Oussama et Mohamad ont fuit le sang et les affrontements. A Lyon, ces Syriens racontent leur exil. Dans le sillage des révolutions arabes, les deux jeunes hommes continuent à espérer une reconstruction démocratique de la Syrie. Pour cela, ils participent à l’urgence humanitaire en retournant régulièrement dans le nord libéré du pays.

 Ossama OK

Illustration : Eric Sintès http://le-blog-a-sintes.over-blog.com/

C’est l’heure du thé, en ce samedi après-midi. Nous avons rendez-vous avec Ossama et Mohamad dans la maison cossue de Bassem, bénévole de l’association Free Syria Lyon. Lorsque nous arrivons, ils discutent avec les chauffeurs du camion qui les amène tous les 2 ou 3 mois aider les victimes de la guerre, lors de leurs actions humanitaires.

LBB : Dans notre discussion préparatoire, vous avez préféré utiliser le mot de révolution plutôt que de guerre. Pourquoi ?

Ossama : Ce qui se passe maintenant, cela doit se passer depuis 40 ans. Hafez el-Assad, le père de Bachar massacre depuis 1981 (massacre de Hamaa). Al Assad a pris les richesses du pays pour lui et sa famille. Le SMIC est à 100€ chez nous. Les gens sont sous pression… Et là, ça explose ! Au début, pendant les 6 premiers mois, il n’y avait pas de balle, pas de violence, pas d’étranger qui venait dans le pays (NDLR : des islamistes). J’ai participé à ces révoltes. Mais en Syrie, c’est encore pire qu’en Tunisie ou en Égypte. Là-bas il y avait au-moins quelques journaux. Ici il n’y a rien du tout. On est enfermés. C’est comme en Iran, voir pire !

Mais maintenant que la révolution est enclenchée, c’est trop tard, rien ne peut l’arrêter. Le sang amène du sang. Al Assad se trompe quand il pense qu’il va nous arrêter en nous tuant. Des gens de ma famille sont morts. Jamais je ne m’arrêterai. Bachar est un assassin sans pitié. On lui demande simplement de partir, mais lui préfère utiliser des armes chimiques sur le peuple.

Pensiez-vous au départ que la situation allait s’enflammer à ce point ?

Mohamad : Non, je n’aurais jamais pensé à un tel massacre. Je croyais qu’au bout de 6 mois, un an, comme dans les autres pays où il y a eu la révolution arabe, la situation allait se calmer. Dans aucun autre pays on est arrivé à ça !

Ossama : J’ai passé 2 ans dans l’armée et je savais qu’il n’allait pas partir comme ça : l’armée ne protège pas le pays, elle protège Bachar. Depuis le début de l’année 2011, nous avons commencé à recevoir des balles. Le message était clair : on ne devait pas bouger. Pourtant on n’avait même pas lancé de cailloux !

Bassem : Un simple soldat alaouite aura plus de pouvoir qu’un autre soldat, par exemple sunnite. Les hauts gradés ont des gardes du corps, des voitures… que n’ont pas les autres. Al Assad a trop gâté ses proches. C’est pour ça aussi que l’armée libre connaît autant de problèmes : il n’y a pas un pilote qui se soit désisté de l’armée du régime. Tout ce qui est stratégique est contrôlé par les alaouites. C’est programmé depuis 40 ans : ils ont beaucoup utilisé le piston ! On s’était plus ou moins habitué à cette situation. Mais aujourd’hui, après ce qui s’est passé, on ne peut plus, on doit prendre position.

Ossama : Le régime nous fait croire à des conflit avec Israël pour qu’on se serre la ceinture. Pendant ce temps, ils achetent des armes, qui finissent par se retourner contre nous.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer qui compose l’armée libre ? Que pensez-vous de cette armée ?

Ossama : Ce sont des soldats qui ont quitté l’armée régulière. Ils font du bon travail. C’est vrai que ce ne sont pas des anges : ils ont été formés par l’armée de Bachar. Mais ils sont du bon côté et combattent le régime aujourd’hui.

Les étrangers (NDLR : des islamistes) sont arrivés en masse dans le pays. On ne sait pas d’où ils viennent, mais ils sont partout maintenant. Pour moi, ils ont un rôle : ils nous aident, parce que sinon ça n’en finira jamais. Mais après la révolution, ils devront rentrer chez eux ! Ils ne devront pas peser sur notre politique.

 

« La Syrie est une mosaïque de peuples. On ne peut pas accepter l’islamisme radical. »

 

Bassem : La Syrie est une mosaïque de peuples. On ne peut pas accepter l’islamisme radical. La population ne veut pas de ça et eux-mêmes le savent. On a besoin d’eux, tout comme on a besoin d’une frappe aérienne de la communauté internationale pour affaiblir Al Assad et ses armes lourdes. Sinon on ne gagnera jamais !

Ossama et Mohamad, vous pouvez nous raconter votre trajet pour venir en France ?

Ossama : Quand on m’a demandé de partir en guerre contre mon propre peuple, j’ai déserté et on m’a recherché. On est venu 2 fois me chercher mais je me suis caché sous le toit de la maison, dans les tuiles, avec un couteau pour me défendre.

Pour venir en France, je suis allé prendre l’avion à Beyrouth. J’étais recherché, je ne pouvais donc pas passer par les routes officielles. Je suis donc parti à pied la nuit, sans sac mais avec quelques papiers. Quand j’étais déjà bien éloigné de Damas, j’ai pris une voiture, puis arrivé dans les montagnes, j’ai pris une moto jusqu’à la frontière libanaise. Enfin, j’ai fait de l’auto-stop et un taxi, et je suis arrivé. J’ai mis 3 jours pour parcourir 180 km entre Damas et l’ambassade de France à Beyrouth.

Mohamad : J’ai pris l’avion de Beyrouth jusqu’en Suède, où est une partie de ma famille. Mais là-bas, au bout de 4 mois, je n’ai pas eu de visa. Bassem et l’association m’ont pris en charge à Lyon…

Bassem : La police m’a appelé un soir à 23h pour le prendre en charge. J’ai dit que ce n’était pas notre rôle. Mais il dormait seul dans la petite mosquée de l’aéroport St Exupéry et il n’y avait pas d’autre choix. A 5h du matin j’étais donc à l’aéroport pour venir le chercher.
Beyrouth a des relations privilégiées avec la France. Tous les ressortissants des villes de Syrie n’ont pas droit aux visas, surtout vers la France. Il faut donc passer par Beyrouth.

free syria

Un convoi partant de Lyon, organisé par l’association Free Syria

Vous avez décidé de partir de Syrie. Pouvez-vous nous expliquer comment s’est fait ce choix ?

Bassem : Un billet d’avion vers l’Europe coûte 600€. Aujourd’hui, ceux qui arrivent à sortir de Syrie sont les plus forts financièrement, psychologiquement, etc. Le vrai problème, ce sont les gens qui ne peuvent pas sortir de leur ville ou de leur village pour louer ne serait-ce qu’une chambre dans une autre ville, moins dangereuse. Toutes les aides que l’on prépare aujourd’hui sont basées là-dessus : on doit investir en Syrie pour que les syriens restent dans le pays. Sinon on laisse la place aux étrangers qui viennent pour faire le djiad chez nous. Les réfugiés que nous avons ici travaillent énormément pour leur pays. Plus que si ils étaient restés là-bas. Ils préparent des convois et Oussama est déjà parti plusieurs fois en Turquie, à la frontière syrienne. Au pays il pouvait crier et manifester, mais ici il prépare des colis alimentaires, des kits d’hygiène, des vêtements…
Avec Free Syria Lyon, on prépare actuellement un camp de réfugiés à l’intérieur de la Syrie, dans le nord, dans un village libéré. Il y aura une école, des soins, etc (plus d’infos sur le campement ici : http://freesyrialyon.byethost6.com/).

Expliquez-nous votre vie en France, au quotidien…

Bassem : Pour le moment, Ossama habite dans un abri de jardin à la maison. D’autres réfugiés sont en collocation, pour éviter de trop dépenser d’argent. Oussama et Mohamad sont inscrits dans une école pour les étrangers. Ils apprennent le français et l’État français donne une prime de 360€/mois pour les réfugiés. Nous essayons de les occuper. Ils nous aident à charger et à décharger les camions, à trier les vêtements, les médicaments qui sont parfois périmés… Aujourd’hui, par exemple, ils sont là depuis 9 heure du matin.

“Je n’aurais jamais cru qu’un président puisse utiliser des armes chimiques contre son propre peuple !”

On vous a vu lors de manifestations. Est-ce que vous avez de bonnes relations avec les français et pensez-vous pouvoir les convaincre qu’il faut agir pour la Syrie ?

Ossama : J’essaie d’expliquer ici ce qui se passe dans mon pays. On a lancé une opération pour collecter 10 000 chaussures. Nous montons un chapiteau certains samedis rue de la République, en face du Printemps. Il attire beaucoup de monde et on se retrouve entre Syriens pour discuter. Un tel dira qu’il a trouvé du travail, un autre qu’il est toujours dans sa recherche, un autre qu’il n’a toujours pas sa carte de séjour et qu’il ne peut pas travailler… On a de bonnes relations avec les familles kurdes de Syrie qui sont là depuis longtemps et qui sont biens installées.

Bassem : Ils nous aident, ça nous décharge : les réfugiés ont du mal à prendre les transports, à lire les arrêts, etc. Mais ils se débrouillent quand même très bien pour des gens qui sont à peine arrivés ici !

Ossama : C’est vrai ! Quand j’étais en Syrie, je n’ai jamais quitté mon village. Mais à peine arrivé en France, j’ai pris une voiture pour aller en Italie. Je suis allé à Paris, Nantes, Poitiers…

Pensez-vous que Bachar soit prêt à absolument tout pour garder le pouvoir ?

Ossama : Oui. J’ai peur qu’Assad, une fois arrivé au bout de son règne, utilise toutes ses armes chimiques. Et mêmes d’autres armes…

Mohamad : Il est prêt à tout. Je n’aurais jamais cru qu’un président puisse utiliser des armes chimiques contre son propre peuple !

Bassem : On fait ce qu’on peut pour protéger la population de ce tyran. On a envoyé des ambulances, avec des centaines de masques, de cartouches, de combinaisons, de chaussures et des milliers de gélules et de testeurs anti-chimiques. Un masque coûte 600€ mais on craint qu’il se passe des choses encore plus terribles.

Pensez-vous qu’il faudrait des frappes ciblées contre l’armée du régime ?

Bassem : On est contre une intervention française, américaine ou turque. Mais on est pour des frappes ciblées sur des lanceurs de missiles. On ne craint pas un embrasement général du Proche Orient à cause de ces frappes ciblées, contrairement à une intervention au sol qui serait mal vécu dans la région. Ce sont les avions qui nous tuent et aujourd’hui le danger vient du ciel. On ne peut pas libérer des villes, parce qu’après elles sont bombardées. L’armée libre préfère ne pas rentrer dans des villes qu’ils pourraient libérer.

Comment se porte votre famille, avez-vous perdu des proches ?

Bassem : Il n’y a pas une famille aujourd’hui en Syrie qui n’a pas de la famille morte, déplacée ou prisonnière.

Mohamad : Mon oncle, des amis et les enfants de mes cousins sont morts… Avec mes parents, tout de suite après le massacre de Banyes, nous avons fuit au Liban, comme beaucoup de personnes dans la région. Par la Turquie, par le Liban, par l’Europe… Chacun ses moyens pour se sauver. Certaines personnes sont revenues. Mais dans ma région, la majorité des habitants sont alaouites (NDLR : contrairement au reste du pays où les alaouites sont minoritaires). La ville de Tartous est calme (voir l’article de Rue89 sur la situation de la côté syrienne), même pas une balle n’a été tirée. La majorité étant alaouite, les gens préfèrent rester calme. Ma sœur qui est restée là-bas n’a donc pas de problème pour le moment.

« Par la Turquie, par le Liban, par l’Europe… Chacun ses moyens pour se sauver. »

Ossama : Mes parents n’arrivent pas à sortir de Damas, pour aller par exemple en Jordanie. Ils ont été déplacés deux fois dans la ville, qui a été bombardée à plusieurs reprises. Maintenant qu’ils sont en plein centre, ils sont à l’abri. Par contre la vie très chère et il faut souvent dormir à 5 dans une chambre.

Comment se portent vos amis ?

Oussama : Mes amis sont des collègues de travail, des gens de mon quartier. Avant la révolution, je m’entendais bien avec tout le monde. J’avais des amis qui étaient avec Bachar. Mais avec ce qui s’est passé, ce n’est plus possible. Je respecte cependant leur point de vue.

Mohamad : A la fac, il y avait des pro-Bachar. Ils sont souvent issus de familles qui sont dans l’armée ou qui sont bien placés. Depuis la révolution, il y a un écart qui s’est creusé entre nous. Dès qu’il y a un problème avec un pro-Bachar, on n’appelle pas la police. Il y a un règlement de compte sur place et on se fait tabasser ! Ils ont l’autorité et abusent du pouvoir.

« Avant la révolution, je m’entendais bien avec tout le monde. J’avais des amis qui étaient avec Bachar. Mais avec ce qui s’est passé, ce n’est plus possible. »

Comment voyez-vous l’avenir de la Syrie ? Sera-t-il avec, ou sans Bachar ?

Mohamad : Après 40 ans de dictature, on sait que ce sera dur et qu’il faudra plusieurs années, comme en Tunisie ou en Libye. Mais ça ne pourra qu’aller mieux. Ce sera comme Kahdafi. Tout le monde est contre lui, à part l’Iran et la Russie.

Ossama : Le pays est totalement détruit et il faudra du temps pour tout reconstruire, même après le départ d’Al Assad. Nous sommes prêts à retourner dans notre pays pour le reconstruire.

Bassem : Le pire ce serait de diviser ce pays en 2 ou en 3. On craint que les djihadistes ou les russes cherchent à séparer le pays en plusieurs parties : alaouite, kurde, druze, etc. Ce serait un 2ème Irak ou un 2ème Afghanistan. La Syrie est un pays de mélange où nous vivons tous ensemble… Il ne faut pas que les djihadistes viennent s’installer pour changer cet équilibre.

Propos recueillis par Sylvain Ortega

Repère :

Plus de 2,4 millions de syriens sont réfugiés hors de leur pays :http://www.msf.fr/actualite/dossiers/urgence-syrie

Sylvain Ortega

Journaliste de formation et Lyon Bondy Blogueur, j'écris sur des sujets variés (politique, société, cultures urbaines...) et participe aux différentes activités de l'association. Longue vie au LBB ! https://twitter.com/SylvainOrtega