que la profession soit davantage reconnue. « Je suis pour que l’on soit armé ; au moins, être doté de matraques et de menottes ». Ne bénéficiant d’aucune prime, les agents de sécurité sont parfois amenés à multiplier les emplois pour vivre.

Après avoir contacté l’agence Sécuritas et être restés sans nouvelles de leur part, nous sommes retournés voir notre ami Alfa afin de prendre de ses nouvelles et de convenir d’un rendez-vous. Mauvaise surprise. Alfa ne s’y trouve plus. Nous décidons ainsi de revenir tous les jours de la semaine à la FNAC. A chaque jour, un nouveau vigile. Mais toujours aucune trace de notre ami. Alfa se serait-il fait virer ? Ou bien lui a-t-on demandé de changer de site ? Quelles sont les raisons qui ont poussé Sécuritas à retirer Alfa de l’entrée du magasin ? Et si Alfa était en fait sans papiers ? Que cela cache-t-il réellement ? Autant de questions qui demanderaient une enquête bien plus poussée…