Dans la démocratie française, l’expression citoyenne passe avant tout par l’exercice du droit de vote. Quid des sans-abris, qui doivent faire face à de nombreuses contraintes pour pouvoir exercer leur droit, dans un contexte où le lien entre SDF et décideurs est quasi inexistant ? Sont-ils des citoyens à part entière ? Reportage à Lyon au plus près de cette population exclue aussi bien socialement que démocratiquement. 

 

 

Sur le pont ensoleillé de La Péniche, un vent frais rappelle que l’été n’est pas encore installé. A l’intérieur, une vingtaine de passagers se réchauffent les mains et les cœurs autour d’une partie de cartes ou d’un café. L’embarcation est un lieu d’accueil de jour permettant aux sans-abris de se retrouver, de nouer du lien social. Quatre fois par an, Marc Gybels, le directeur de la péniche, organise un « Conseil de Balajo » qui permet de faire entendre la voix des SDF. Il s’agit de faire de la politique au sens primitif du terme, donnant droit de parole à tous, contrastant ainsi avec une société où la voix du démuni est absente du débat public.

Citoyenneté active  

Jean-François, passager de La péniche. Crédit : Páldi András

Jean-François, passager de La péniche. Crédit : Páldi András

Et pourtant. De nombreuses personnes sans-abris n’abandonnent pas la chose commune, malgré la négation de leurs droits, à l’instar de celui du logement. Pour ceux rencontrés, la plupart s’intéressent toujours à la vie de la cité, même si la déception envers les hommes politiques est palpable. Dans la démocratie française, l’expression citoyenne passe avant tout par l’exercice du droit de vote.  « Le vote, c’est important. Il faut exprimer sa voix, ce que l’on souhaite dire » témoigne Sophie, une ancienne secrétaire médicale que les mauvaises rencontres ont poussé à la rue. Jean-Philippe, un résidant du centre Notre-Dame des sans-abris, renchérit : « Voter me permet de me sentir encore dans la communauté. » Jean-François, passager de La Péniche, qui a voté pour Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 défend son geste démocratique : « Je suis citoyen, je suis français. Le vote à l’élection suprême, c’est un devoir. »

Outre l’exercice de leur droit, certains sans-abris développent également leur vision politique. Jean-François n’est pas un simple citoyen robotisé qui accompli son devoir machinalement. Il a une conscience citoyenne qui devient force de proposition  : « Je prône un mandat présidentiel de dix ans qui donnerait le temps au chef de l’Etat de mener sa politique. Sur la politique locale, mon expérience de sans-abri me donne de nombreuses idées.» Et comme tous individus, il se laisse  caresser par l’utopie : ” Parfois, je rêve d’un mécène pour parer aux manques de moyens des politiques.” Anthony, la vingtaine bien entamée, sac à dos de 30 litres sur le dos, partage cette chimère d’une organisation politique : « Je voudrais voir des philosophes à la tête du pays. Oui, un Conseil de philosophes ! » rêve-t-il, dans une version contemporaine de Callipolis, la cité idéale décrite par Platon dans la République.

Anthony, un SDF qui rêve d'un conseil de philosophes pour diriger le pays. Crédit : Páldi András

Anthony, un SDF qui rêve d’un conseil de philosophes pour diriger le pays. Crédit : Páldi András

Vote censitaire

« Le premier obstacle à l’expression de la citoyenneté, c’est la question du logement » explique Marc Gybels, de La Péniche. Certes, depuis 1998, une loi relative à la lutte contre les exclusions ouvre l’inscription sur les listes électorales aux sans-abris. Pour la plupart des SDF, il s’agit de se domicilier dans un centre agréé par les préfectures.

Mais des limites existent à ce dispositif, notamment dans le nombre d’inscriptions autorisées par les instances dans chaque centre. Et, pour voter, il faut une pièce d’identité. Pour en obtenir une, il faut avancer une justification de domicile, parfois impossible à obtenir pour les sans-abri lorsque les centres agrées ont atteint leur quota. En outre, la question des moyens financiers est également évoquée. « Depuis 2012, je suis dans l’incapacité de voter, car je n’avais pas d’adresse fixe et surtout, pas d’argent pour refaire mes papiers qu’on m’avait volés » explique Anthony. Une situation qui rappelle indirectement le vote censitaire.

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Marc Gybels, directeur de La péniche. Crédit : Páldi András

L’itinérance de cette population est un frein. «  Certes, un SDF peut s’inscrire sur les listes électorales auprès de la préfecture. Mais quelle préfecture ? » explique Marc Gybels, directeur de La Péniche. Par l’essence même de sa condition, le sans-abri est mobile. Inscrit sur les listes électorales à Lyon, il peut – par nécessité ou par survie – se retrouver à Marseille ou ailleurs au moment du scrutin. L’outil de la procuration ? Le SDF est souvent isolé, seul, enterrant de fait cet outil. Pour les sans-abris établit dans une ville, la question de l’itinérance intramuros est également problématique dans l’expression politique, notamment dans le cadre des élections municipales. Jean-François explique :

 « Je vote pour les élections nationales et européennes, mais au niveau local, je n’ai pas envie de m’exprimer. Je ne me sens pas attaché à un quartier, à un arrondissement. Je suis déraciné, car je bouge d’arrondissement en arrondissement. A quoi bon m’investir dans la politique locale si je vote pour le maire du 7ème et que quelques jours après, je m’installe dans le 8ème ? »

In fine, la complexité des situations administratives et les conditions de vie extrêmes empêchent le sans-abri d’exprimer sa citoyenneté.

La Péniche est un centre d'accueil de jour ouvert de 10H à 18H. Crédits : Páldi András

La Péniche est un centre d’accueil de jour ouvert de 10H à 18H. Crédits : Páldi András

 

La relation entre SDF et politiques est quasi inexistante

Comment faire alors pour que cette frange de la population française puisse partager ses doléances ? Si le sans-abri ne peut accéder au politique, le politique vient-il à lui ? Marc estime qu’il y a un «  vrai soutien des politiques, qu’ils viennent discuter, faire des tables rondes avec les passagers ». Une vision qui semble isolée du reste du milieu. « La seule fois où j’ai vu des politiques  dans les centres, c’était pendant  les campagnes électorales. On ne les voit pas le reste du temps », explique Anthony.

Le rapport direct entre décideurs politiques et sans-abris est quasi inexistant. Dans son étude intitulée « la question SDF au prisme des médias », Julien Damon explique que « la principale voie d’information pour les politiques consiste en une appréciation des informations rapportées par les associations sur les SDF à partir du prisme médiatique. » Les associations apparaissent comme « propriétaire » de la question des sans-abris, qui relaient vers les médias les problématiques liées à cette population. Il existe donc un double filtre qui limite le rapport direct entre politique et sans-abris, celui des médias et celui des associations.

Damon Julien, « La question sdf au prisme des médias », Espaces et sociétés 1/ 2004 (n° 116-117), p. 93-93

Damon Julien, « La question sdf au prisme des médias », Espaces et sociétés 1/ 2004 (n° 116-117), p. 93-93

Ce manque de contact entre les deux extrémités a pour conséquence que les élus possèdent une vision biaisée du sans-abri.  « Les politiques font une généralité des sans-abris. Certains ont des problèmes d’addiction, mais pas tous » défend Jean-François, l’un des passagers de la Péniche. « Les politiques sont restés attachés à la figure classique du sans domicile fixe : barbu, avec son litron de pinard…La réalité est aujourd’hui différente. Il y a des familles, des gens qui travaillent » explique Annaïg Abjean, directrice de la Mission régionale d’information sur l’exclusion (MRIE). « La complexité de la question nuit à la façon que les politiques puissent avoir à la penser » explique Françis Vernede, sociologue  chargé de mission auprès du MRIE.

Ce sont les associations qui font la grande partie du travail normalement garantit par l’Etat, comme le prouve le rapport annuel sur l’état du mal-logement en France rédigé par la Fondation Abbé Pierre. «C’est un fonctionnement à l’envers. La production de données dans ce domaine devrait être assurée par l’Etat. Ca fait même partie des prérogatives du ministère du Logement » se désole Françis Vernede. Et si les sans-abri s’organisaient par eux-mêmes pour se faire entendre dans le grand débat national, comme cela se fait dans d’autres pays, à l’instar de la Hongrie ? « Le problème est qu’il n’ y a pas de grandes associations portées par les SDF pour les SDF. Ca peut exister, mais c’est très marginal. En général se sont des groupes qui implosent rapidement » analyse Annaïg Abjean. Un constat corroboré par Jean-François :  « la communauté SDF ne prend pas en main ».

Maxime Hanssen

Ex Service civique au #LBB. Diplômé d'une maîtrise d'Histoire après un mémoire de recherche sur l'histoire politique de la Hongrie. Journaliste à Acteurs de l'économie - La Tribune. En formation professionnelle à l'ESJ Lille Pro. Contributeur éternel au LBB et citoyen européen.