Le projet de réforme des universités, voté le 19 décembre dernier au parlement, est crucial pour le gouvernement. Il s’attèle à un domaine  particulièrement sensible : celui de l’éducation. Alors que la rentrée scolaire des étudiant·e·s a été sous le feu des médias à cause du manque de place dans certaines filières, la fin du tirage au sort a été annoncée comme une mesure phare.

Dans le projet de loi de réforme des universités, des mesures sont prises pour orienter le système éducatif vers plus d’accompagnement de l’élève. Il est notamment demandé aux équipes éducatives de terminales et, « à terme », de l’ensemble du secondaire, de formuler un vœu concernant l’orientation des élèves. Une fois le vœu formulé, le dossier est entre les mains des équipes universitaires. Le point de discussion majeur de cette réforme, qui a suscité les critiques comme les louanges, concerne la fin du tirage au sort. C’était l’une des raisons de la mobilisation étudiante à Bron à la rentrée 2017.

Mobilisation étudiante sur le campus de Bron (Université Lyon 2), entre autres contre la réforme des universités.

Le tirage au sort, une méthode présentée comme plus juste

Auparavant, l’élève de terminale entrait ses préférences – jusqu’à 24 – sur la plateforme « admission post-bac » (APB). Désormais, il ne pourra faire que 10 choix, qui seront validés par les responsables de la filière demandée. Alors qu’APB était décriée pour sa logique systémique et sa rigidité administrative, la balle est dans le camp des universités. Un système qui permettrait aux élèves ayant eu les meilleures notes et dossiers de trouver une formation, sans craindre d’être traité·e·s par le système de la même façon que les moins bon·ne·s.

Les plus méritant·e·s seraient récompensé·e·s de leur travail et de leur investissement. C’est une position assumée par Emmanuel Macron, qui souhaite que les étudiants n’aillent pas « s’engager dans des filières universitaires lorsqu’[ils ne savent] pas les fondamentaux pour y réussir », comme il l’a affirmé le 15 octobre dernier.

Creuser les inégalités

Le dimanche 3 décembre 2017 s’est tenu à l’Aquarium ciné café, sur les pentes de la Croix-Rousse, un débat concernant cette réforme. Animé par le vidéaste Usul et le chercheur en sciences politiques Thibault Jeandemange, il avait pour but d’interroger les préoccupations des étudiant·e·s et de croiser les témoignages. Certain·e·s intervenant·e·s ont notamment fait part de leur ressenti en terme de sélection sociale. Venu·e·s d’un milieu  modeste, ils ont intégré des grandes écoles. Mais ils ont souligné leur inégalité avec d’autres étudiant·e·s venant de milieux privilégiés. « J’ai du apprendre une nouvelle façon de parler, car j’avais un accent qui m’excluait des autres », déclare l’une d’entre eux.

Rencontre-débat à l’Aquarium ciné café

En plus de cette difficulté, avant même d’intégrer l’université, il existerait selon certains sociologues une sélection invisible privilégiant les classe sociales les plus aisées. Les personnes qui viennent de milieux sociaux défavorisés n’auraient pas eu les mêmes chances ni les mêmes opportunités – par exemple, pour les voyages ou les activités périscolaires – que des lycéen·ne·s mieux doté·e·s, qui pourraient constituer un dossier plus attirant auprès de l’université.

Le financement des universités, pierre angulaire des protestations

La réforme devrait inclure une augmentation des moyens alloués aux formations. Selon le compte rendu du Conseil des ministres, les « capacités d’accueil des formations […] seront considérablement augmentées, grâce aux 500 millions d’euros supplémentaires engagés sur 5 ans par le gouvernement […] ». Mais l’économiste Thomas Piketty, conseiller de Benoît Hamon pendant la campagne présidentielle, en fait une analyse particulièrement sévère. Selon lui, il faut tenir compte de l’augmentation du nombre d’étudiants entre l’année dernière et les cinq ans à venir. Dans ce cas, malgré l’augmentation, le budget réel ramené au nombre d’étudiants est en baisse importante. Celle-ci est encore aggravée par la perte du pouvoir d’achat, l’inflation, qui augmente chaque année.

Les étudiant·e·s s’en amusent, et utilisent l’humour pour dénoncer les difficultés économiques auxquelles font face leurs facultés, via tumblr ou sur les réseaux sociaux.

Un étudiant de Lyon 2 s’amuse de la vétusté du mobilier universitaire.

Les formations sélectives, un exemple d’excellence ?

Les universités publiques jusqu’alors étaient encore le lieu privilégié pour permettre une certaine mobilité sociale. En effet, elles ne sont pas sélectives. Elles permettent à des élèves au parcours scolaire difficile et au contexte économique, social et culturel défavorisé, d’intégrer un cursus qui va lui permette d’acquérir un bagage valorisé. De même, des élèves venant de milieux sociaux privilégiés vont faire l’expérience de la mixité sociale plutôt que de l’entre-soi.  Les universités publiques incarnent un moyen d’émancipation pour les étudiant·e·s, quel que soit leur milieu. Cependant, ce modèle est en danger par le manque de moyens qui leurs sont alloués. Au même moment, les formations sélectives, pour lesquelles il faut passer un concours,  sont quant à elles bien mieux loties. 

À titre de comparaison, voici un graphique qui présente d’une part, le nombre de boursiers et le budget annuel moyen alloué par l’état. Entre l’ENS et la moyenne nationale des universités, l’écart entre la somme reversée par l’état pour chaque étudiant est très important.

Comparaison des coûts annuels par étudiants entre l’ENS Lyon et la moyenne nationale.

De plus, l’ENS, sélective en terme de concours, l’est aussi en terme de classes sociales, bien qu’involontairement. On observe que la part d’étudiants boursiers est plus faible que dans les universités publiques.

Comparaison de la proportion de boursier entre l’ENS Lyon et la moyenne nationale.

Ces graphiques peuvent rejoindre un constat : les filières d’excellence figurent au rang des meilleures élèves en terme de diplômé·e·s à la sortie. Mais si les formations d’excellence ont de si bons résultats, peut-être n’est-ce pas dû uniquement au bon niveau de leurs étudiant·e·s. Le budget plus important qui est consacré à leur formation pourrait en être une autre raison.

La fin de l’université pour tou·te·s ?

Alors que le budget consacré aux étudiants est en diminution, la résonance de cette réforme prend une autre signification. Emmanuel Macron a annoncé : « nous ferons en sorte que l’on arrête de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde » .

Et compte tenu du contexte économique actuel, il est malheureusement probable que ce soient les populations les moins dotées financièrement qui abandonnent cette « solution » que représentait l’université. Au risque d’enrayer encore davantage « l’ascenseur social » .