Le 15 octobre, la Marche pour l’Égalité et contre le racisme a fêté ses 31 ans. L’occasion pour le LBB de rencontrer l’un de ses initiateurs, le Père Delorme, aujourd’hui prêtre dans trois paroisses de Caluire-et-Cuire. Nous revenons avec l’ancien « Curé des Minguettes » sur le contexte politique de la Marche et sur la genèse de ce projet.

 

En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme démarre dans un contexte politique et social particulier. Quelle est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

Le contexte était assez complexe. Je pense que c’est bien d’avoir des faits historiques. 1983, c’est vingt ans après la fin de la guerre d’Algérie. Les ressentiments d’un certain nombre de gens — je pense en particulier aux « pieds noirs » — n’étaient pas éteints. Mais surtout, avec des réseaux qui étaient actifs en faveur de l’Algérie française, notamment l’OAS, qui entretenait dans un certain nombre de villes en France un climat d’arabophobie. Ce n’était pas trop le cas à Lyon, mais davantage dans le sud, notamment Marseille ou Toulon. Dans les années 70, il y a eu un certain nombre d’attentats – comme celui contre le consulat algérien de Marseille en 1973 – qui ont entraîné l’arrêt officiel des immigrations de travail.

Par ailleurs, la France était sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Il y avait deux ministres : le Prince Poniatowski qui était Ministre l’Intérieur et Alain Peyrefitte, Garde des Sceaux (Ministre de la Justice). Lorsque la première crise du marché de l’emploi est arrivée, ils ont déplacé le discours sécuritaire et la peur ambiante sur l’augmentation du nombre de délinquants. Ils ont mis en place un certain nombre de lois appelées « sécurité et liberté ». Ces lois ont créé une culture de l’obsession de la délinquance qui était loin d’être importante auparavant. C’est comme ça que va se développer le mouvement « légitime défense » présidé par un avocat d’extrême droite, Me Garreau, et qui voulait « garroter » (ndlr, priver de liberté) tous les délinquants. Cette association avait plusieurs dizaines de milliers de membres à travers la France. En gros, son discours, c’était : « Touche pas à ma voiture, ni à mes roulettes, sinon t’es mort. » Chaque fois qu’un jeune était tué car il était pris en train de voler un autoradio ou autre chose, il y avait une mansuétude des tribunaux qui était incroyable et cette association défendait les meurtriers. Ils défendaient leur droit de légitime défense. C’était un climat très lourd. Ces deux éléments sont plus importants que la montée du Front national à cette époque.

Si aujourd’hui, il y avait un imam ou un curé dans ce genre de lutte, on se poserait beaucoup de questions.

La Marche aurait-elle pu partir d’un autre quartier que celui des Minguettes ?

Je n’en sais rien. Il y a eu plus d’incidents dans les banlieues parisiennes à la même époque. Des groupes se sont créés, notamment un qui s’appelait : « Rock against police ». Il était calqué sur les groupes anglais tels que les « Frères Abdallah ». Lyon est une ville qui a une histoire de lutte ouvrière avec les Canuts, révolutionnaire, mais il y a aussi un fort catholicisme social. Il y avait un climat particulier avec des actions qui pouvaient apparaître comme d’extrême gauche et qui trouvaient un écho à Lyon chez une partie des catholiques. Il y a une histoire spéciale de la religion chrétienne. L’église de Lyon est l’une des plus anciennes au monde et elle a un poids énorme. J’étais bien vu des notables de cette ville en étant un catholique social. On pouvait dire qu’il y avait deux pouvoirs : l’Hôtel de Ville et l’Archevêché. C’est unique en France. Cela a joué pour l’audience de la marche pour l’Égalité.

Photo Christian Delorme (2)

L’autre raison est que Lyon bénéficiait de la présence de tous les médias nationaux. Ce n’est pas le cas des autres villes de province. Quand quelque chose se passait dans cette ville, cela permettait un retentissement national. Dans les années 80, les journalistes des grands médias n’avaient aucune envie d’aller dans les banlieues parisiennes, c’était la jungle. À Lyon, des Minguettes à Bellecour, il y a juste dix kilomètres. C’était plus accessible, notamment pour les grosses radios (RTL, Europe1, RMC) qui, très vite, ont diffusé les évènements qui se passaient aux Minguettes.

Lors de la marche, vous avez réuni un groupe d’une grande mixité : chrétiens et musulmans, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. Pensez-vous que cette mixité serait possible aujourd’hui?

C’est un grand point d’interrogation. Le projet de la Marche est né grâce à un petit groupe de jeunes des Minguettes :Toumi Djaidja, Farouk Sekah, Djamel Attalah, entre autres. L’idée est partie d’eux. Moi, j’étais là en tant que grand frère, j’avais dix ans de plus et j’étais le seul à avoir une expérience militante. J’avais un réseau : Jean Costil (ndlr, à l’époque Pasteur à la Cimade) a joué un grand rôle ; on les aidait à s’organiser. C’était un groupe un peu mixte et spécial : il y avait des enfants de harkis et des enfants issus de l’immigration. À Lyon, la fracture entre les harkis et les fils de l’immigration algérienne ne posait aucun problème, contrairement à Montpellier. Il y avait quelques filles, comme Fatima Mellael. Au départ, nous étions dix-sept, puis le groupe a grandi et on s’est retrouvé à trente-trois. Il était composé de jeunes de quartiers, de militants proches du MAN… Il était assez représentatif des groupes de solidarité pour les immigrés. Si aujourd’hui, il y avait un imam ou un curé dans ce genre de lutte, on se poserait beaucoup de questions.

Etienne Aazzab

Etienne a contribué depuis 2 ans dans le journal satirique FOUTOU’ART. Il a intégré l’équipe du « clic 2014 » : Collectif local d’informations citoyennes à partir de novembre 2013. Il rejoint le Lyon Bondy Blog à partir de janvier 2014.
Twitter : @AazzabEtienne

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