Nous continuons notre série d’entretiens avec Flora-Kim Mainaud, militante de la France Insoumise et suppléante sur la liste Résistance lors des dernières élections sénatoriales dans le Rhône. Mercredi 21 octobre, elle revenait sur les 100 premiers jours de Grégory Doucet à la Mairie de Lyon jugeant la politique écologique de la ville comme “l’écologie des pistes cyclables”.

Cet entretien a été réalisé le mercredi 21 octobre 2020. Il est important de le remettre dans son contexte, notamment au regard des annonces municipales (annulation de la Fête des Lumières) ou gouvernementales (deuxième confinement).

Quel regard portez-vous sur le début de mandat de Grégory Doucet ? 

J’ai un peu une impression de “peut mieux faire”. Comme lorsqu’un enseignant rend une copie en disant que “c’est pas trop mal mais, peut mieux faire…”. J’avais une crainte dès le départ de la campagne et même après : si les écologistes gagnent la Mairie de Lyon, ça fait un super coup de com’ pour l’écologie. Je me considère aussi comme écologiste en tant que militante à la France Insoumise. Si c’est les Verts, ça à le mérite de remettre l’écologie au centre du débat mais ce n’est toujours pas optimal.

J’avais aussi peur qu’on est une “écologie des pistes cyclables”. Ce côté “écologie urbaine” pour mettre des pistes cyclables et un peu plus d’arbres, c’est bien sympa… mais l’écologie elle a besoin d’être profonde, elle n’a pas besoin d’être bourgeoise ! J’ai l’impression qu’actuellement on est encore dans une écologie bourgeoise, une écologie de surface et je trouve ça dommage. Pour l’instant, c’est une impression, il n’y a eu que 100 jours de mandat.

Quel est selon vous le dossier principal que la Mairie doit traiter en priorité et faites-vous confiance à Gregory Doucet et son équipe pour y faire face ?

Cela m’oblige à choisir un sujet en particulier alors que si j’ose dire, ma critique sera un peu plus globale. Si on reste sur le thème de l’écologie, je vais vous parler du “Part-Dieu Vert” parce que je suis habitante du 3ème arrondissement de Lyon.

Grégory Doucet est le Président du PSL, il a dit quelque chose de bien à savoir, refuser de mettre plus de tours mais finir celles en construction. De l’autre côté, il y a le bâtiment Orange qui vient d’être inauguré et le toit est censé être végétaliser, en fait ce n’est que de la pelouse. Les spécialistes de la végétalisation en parleront mieux que moi, mais ici ce n’est pas de la végétalisation ! Grégory Doucet veut profiter de ces bâtiments pour montrer qu’il faut continuer à végétaliser mais encore une fois ce n’est que de la surface. Végétaliser un toit, ce n’est pas ça qui risque de faire baisser les températures caniculaires de l’été. Ce n’est pas suffisant ! Ce n’est pas non plus ça qui va faire imprimer ce qu’est l’écologie auprès des classes populaires. Lyon 3ème ce n’est pas uniquement des cadres du supérieur qui gagnent 3000 euros par mois : c’est des gens comme moi, qui gagnent moins de 1100 euros par mois et qui vivent juste derrière Part-Dieu. Ils sont isolés avec du carton, des fenêtres en simple-vitrage…, en clair : ce sont des passoires énergétiques.

On pourrait faire de la rénovation énergétique de grande ampleur au niveau local. Cela pourrait faire l’objet d’une commission à la Mairie, on pourrait faire une estimation des pertes énergétiques. Cela rentrerait parfaitement dans un programme écologique et ça permettrait en plus de faire du social. Ce qu’il propose, ce n’est pas suffisant pour promouvoir l’écologie à grande ampleur et pour qu’elle touche toutes les couches sociales. Je trouve ça dommage de la part de Grégory Doucet qui a fait pourtant de l’humanitaire de ne s’inquiéter que de ce qui pourrait plaire aux CSP+ !

Le maire et le président de la métropole ont demandé jeudi 1er octobre au Premier ministre l’assouplissement des mesures sanitaires dans la métropole lyonnaise. Grégory Doucet avait montré qu’il était contre la fermeture des bars, qu’aviez-vous pensé de sa position sur le sujet ? Selon vous, quelles répercussions aura le couvre-feu sur les Lyonnais ?  

C’est une question un peu compliquée, il me semble qu’il y a quelques jours il a dit à BFM Lyon qu’il trouvait que le couvre-feu n’était pas une mauvaise mesure. C’est un peu bizarre. Honnêtement, je fais partie de ces gens qui disent “je ne suis pas épidémiologiste, je ne suis pas non plus médecin”, donc je ne peux pas me prononcer spécialement sur une mesure. Néanmoins, je pense que ce genre de mesures, que ce soit la fermeture des bars ou la fermeture de restaurants… ne peut pas être efficace si on n’accompagne pas les commerçants et les personnes qui travaillent dans ce milieu. Le but ce n’est pas de faire du profit à tout prix, mais il faut faire de l’accompagnement. La problématique principale de ces commerçants, ce n’est pas forcément la fermeture en soi mais la perte de revenu que ça va engendrer. De plus, les mesures sanitaires qui leur ont été imposées sont des mesures qui d’un point de vue hygiénique ne sont pas optimales, la vraie question derrière la fermeture des bars, ce n’est pas de fermer des lieux de contaminations mais que les gens ne pensent plus qu’à travailler. Il y a un enferment des gens dans leur travail qui nie leur humanité et leur liberté.

Est-ce qu’on fait des mesures temporaires en prenant le problème sanitaire à bras le corps et on assume les conséquences en aidant les personnes touchées par ces mesures ou est-ce qu’on fait des mesures liberticides sous couvert de crise sanitaire ? 

En septembre, Grégory Doucet a signé une tribune pour un moratoire sur la 5G, afin qu’il y ait avant son déploiement, un débat démocratique à son propos. Etes-vous d’accord avec cette tribune ? 

Oui mais encore une fois, ça ne va pas assez loin. Je suis d’accord pour plein de raisons : démocratique, de santé… Mais en tant que Maire il aurait très bien pu dire, “je refuse que Lyon fasse partie des villes-test”. Il n’a demandé que le moratoire alors que Bordeaux s’est retiré des villes-test et l’a affiché publiquement. Il aurait aussi pu dire “puisque le gouvernement n’organise pas de débat démocratique sur la 5G, je vais en faire un à Lyon”. En parallèle, tant qu’il n’y avait pas de débat il aurait dû retirer Lyon des villes-test de la 5G. Je ne me positionne pas particulièrement contre Grégory Doucet puisque nous partageons des idées mais je reste pour l’instant sur ma faim. Il faut dire les choses : Lyon est une ville bourgeoise, lorsque l’on me parle de révolution écologique pour moi, ça doit passer par de la démocratie et des mesures écologiques et sociales très fortes ! J’attends vraiment de l’écologie politique !

La 5G ce n’est pas seulement se dire que l’on va ouvrir de nouvelles fréquences, c’est surtout de savoir quel modèle de société nous voulons ! Est-ce qu’on veut de la technologie et du profit à tout prix ou est-ce que la technologie doit prendre le temps de son évolution pour servir l’homme ? Le moratoire à la 5G c’est mettre le pied dans la porte, ce n’est pas fermer la porte. 

Dernièrement, Grégory Doucet prévoyait de maintenir la fête des lumières à une jauge de 5000 personnes. Pensez-vous qu’il est encore possible de la maintenir, et dans quelles conditions ?

Je ne vois pas pour l’instant comment elle pourrait être maintenue. En plus, une jauge de 5000 personnes… Ce n’est pas réalisable. La fête des lumières fait venir des milliers de personnes, ça sollicite des mouvements de foules qui sont énormes. Sanitairement parlant, ce n‘est pas possible.

La fête des lumières, c’est le meilleur moyen pour faire un cluster !

Lyon est une zone où le virus circule très activement donc je ne comprends pas pourquoi on maintient cette espoir de fête des lumières (bien que je comprenne les enjeux économiques derrière). 

Voyez-vous une différence dans vos capacités à discuter avec la majorité lyonnaise depuis que les équipes de Grégory Doucet sont au pouvoir ? 

Je ne saurais pas vraiment répondre. Cela n’a pas spécialement changé notre manière de discuter avec EELV dans la mesure où ça reste un parti politique avec lequel la France Insoumise est de toute façon en discussion. On discute avec l’ensemble des partis de gauche. Que ce soit EELV, le PS ou le NPA, ça ne change rien avec le fait qu’il soit au pouvoir ou non. 

Grégory Doucet souhaite recruter 20 policiers municipaux supplémentaires, parallèlement il projette d’implanter dans tous les quartiers une antenne de police municipale. Faites-vous confiance aux élus écologistes pour traiter les questions de sécurité et pourquoi ? 

Je reste mitigée sur la question. On recrute des policiers pour quoi faire ? Est-ce qu’on les recrute pour faire de la surveillance ou pour faire de la prévention, de l’éducation, de la communication et de la médiation ? Installer des commissariats c’est une chose, mais si c’est juste pour faire de la répression ce n’est pas la peine. Un travail de médiation auprès de la population c’est complètement différent. J’attends de voir à quoi serviront ces policiers. 

La Mairie souhaite renforcer son action pour l’égalité à travers la mise en place d’un “budget sensible au genresur l’éducation et le sport, la valorisation du travail des femmes à travers la commande publique ou encore l’ouverture d’un débat sur l’écriture inclusive. Pensez-vous que ces initiatives sont  efficaces ou qu’il s’agit d’une campagne de communication ?  Êtes-vous favorables à ce genre de pratiques de discrimination positive ? 

Globalement je n’aime déjà pas le terme de discrimination positive. Disons que toute mesure qui fera avancer le débat sur la revalorisation des minorités et sur la lutte contre les discriminations seront bonnes à prendre. Maintenant, est-ce que ça sera suffisant ?

Je prends l’exemple de l’écriture inclusive : c’est un moyen comme un autre de revaloriser les femmes au sein de l’écriture. Mais est-ce vraiment cela qui fera avancer la représentation de la femme dans le milieu de l’entreprise ou sur la scène politique ? Je n’en suis pas certaine. Je ne dis pas que je suis pour ou contre mais ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de faire avancer ces questions.

Par contre, créer du débat, créer des formations pour la revalorisation des femmes au sein des entreprises, ça peut être intéressant. Toute initiative est bonne à prendre mais seront-elles suffisantes ? 

La métropole de Lyon a fait plusieurs propositions d’aide aux quartiers populaires tels que la création de Maison de l’alimentation dans les 37 quartiers prioritaires de la ville ou encore l’augmentation significative du nombre de logements sociaux. Que pensez-vous du fait que la Métropole semble prendre les décisions les plus importantes en la matière ?

En tant que militante insoumise, je m’oppose de base à la mise en place de la Métropole. Elle a été créé par la “baronnie de Collomb”, il installait son fief. On prend du pouvoir aux communes, on prend du pouvoir au département on mélange le tout et on fait son fief. C’est un peu le problème qu’on a aujourd’hui, même si on a des élus à la métropole, le but c’est de redonner du pouvoir aux communes. Pourquoi leur enlever du pouvoir ? Cela pose un réel problème d’utilité de la commune. On peut se demander quelle est l’utilité pour le citoyen de voter alors que tous les pouvoirs sont concentrés à la Métropole. Cela fait perdre de la crédibilité aux maires. Le premier interlocuteur pour le citoyen c’est la Mairie, hors, la Mairie peut répondre qu’ils sont désolés mais que les compétences sont réservées à la Métropole. On ne peut pas répondre aux attentes des citoyens. 

Pour redynamiser la démocratie participative à Lyon, la Mairie travaille sur la création de conseils des aînés, de conseils d’arrondissement des enfants ou encore d’un baromètre du bien-être des lyonnais. On peut aussi noter la création d’un budget géré par les citoyens représentant au total 5% du budget d’investissements. Que pensez-vous de ces initiatives ? Pensez-vous qu’elles permettent réellement une meilleure participation politique des citoyens, alors que l’abstention est en hausse ces dernières années ?

Est-ce que ces différents conseils seront réellement différents des précédents conseils de quartiers ? Avoir un budget c’est une bonne chose mais si c’est pour décider que l’on mette à un endroit des pétunias et les roses de l’autre côté c’est pas très intéressant. Ce que j’attends de ce genre de conseil, ce n’est pas spécifiquement d’avoir un budget mais d’avoir une réelle influence sur ce que font les élus. Qu’il y ait un contre-pouvoir citoyen à ce que fait la Mairie. Je suis plus favorable à des initiatives comme avoir un point local permanent où les gens peuvent venir et créer du débat, un réel lieu d’échange et d’éducation citoyenne.

Le problème actuellement, c’est qu’il n’y a que les personnes âgées qui y vont. Elles ont le temps de participer à ces conseils. Le climat anxiogène de restriction sanitaire ne va pas non plus donner aux gens l’envie d’y aller. 

Si on créé des lieux d’échanges ce sont les plus intéressés qui vont venir. Combien même il y aurait une volonté d’éducation populaire, ce sont toujours les mêmes têtes qui risquent de s’y rendre plutôt que ceux qu’on souhaite cibler. S’il faut remettre les personnes qu’on entend plus ou pas dans le débat public, que ce soit des abstentionnistes, des classes populaires, les citoyens lambda etc… il ne faut pas forcément un énième point de contact mais il faut revaloriser le travail local des associations et leur donner plus de moyens. Si on soutient les associations locales pour qu’elles puissent promouvoir une activité citoyenne et démocratique, on aura tout gagné.

Concrètement, quels changements espérez-vous encore dans la gestion municipale de Gregory Doucet ?

Faire enfin de l’écologie démocratique et populaire ! Qu’on dépasse l’écologie des pistes cyclables et qu’on puisse avoir un réel enjeu écologique, démocratique et populaire. Mêler le social et l’écologie, c’est possible !