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Fantasmes, Roms et intégration : la réalité des bidonvilles français

Chercheur et homme de terrain, Louis Bourgois a étudié les dynamiques de ceux qui sortent des bidonvilles et est persuadé qu’il est possible de mieux les accompagner.

ImpressionSociologue et politiste spécialisé des politiques sanitaires et sociales, Louis Bourgois a conduit, avec trois autres chercheurs une étude analysant le parcours de 50 personnes ayant réussi une insertion en France après avoir vécu en bidonville (voir l’article sur l’étude, à venir). Fin connaisseur de la question et homme de terrain, il a participé au colloque « Sortir des bidonvilles, comment trouver sa place ? », organisé par le Collectif lyonnais pour l’accès à la scolarisation et le soutien aux enfants des squats (CLASSES), vendredi 14 octobre, à l’École santé sociale Sud-Est (ESSSE). Entretien.

Les bidonvilles sont-ils des lieux où l’on vit toute sa vie ou des lieux de passage par lesquels transitent des immigrés sur le chemin de l’insertion en France ?


Notre étude voulait justement montrer que les bidonvilles sont des lieux dynamiques, où il y a des gens qui sont sur des trajectoires ascendantes. Mais la grande difficulté est que nous n’avons pas de chiffres. Ceux de la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’aide au logement (Dihal) nous donnent une image de combien de personnes vivent dans ces lieux à l’instant T. Ces chiffres restent à peu près stables (17 501 en France métropolitaine en avril 2016 NDLR). Mais rien ne nous permet de savoir si ce sont les mêmes personnes qu’il y a six mois qui vivent là ou s’il y a eu du turnover. Ce qui est sûr, c’est que depuis la réapparition des bidonvilles, dans les années 90, des milliers de personnes en sont sorties.

Quels sont les facteurs qui favorisent cette insertion ?


D’abord, la maîtrise de la langue française. C’est vrai dans tous les parcours, mais particulièrement pour ceux qui ont un profil « autonome » (voir explication dans un article à venir). Cela permet d’aller directement vers les services sociaux, sans traducteur. Ensuite, il y a l’emploi. La porte d’entrée principale se situe là, pas forcément au niveau du logement. Si une personne accède à un logement sans avoir de travail, elle sera susceptible de retourner à sa situation initiale. Ce sont les deux facteurs principaux.

Après, il y a la scolarisation des enfants. Cela aide les familles à se stabiliser sur un territoire. La stabilité est un facteur très important.

Ce qui freine beaucoup de parcours, ce sont les expulsions. Elles cassent les dynamiques enclenchées par ceux qui avaient commencé à accéder à des services, à un accompagnement social ou mis une stratégie en place. Quand ils se font expulser, ils doivent tout recommencer. C’est particulièrement problématique pour la scolarisation des enfants. C’est là que se pose beaucoup la question des politiques publiques en France, qui met l’accent sur les évacuations de site. En 2014, en région Rhône-Alpes, une personne vivant dans un squat ou un bidonville était expulsée en moyenne plus de deux fois dans l’année.

Les politiques souhaitent-ils que les habitants des bidonvilles s’insèrent ?

 

C’est une question qui crispe beaucoup au niveau politique, et qui aboutit sur des discours ethnicisants (les Roms et leur supposé mode de vie nomade sont montrés du doigt, à tort selon Louis Bourgois NDLR). Il y a une politique générale depuis dix ans qui est axée sur les expulsions, sur la destruction des sites et le renvoi des personnes. On a privilégié la notion de campements illégaux, l’idée de la présence illégale de personnes sur un lieu donné. Cela favorise la solution par l’expulsion par rapport à une approche plus sociale. Cela va à l’encontre de la volonté d’insertion.

Mais ce qu’on constate sur le terrain, c’est qu’au fur et à mesure, ils se rendent bien compte que pour résorber les bidonvilles, il faut accompagner leurs habitants vers l’insertion. On entre plus dans une logique d’accompagnement et d’aide à l’insertion. C’est ce qu’on voit à Strasbourg, Grenoble, Nantes ou Lyon par exemple.

N’ont-ils pas peur que cela provoque un « appel d’air », et que d’autres soient tentés de venir en France ?


Dans de nombreux endroits, les gens se rendent compte que cet effet d’« appel d’air » n’existe pas vraiment. Il y a un nombre stable de personnes sur la plupart des territoires et finalement, ça ne joue pas.

Comment mieux accompagner ces parcours d’insertion ?


Au niveau territorial, il faudrait une politique d’ensemble. Ne pas être dans une gestion bidonville par bidonville. Ne pas non plus traiter cette question de manière spécifique, mais l’intégrer aux schémas départementaux de lutte contre la pauvreté, d’accès à la santé et de lutte contre l’habitat indigne. Il faudrait une vision globale du problème, qui mette autour de la table les accompagnants dans les différents domaines (santé, scolarisation etc.) pour répondre de manière globale au besoin.

Qu’est-ce que l’idée de l’« aller vers » évoquée durant la conférence de CLASSES ?

C’est dire que l’on doit être dans une logique de rentrer dans le bidonville pour permettre à leurs habitants d’en sortir. Il y a très peu de présence des institutions et des services au sein de ces endroits-là. Cela peut-être par manque de moyens ou de volonté politique. Il y a aussi cette idée que le bidonville n’est pas vraiment un habitat et qu’on n’y intervient pas comme dans un habitat classique. Puis il y a la crainte de certains travailleurs sociaux d’entrer dans ces lieux, perçus comme dangereux. Pourtant, c’est essentiel pour comprendre précisément les situations des personnes, leurs conditions de vie, leurs besoins et pouvoir les accompagner là-dedans.

Dans l’étude, vous insistez également sur l’importance d’aider à l’apprentissage du français et de permettre aux personnes de comprendre leur environnement…


Il s’agit d’être dans un rôle de passerelle entre ces personnes et le droit commun, sans développer forcément des programmes très spécifiques, d’être plus dans ce rôle d’information et d’orientation des personnes.