Tribunal de grande instance de Lyon, comparution immédiate du mardi 5 juin 2018.

C’est dans une salle dissipée et bruyante, aux alentours de 15 heures, que comparaît un nouveau prévenu au tribunal de grande instance de Lyon. Sonnerie de téléphone, bavardages, ou encore va-et-vient des avocats… un remue-ménage envahit le début de l’audience. L’huissier, contraint de hausser la voix, annonce le nom de l’individu qui se présente à l’intérieur du box des accusés. Entouré par deux gardiens de la paix, Johan* n’a pas l’air de s’inquiéter de sa situation. Du haut de ses 25 ans, le jeune homme commence à bien connaître les quatre murs qui l’entourent. Déjà jugé ultérieurement pour plusieurs délits, il affronte la tête haute, d’un air imperturbable et placide, les paroles du juge. Néanmoins, il se pourrait bien que cette fois, les faits reprochés au récidiviste soient plus contraignants.

Actuellement placé en détention, Johan est suspecté d’avoir « détenu sans autorisation du cannabis et d’en avoir offert ou cédé du 15 mars au 24 avril 2018 dans la commune de Vénissieux », ville où il habite par ailleurs avec sa mère. Selon les dires de madame le juge, il comparaît également pour avoir « résisté avec violence, seul et sans arme, à des policiers, boulevard Lénine ». Seulement voilà, le cas de Johan est particulier. Depuis le 26 février, le jeune Vénissian était incarcéré en semi-liberté pour lui permettre de trouver du travail, et ce, jusqu’au 11 septembre 2018, avant d’être définitivement relâché. Johan avait même réussi à obtenir un élargissement de cet aménagement de peine, plus astreinte aux horaires imposés. Visiblement, le jeune homme a préféré profiter de son temps libre pour s’abandonner à quelques activités bien mieux rémunérées qu’un petit job sur les abords lyonnais.

Avant que Johan ne soit interpellé, les policiers avaient déjà mené une enquête préliminaire pour associer le garçon au trafic de stupéfiants. Les faits remontent alors à mi-avril. Un appel téléphonique anonyme interpelle la police municipale de Vénissieux. Une personne leur confie qu’elle voit, depuis l’immeuble où elle réside, de la résine de cannabis « sauter » par dessus l’appartement d’un de ses voisins. Et qu’à partir de là, un homme réalise des livraisons à l’aide de son scooter. Les agents, intrigués par ces aveux déconcertants, envisagent donc de s’intéresser au locataire de l’appartement mentionné. Quelques jours plus tard, après s’être rendu compte que les accusations portées par un inconnu s’avéraient exactes, les policiers décident de contrôler le résidant de l’appartement, à l’extérieur de chez lui. Ce dernier finit par avouer qu’il a été forcé par des vendeurs de drogue à prendre dans son domicile les livraisons d’un dénommé « Jojo », chef de l’équipe et personnage populaire du quartier. « C’est bien votre surnom Jojo ?», interroge le juge, avant de continuer à relater les faits. Johan, acquiesce en faisant un signe de la tête avant de lâcher un simple « Oui ».

S’en suit une déposition au domicile du locataire. Arrivés en bas de son immeuble, les agents se voient réserver un accueil des plus « chaleureux » par la jeunesse locale qui entoure le quartier. Jets de pierres, agressivité, le tout saupoudré de quelques insultes résonne alors dans le boulevard. Au même moment, d’autres mineurs crient « Jette jette ! » en dessous de l’appartement perquisitionné. Sans perdre une minute, les policiers se dépêchent d’atteindre le logement, situé au 14e étage. Lorsqu’ils ouvrent la porte, ils aperçoivent deux adolescents pétrifiés dans le salon et plus loin, Johan jetant des objets depuis la loggia. L’individu tient dans sa main une valise noire qu’il cherche à expédier par dessus la fenêtre. Les policiers, tentent en vain de le raisonner et de prendre l’objet qu’il possède. Cependant, Johan ne se montre pas vraiment coopératif. Il essaye même de frapper l’un des hommes avec le bagage en lui administrant un coup de coude. L’accusé, complètement scandalisé par les propos du juge plaide : « Je n’ai jamais porté un seul coup contre les policiers. Ils étaient quatre, j’étais bien conscient que je ne pouvais rien faire. On dirait une histoire de film ce que vous dites ». Le juge rétorque immédiatement : « Une histoire de film qui vous a valu deux coups au visage et la réalisation d’un balayage, au vu des nombreux outils tranchants que les policiers vous ont vu regarder. C’est seulement en vous maîtrisant et en vous écartant de la fenêtre que vous avez fini par être interpellé. C’est cela pour vous, rechercher assidûment du travail ? », questionne-t-il. Pour démontrer son répondant, Johan précise qu’il a tout de même réussi à trouver un stage en restauration rapide, avant de défendre son rôle dans l’affaire : « Je n’étais pas le gérant. J’étais un simple revendeur, en bas de l’échelle. J’admets avoir vendu des stupéfiants pendant un mois, je faisais ça pendant mes heures de semi-liberté mais c’est tout ».

Au total, 11,2 kilos de résine de cannabis vont être retrouvés dans l’appartement en plusieurs conditionnements, mardi 24 avril. Sans compter ceux qui ont été réceptionnés depuis le bas de l’immeuble, par les jeunes lors de l’interpellation de Johan. Des centaines d’emballages avec des inscriptions pour la vente au détail seront également identifiés. La femme du locataire a indiqué par la suite qu’elle et sa famille étaient victimes de pressions extrêmement importantes. Menacés de représailles s’ils n’exécutaient pas les ordres, ils ont fini par accepter de garder chez eux la marchandise. « Les enfants des locataires ont aussi précisé qu’ils vous voyaient poser et prendre des choses parfois sur le balcon. Vous passiez même quand les parents n’étaient pas présents. Votre rôle n’était pas tout à fait celui que vous défendiez apparemment », évoque le juge. Agacé et ne tenant plus en place, l’avocat de l’accusé se fait reprendre pour rester assis. Au vu des 11 autres mentions au casier judiciaire et de l’accord de semi-liberté non respecté, le procureur requiert 3 ans d’emprisonnement ferme contre Johan.

Suite au réquisitoire fixé, l’avocat de Johan, complètement éberlué par la peine évoquée, prend à son tour la parole pour plaider en sa faveur. Sa voix occupe alors toute la salle d’audience, laissant aux oubliettes le brouhaha du public en début de comparution. « Je suis triste. Je suis extrêmement triste pour Johan que je connais depuis sa première incarcération. Certes, ce n’est pas un angelot mais il n’a pas vendu d’héroïne ou de cocaïne. On sait que le cannabis est partout, que la moitié des élèves fument. Et on commence à se rendre compte, avec les différentes études menées que la prohibition est vouée à l’échec. Le Portugal, à côté de chez nous, est un pays exemple avec la dépénalisation de toutes les drogues », développe-t-il. L’avocat enchaîne son plaidoyer en insistant sur le caractère « charmant et gentil du jeune homme », avant d’intervenir sur certains passages flous de l’enquête : « Est-ce qu’on a trouvé des éléments pour dire qu’il s’en soit mis plein les fouilles ? Parce que c’est ça, si on veut essayer de lui établir un rang dans la monarchie des stupéfiants. On ouvre une instruction et on va vérifier si effectivement celui-ci est gérant ou non ». Positionné devant Johan, l’avocat termine sa défense en laissant éclater sa colère avec des termes forts, parfois même grossiers : « On est dans une société d’une hypocrisie flagrante. Je trouve ça dégueulasse ! La procédure pénale est faite pour des gens comme lui, qui ont des vies de merde. Il faut qu’on trouve des solutions plutôt que de mettre de côté tous ces jeunes. On va à l’encontre de la marche du monde », conclut-il.

Il est désormais 16 h 30. Le délibéré a lieu d’emblée après la clôture des débats. Une demi-heure  plus tard, le tribunal prononce son jugement. Johan est condamné à une peine de deux ans d’emprisonnement ferme ainsi que d’un mandat de dépôt. À l’entente des paroles du juge, le prévenu ne laisse entrevoir aucune émotion. Avant de sortir du box, Johan lève la main droite pour saluer ses amis, assis dans le fond de la salle, leur esquisse un léger sourire, puis s’éloigne.

Au suivant !

*Le prénom a été modifié afin de préserver l’anonymat.