L’écriture pour tous, sans contraintes, sans attente de productivité ni thème imposé, mais en laissant libre ceux qui désirent manier les mots et s’attarder sur leur sens. Dans quelque langue que ce soit. L’association Dans tous les sens défend cette démarche profondément politique. Installée à Vaulx-en-Velin depuis 20 ans, elle met en place des ateliers d’écriture hebdomadaires ouverts à tous. Nous sommes allés à la rencontre des deux écrivains-animateurs, Mohammed El Amraoui et Roger Dextre. Deux passionnés de la page soucieux de la laisser blanche à ceux qui souhaitent y laisser une trace.

 

LBB : Qu’est-ce qui vous a motivé à partager vos expériences d’écrivains et à créer ces ateliers d’écriture ? 

Roger Dextre : En ce qui me concerne, j’avais déjà travaillé sur des activités du même type dans des cadres différents, avec des personnes en situation de handicap par exemple, ou dans les centres sociaux, etc. C’est la compagnie de théâtre LZD-Lézard Dramatique qui a initié l’expérience d’ateliers d’écriture à Vaulx-en-Velin. C’est par leur intermédiaire que s’est créée l’association Dans tous les sens il y a vingt ans. Je crois que beaucoup de gens à Vaulx-en-Velin en avaient assez des écritures politiques, sociologiques ou même à visées informatives, qui ne permettent pas l’expression de tous. Et surtout qui fixent un cadre contraignant. D’où le désir qui nous a été communiqué de poursuivre l’expérience d’ateliers d’écriture, mais qui se définissent comme littéraires. Et où les gens peuvent écrire librement à partir de leurs envies. Ça nous amène à rencontrer des personnes de tous âges et de tous milieux. Certains n’osaient pas et pensaient que ce qu’ils écrivaient était mauvais, ou pas intéressant, et finalement ils franchissent le pas. Il y a beaucoup de choses qui ressortent. On se rend compte que l’écriture est quelque chose d’assez inépuisable.

Pas dans la tyrannie de l’orthographe

Mohammed El Amraoui : Ça s’est fait un peu par hasard, même si le hasard est toujours un peu objectif… Je pense que j’étais préparé pour ça d’une certaine façon, puisque j’ai commencé le français dans la difficulté. L’écriture a été le moyen pour moi d’apprivoiser cette langue, de contourner les problèmes qu’on peut rencontrer avec une langue étrangère. J’écrivais déjà beaucoup en arabe lorsque j’étais au Maroc, puis en français quand je suis arrivé à Lyon en 1989. L’écriture est vite devenue une question de passion et j’ai voulu la partager. Non seulement pour s’enrichir des expériences des autres. Mais aussi parce qu’on est convaincus que ce n’est pas un luxe d’écrire. C’est un droit et il est important de le rendre complémentaire à la parole. Nous ne sommes pas dans la tyrannie de l’orthographe, de la correction ou de l’évaluation, c’est davantage un espace de liberté pour se rencontrer soi-même, et pour un faire un lien entre cette sphère individuelle et celle des autres. La preuve que l’écriture n’est pas seulement solitaire, cantonnée à l’intimité d’une personne, mais qu’elle peut permettre le lien social. Ici c’est d’ailleurs elle qui créée le lien et pas l’inverse.

Les ateliers d’écriture mis en place par votre association Dans tous les sens s’inscrivent dans la durée. Qu’est-ce que cela apporte ?

M.A : On est très attachés à ce fonctionnement parce qu’il permet d’établir une continuité. D’une part au niveau des textes, chacun poursuivant ses écrits d’atelier en atelier, soit sous forme de longs récits qui atteignent parfois 300 voire 400 pages, soit par la rédaction de textes, nouvelles, poèmes indépendants qui forment au final un tout. Il en ressort de la confiance, de la sérénité et des possibilités de retour et d’échanges sur les textes de plus en plus sincères et affinés.

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R.D : Et puis c’était la volonté politique de l’association de mettre en place cette continuité. Le but n’est pas de prétendre être dans une démarche pédagogique, thérapeutique ou sociologique. On essaye vraiment de casser tout ça. On reste vraiment basés sur l’écriture en tant qu’acte de création libre à chacun.

C’est la capacité créative des gens qui amène le sens et le plaisir qu’on trouve à lire et à écrire

M.A : Oui cet aspect des ateliers est très important. On part de la pratique. Après cela peut déboucher sur des réflexions sur la culture, l’art ou le caractère essentiel de la lecture et de l’écriture par exemple. Mais toujours à partir de la pratique. Ce qui manque sans doute dans la pédagogie telle qu’on la connaît en général, c’est qu’on analyse beaucoup les textes comme des mécaniciens, en oubliant un peu que c’est souvent la capacité créative des gens qui amène le sens et le plaisir qu’on trouve à lire et à écrire.

L’inscription locale à Vaulx-en-Velin a un sens géographique et politique… 

M.A : Oui, l’installation de ces ateliers dans une banlieue est importante. C’est dire que l’écriture, c’est pour tout le monde. Il y a des gens de Vaulx-en-Velin qui sont là, d’autres viennent d’ailleurs aussi bien sûr. Mais on rencontre vraiment des gens d’horizons très différents, qui ont plus ou moins l’habitude d’écrire et qui exercent des professions très diverses.

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R.D : Et ça ne pose aucun problème ! Quand on présente l’association, certains sont surpris par ça. On accueille des ouvriers, des médecins, des jeunes de quartiers qui ont envie d’écrire, des chômeurs, et ce qui est amusant c’est que la question du métier n’est jamais posée au début ! Étant donné qu’on est là pour écrire, le lien se fait par ce biais-là et « la catégorie socioprofessionnelle » de chacun n’a pas beaucoup d’importance.

Pouvez-vous nous expliquer les évolutions de vos ateliers d’écriture depuis 20 ans ?

R.D : Au début, on avait surtout des gens de Vaulx-en-Velin. Puis des personnes d’autres endroits sont venues via les interventions qu’on a fait dans les centres sociaux, les écoles, collèges et lycées qui nous ont donné plus de visibilité. On a le festival EHLM (Écriture Hors les Murs) qui se déroule tous les deux ans dans différents lieux de Vaulx-en-Velin et qui permet de rendre audible ce qui se fait ici et dans d’autres associations. Il y a aussi des lectures organisées dans les bibliothèques, centres sociaux, brasseries, etc. pour que les participants puissent amener leurs créations à l’extérieur, mais toujours selon leurs envies. Certains tiennent à les montrer, d’autres pas du tout, mais ça coexiste très bien.

« Généralement les gens s’installent dans la durée »

M.A : Petit à petit, des mères de famille sont venues participer aussi, ou des gens qui n’avaient jamais écrit et qui, d’ailleurs, apportent toujours quelque chose de singulier, une voix un peu particulière qui diffère des autres.. C’est enrichissant. Mais on a la plupart des personnes qui sont là depuis longtemps, 10 voire 15 ans parfois ! Bien sûr il y en a d’autres qui ne restent que deux ans, ou même six mois. Mais généralement les gens s’installent dans la durée. Je pense que cette fidélité vient aussi du fait qu’il n’y ait pas d’attente de productivité, de performance. C’est vraiment un espace d’ouverture et une manière de repenser le rapport de chacun à sa propre parole et à celle des autres.