Immersion, au delà de l’écran de fumée, dans le dernier maillon de la chaine de distribution de cannabis dans la périphérie lyonnaise.

1.2 shit

Illustration : Tunisicatures.


A l’heure où les affaires de blanchiment d’argent touchent certains élus
, et que le  débat de la dépénalisation du cannabis fait son retour en bon de serpent de mer, il est temps d’avoir un regard neuf sur la question. Puisque l’ensemble des médias fait du prêt à penser sur le sujet, le Lyon Bondy Blog s’est attelé à regarder ce commerce du point de vue du consommateur final. Sans vouloir faire l’apologie de l’usage de stupéfiants, force est de constater que le cannabis est un produit en vente libre, à défaut d’être légale.

« Salut gros, y’a moyen de moyenner ou c’est le moyen âge ? »

Le manège est toujours le même dans nos quartiers. Une voiture arrive et se gare. Un bref trajet jusqu’au hall d’entrée le plus proche, une petite station à l’intérieur, puis le client s’en va comme il est venu. La transaction n’a pas duré plus de 3 à 5 minutes, pour un montant moyen de 20 euros en contre partie de 3 à 6 grammes. Il y a des nuances quand même quant à la gestion du chaland, selon que l’on aille dans tel ou tel quartier. Trois tendances se dessinent, principalement.

  1. 1) Il y a la méthode « horde barbare ». L’entrée de l’allée est occupée par une demi douzaine de jeunes. Les vitres des portes sont fendues, l’interphone est hors d’usage, et les tags ponctuent de couleurs une allée grise comme le béton dénudé. Il y a du bruit, de la fumée, des cannettes vides, des cadavres de kebabs jonchent le sol et seule fonctionne l’ampoule sur cette scène triste à mourir. On se dit alors qu’il doit faire bon déménager quand on en a les moyens.
  1. 2) Plus soft pour les résidents, il y a la méthode de « l’affût ». Le client entre dans une allée vide est bien tenue. Aucune dégradation n’est à déplorer. En quelques secondes, quelqu’un emboîte le pas de notre acheteur. Une boite aux lettres s’ouvre, et la transaction est faite. Drôle de courrier, où c’est le facteur qui risque de finir en accusé de réception. Puis les deux comparses ressortent, en prenant soin de ne pas être ensemble à cet instant.
  1. 3) En fin, il y a le service « shit drive ». Une voiture s’arrête, le conducteur se fait aborder pour passer commande, mais pas par Ronald Mc Donald. Un échange s’opère subrepticement et le véhicule repart.

Dans les trois cas, un itinéraire « anti lardus », parfois très pointu, est indiqué pour éviter la maréchaussée… Petit geste commercial pour fidéliser la clientèle. On en serait presque à distribuer des cartes fidélités. Concrètement, plus on vient et mieux on est servi…

Possibilités de gravir les échelons rapides et réelles

Pour les besoins de l’article, l’observation dure plusieurs mois, et voit les équipes arriver, se mettre en place, puis changer à nouveau. Le turn over est plus ou moins important selon les quartiers. Mais là encore des nuances existent selon l’endroit où l’on se trouve. Toujours est-il que la moyenne d’age est sensiblement la même d’un groupe à l’autre, à peu près la vingtaine. A mesure des « visites », les langues se délient, et tous éclatent de rire en entendant qu’ils gagneraient 200 euros par jour dans ce commerce. La aussi le capitalisme à prit sa place, et les petites mains de cette activité ressemblent à une forme de prolétariat dont le syndicat majoritaire serait le « tu marches ou tu fermes ta gueule ». D’ailleurs, très peu de grosses cylindrées allemandes stationnent à proximité du distributeur final. Mais comme le disait une élue de Marseille, le trafic de stupéfiants demeure le premier employeur dans certains quartiers. Et les possibilités de gravir les échelons sont rapides et réelles, pour peu que l’auto entrepreneur « en herbe » ne croise pas le chemin d’un projectile en plomb et cuivre du 7.62mm Kalachnikov. Les dépôts de bilans et cessation d’activités sont en effet radicaux dans ce domaine.

Il s’avère, et la crise aidant, que les sirènes d’un argent rapide fassent miroiter aux jeunes de ces quartiers une place dans la société de consommation. Attirés comme autant d’oiseaux par les miettes d’un gâteau dont même les spécialistes ont du mal à estimer la taille et le poids.

La législation sert principalement à faciliter les contrôles

Du coté de la police, celle-ci fait irruption pour un contrôle du véhicule, armes aux poings et un petit trajet par le commissariat. Votre serviteur du Lyon Bondy Blog en a fait les frais. Cela fait bizarre de se voir dans la peau d’un gangster aux yeux des passants. Visiblement, certaines adresses aiguisent la curiosité des policiers. Dans le panier à salades, on m’épargne les menottes. Le ton baisse en route, car force est de constater qu’ils n’ont pas appréhendé le nouveau Pablo Escobar. Un petit coup d’oeil dans le Judex (Base de données des personnes fichées en France), à l’arrivée au poste, pour vérifier qu’il n’y a pas de fiche de recherche ou d’antécédent judiciaire à mon encontre. Le constat s’impose que le consommateur délictueux est auditionné brièvement pour un rappel à la loi. Pas de test de dépistage, pas d’interrogatoire poussé pour avoir des renseignements, pas même une menace de garde à vue. Un policier reconnaît que la législation condamnant le consommateur sert en fait, et principalement, à faciliter les contrôles en vue d’établir des faits de transactions dans telle où telle allée. Une fois compilés à hauteur de quelques dizaines, ces procès verbaux seront utilisés pour engager une probable procédure d’enquête, histoire de garder la main quand elle ne sert pas à se boucher la vue. Cela semble vouloir prouver que le soleil est levé alors qu’il fait jour. S’en suit une conversation surréaliste sur le cadre légal assurant les libertés individuelles.

Un second brigadier lâchera que la rumeur court concernant un produit de synthèse très dangereux, qui se fabriquerait dans un laboratoire clandestin, histoire d’intoxiquer le toxicomane certainement. Une photo sans sourire, un relevé papillaire, une signature,  et ciao. Deux heures sont passées, et tout reprend sa place.

Si ce papier n’entend pas apporter de solution ou de remède, il impose un constat consternant. Visiblement, il ne se pose pas d’obstacle majeur à la consommation en France. Sans vouloir tomber dans la névrose paranoïaque ou la théorie du complot, on en serait à se demander si le flux financier généré par cette activité ne sert pas de prix à payer pour une paix sociale de façade dans les confins de la République, surtout en temps de crise.

Toujours est-il que le client est toujours reçu à bras ouverts, et sans grande difficulté. Si le droit ce citer existe « de jure », il existe aussi un droit de shitter « de facto », dans nos banlieues.
Illustration : Tunisicatures 
Consultez notre émission Lyon Bondy Live sur la légalisation du cannabis. Toujours sur Radio Pluriel

David Vallat

J’ai déjà été manutentionnaire, préparateur de commande, soudeur, métallier, dépanneur, serrurier, éboueur, administrateur des ventes export, déménageur, négociateur immobilier, métreur dans le bâtiment, fleuriste, kébabiste, démineur, agent d’entretien, figurant pour des courts métrage, carrossier peintre, mécanicien auto, consultant en explosif pour le cinéma, chasseur alpin au 159 de Briançon, peintre en bâtiment, formateur sur armes légères et fusils d’assauts, pointeur mortier lourd, poseur de charpentes métalliques, restaurateur, conseiller juridique, gréviste de la faim, arbitre d’épreuve pour le brevet de moniteur de ski, comptable dans une association de malfaiteur, traducteur anglais arabe, écrivain public, élagueur pour l’office national des forets, négociant en matériel de toutes sortes, chef de chantier,
conducteur de travaux. (Liste non exhaustive).

Au Lyon Bondy Blog depuis mars 2012.

Ma devise serait : « Mieux vaut passer pour un ignorant, mais ne pas le rester, plutôt que de le cacher, et continuer à l’être. »