Dans cette rétrospective, le Lyon Bondy Blog vous propose une immersion dans les bidonvilles de Gerland de l’après-guerre. Mettre fin à ces taudis, situés à quelques kilomètres à peine du centre-ville, a été un cheval de bataille du maire Louis Pradel.

Entourée par les murs bétonnés de la station de métro Debourg, une plaque : « Ici le samedi 7 février 1959 Louis Pradel vint constater les difficiles conditions de vie des familles ouvrières. » Surnommé « roi béton », ce maire de Lyon de 1957 à 1976, n’a cessé d’œuvrer des grands travaux pour métamorphoser la ville.

Un quartier d’accueil

Avant cette visite du maire, Gerland n’a cessé d’être influencé par des vagues d’immigrations de tous horizons, en fonction des appels d’offres lancées par les usines pour attirer des ouvriers étrangers. Un besoin de développement constant et de main d’œuvre bon marché a entraîné un déracinement, temporaire pour certains, de leur pays d’origine : Italiens, Espagnols, Algériens ; hommes seuls ou familles entières. En quête d’une situation meilleure, ces personnes se sont retrouvées à habiter dans ce qu’on appelait dans les années 1920-1930 des « baraquements militaires », puis à partir des années 1950 « des bidonvilles ».

Ces espaces d’habitation ont marqué les mémoires à cause de leur insalubrité, de leur précarité, du manque de ressources, de voies d’assainissement et d’accessibilité à l’eau courante. Ils ont été de nombreuses fois détruits, pour réapparaître en périodes de crises de logement notamment, que Lyon a rencontré à plusieurs reprises au long du XXème siècle. L’originalité de Gerland n’en resta pas moins sa capacité à accueillir des hommes comme des industries.

Selon les termes employés par François Bregnac :

« Gerland est l’inverse d’un espace de relégation, c’est un quartier qui a accueilli au XIXème siècle l’agriculture, la grande industrie logistique jusqu’à la moitié du XXème siècle, les grandes œuvres de “la Cité industrielle” Tony Garnier des années 1920-1930. Ce n’est pas rien, quand même : les abattoirs, le stade… le quartier a accueilli dans les années 1970 les logements sociaux pour résorber les bidonvilles de l’agglomération lyonnaise, et, depuis les années 1980, le renouvellement de la ville. C’est un quartier d’accueil, un peu souple, qui facilite les choses. C’est un laboratoire ! »

Les anciens abattoirs, aujourd'hui halle Tony Garnier. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Les anciens abattoirs, aujourd’hui halle Tony Garnier. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Vers une amélioration des conditions de logement

Pour comprendre la situation de Gerland sous la mandature de Louis Pradel, il faut tout d’abord s’intéresser à son histoire géographique, liée au  développement de la ville de Lyon.

« Gerland est un territoire agricole avant 1950. Jusque dans les années 1970, il va accueillir des zones industrielles, de très grands équipements. Ça, c’est sous la période Herriot, avec la Halle Tony Garnier, les abattoirs, etc. Comme c’est un quartier qui est un peu à l’extérieur du centre, il va servir de base logistique ».

Ainsi, les ouvriers habitaient au plus près de leur lieu de travail.

Lyon, comme toutes les villes de France d’après guerre, est alors dans une phase de lente reconstruction de ses logements. Ces aménagements ont également été influencés par des politiques nationales de plans de construction d’urbanisme d’urgence, appelés les ZUP, pour « zones urbaines prioritaires ». Louis Pradel s’est inscrit dans ce processus.

Comme le souligne l’ancien Directeur général adjoint de l’Agence d’urbanisme de Lyon, pour les quartiers se trouvant dans la couronne lyonnaise :

« Les ZUP, c’est l’idée de résorber les bidonvilles ou les logements insalubres qui étaient nés de l’après-guerre, qui seront construites à partir des années 1960. »

Gerland n’est quant à lui touché par les nouveaux logements que sous Louis Pradel, à partir des années 1970 et la construction des bâtiments situés en face des Halles Tony Garnier, place Antonin Perrin.

Place Antonin Perrin. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Place Antonin Perrin. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Pour faire face au processus de démantèlement des bidonvilles pris en charge par la préfecture du Rhône et un service d’hygiène rattaché à la mairie, ce sont principalement des associations, telles que le Foyer Notre Dame des Sans-Abri, qui s’occupe de venir en aide aux personnes démunies.

La politique de Pradel sur ce terrain

La volonté de Pradel de se débarrasser des bidonvilles n’est pas nouvelle. Déjà dans les années 1930, Edouard Herriot avait décidé de détruire les baraquements militaires à cause de leur état dégradé.

Malgré cela, les bidonvilles se sont de nouveau répandus à Lyon et dans les alentours. Bien que lors d’une réunion de presse, le maire Louis Pradel annonce en 1964 qu’il n’existe plus de bidonvilles sur le territoire lyonnais, de nouveaux villages sommaires sont de nouveau apparus.

Par sa volonté d’éradiquer les bidonvilles et la réussite de ses opérations sur la construction d’un nouveau paysage urbain du quartier, sa politique s’inscrit dans une continuité vis-à-vis de son prédécesseur.

Gerland se modernise perpétuellement

Entre terre d’accueil et présence de nombreuses entreprises et industries, Gerland est bien un « laboratoire ». Pour comprendre en quelques lignes l’évolution du quartier de Gerland, François Bregnac, parle de quatre phases qui débutent à partir des années 1980 :

« Phase une, de 1980 à 1990 : on construit un centre inter-quartier sur le site des anciens abattoirs [parc scientifique intellectuel, ndlr] au sud. Phase deux, de 1990 à 2000 : on complète avec de très grands équipements d’agglomération, comme le métro B, le stade, l’École normale supérieure de  lettres. Ensuite, phase trois, de 2000 à 2020 : c’est l’ouverture de Gerland sur son environnement en établissant des liens; le pont Raymond Barre, la grande promenade de la rive gauche du Rhône qui relie les parcs de Gerland et de la Tête d’Or, le tram qui relie le quartier à la Confluence. Phase quatre, actuellement : on remonte au nord, et on résidentialise le quartier (ZAC Bon lait, Nexans-Girondins), reconnectant le quartier sud à la Guillotière ».

Phase 1 et 2 : métro B et ENS Lettres. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Phase 1 et 2 : métro B et ENS Lettres. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Phase 3 : un chemin de promenade. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Phase 3 : un chemin de promenade. Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Phase 4 : exemple d’un quartier en construction, Les Girondins (Lyon 7ème). Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Phase 4 : exemple d’un quartier en construction, Les Girondins (Lyon 7ème). Crédit Zahra Blal / LyonBondyBlog.

Voir aussi : « Municipales 2014 : Dans le 7ème, le devenir de Gerland »

Dans l’ensemble, le quartier est influencé par les lois urbanistiques et les politiques d’aménagement :

« Gerland est un laboratoire du point de vue des urbanistes. C’est le renouvellement urbain avant l’heure. C’est le “quartier qui grandit de l’intérieur”expérimentant avant heure, dans les années 1980, les grandes lois d’urbanisme des années 2000 sur le renouvellement urbain, c’est-à-dire stopper l’étalement urbain ».

Gerland est selon les termes de l’ancien Directeur adjoint « une périphérie du centre de Lyon ».

« [Il n’est plus le quartier qui accueille] tout ce que l’on ne veut pas ou ne veut plus à l’intérieur de la ville. C’est un phénomène classique dans les centres : on envoie les activités peu valorisantes au-delà d’une limite dans les premiers quartiers périphériques. Puis, lorsque ces quartiers se constituent, on les renvoie encore plus loin. Par exemple, les abattoirs qui étaient à Gerland ont été déplacés à Corbas. »

Gerland tente de garder son identité propre, notamment à travers le maintien d’une mémoire des façades. Mais dans un même temps, il occulte les parts d’ombre de son histoire, ses bidonvilles tendant vers l’oubli, ce qu’aurait sûrement souhaité Louis Pradel en son temps.

Zahra Blal

La rédaction

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