Le 1er novembre, la trêve hivernale a suspendu les expulsions locatives. Le même jour, le plan froid a démarré à Lyon. Pour celles et ceux qui n’ont plus de bail à protéger, l’hiver ne change pas grand-chose. Dans un livre photo Inconditionnel présent, Alynea – Samu Social 69 fait le compte : de plus en plus de monde dort dehors dans le Rhône, et les solutions, elles, n’ont pas augmenté.
Novembre 2023, tard le soir, il fait très froid. Une mère et sa fille de 6 ans attendent à la Part-Dieu. Elles ont appelé le 115 et pensent qu’une voiture va les conduire « quelque part au chaud ». La voiture arrive, mais il n’y a pas de place. Sophie, professionnelle des maraudes, doit leur annoncer qu’elles dormiront dehors. La mère se met à pleurer. Sophie tend des couvertures, cherche ses mots et raconte qu’elle a eu honte.
Trois hivers ont passé et la scène se répète chaque soir dans la métropole. Le 30 octobre, à la galerie Item, rue Burdeau, l’association Alynea – Samu Social 69 et le photographe Bertrand Gaudillère ont présenté leur livre et le bilan du sans-abrisme dans le département. Le message est simple : les maraudes sont là, mais il n’y a presque rien à proposer aux gens qu’elles rencontrent.
+75 % en cinq ans
En 2025, le Samu Social 69 et la Maraude Jeunes ont rencontré 3 283 personnes différentes vivant à la rue, en squat ou en habitat précaire. C’est 75 % de plus qu’il y a cinq ans. Il faut y ajouter près de 2 000 contacts anonymes, des personnes qui ont refusé d’être enregistrées dans le logiciel. Sans la Maraude Jeunes, le Samu Social 69 compte à lui seul 3 124 personnes, le chiffre le plus haut depuis au moins dix ans. En 2017, elles étaient 1 783.
2026 va dans le même sens. Au 15 octobre, 2 179 personnes avaient déjà été rencontrées depuis le 1er janvier, soit 85 % de plus que sur la même période il y a cinq ans.
Le 115 suit la même courbe : 5 131 signalements traités en 2025, 84 % de plus qu’en 2022. Les équipes ont fait 18 357 interventions dans l’année et distribué 15 000 couvertures. Douze travailleurs sociaux et une cheffe de service couvrent Lyon et Villeurbanne de 9 heures à 22 heures, sept jours sur sept.
Des enfants, des jeunes, des femmes, des anciens
On imagine souvent le sans-abri comme un homme seul. La majorité des personnes rencontrées sont effectivement isolées (2 167, dont 1 855 hommes), mais ce n’est qu’une partie du tableau.
En 2025, 905 personnes vivaient à la rue en famille, dont 524 enfants, et parmi eux 53 bébés de moins d’un an. Le dossier décrit une mère et ses trois enfants de 16, 6 et 3 ans. Ils étaient hébergés contre de l’argent chez un tiers, puis ont été mis dehors fin janvier 2026. La mère a payé sept nuits d’hôtel avec ses économies. Depuis le 3 février, ils dorment dans un hall d’immeuble. Les enfants vont à l’école, la famille a un suivi social, une demande auprès de la Maison de la Veille Sociale et une demande de logement social. Ils ont fait toutes les démarches et n’ont toujours pas de toit. Au niveau national, le baromètre de la FAS et de l’Unicef recensait en août 2026 2 159 enfants à la rue, 30 % de plus en quatre ans.
La Maraude Jeunes, créée en 2020, a rencontré 485 jeunes de 16 à 25 ans. Parmi les 52 qu’elle suit de près, 42 % sont passés par la protection de l’enfance, 31 % ont un handicap et 79 % sont français. On est donc loin du cliché. Mathis a 19 ans et vit dehors depuis trois ans. Quand le photographe le rencontre, il dort dans une chambre pour encore treize jours, puis il retournera à la rue. Il attend sa carte d’identité pour accéder au chantier TAPAJ (travail payé à la journée) et gagner un peu d’argent sans faire la manche. Son rêve : travailler dans les espaces verts et avoir un appartement.
Les équipes ont aussi rencontré 551 femmes majeures, dont 312 seules, et beaucoup racontent des violences subies dehors. Estelle, 37 ans, vit depuis sept ans dans une cabane faite de palettes et de couvertures. Elle voudrait devenir travailleuse paire pour apprendre aux autres femmes à se protéger et à « ne pas inviter n’importe qui dans sa tente ». Elle fait allusion à une agression l’été dernier, dont l’auteur est toujours en liberté.
Enfin, 151 personnes ont plus de 60 ans, dont 43 plus de 70 ans. Iulian, 70 ans, vit en fauteuil roulant dans une petite tente sous un pont. Selon le livre, il n’a plus d’autre rêve que de mourir tranquillement.
Un droit inscrit dans la loi, mais pas appliqué
Le titre du livre fait référence à la loi. L’article L345-2-2 du Code de l’action sociale et des familles, en vigueur depuis 2007, dit que « toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence ». « À tout moment » veut dire toute l’année, pas seulement quand il gèle.
Dans les faits, ce droit dépend des places disponibles. Les équipes parlent de « non-recours ». Certaines personnes ne demandent plus rien, découragées par des années d’attente et des promesses non tenues. D’autres demandent et n’obtiennent rien, à cause de la langue, des démarches trop compliquées ou de procédures qu’elles n’arrivent pas à suivre. En 2025, 242 personnes ont été accompagnées de près pour reconstruire un lien avec leurs droits, la santé et le logement.
Il y a aussi les refus d’hébergement, que les travailleurs sociaux ont du mal à comprendre au début. Jean-Raphaël, 53 ans dont six à la rue, dit préférer dehors au CHRS qu’il a quitté : un lieu insalubre, selon lui, où l’on se fait voler ses affaires. Émile, maraudeur, raconte son étonnement face à son premier refus, puis à tous ceux qui ont suivi. Pour certains, écrit-il, sortir de la rue est « le combat d’une vie ».
Un plan froid qui dépend de la météo
Depuis le 1er novembre et jusqu’au 31 mars, des équipes de nuit renforcent le Samu Social de 17 h 15 à 1 h 30 : quatre travailleurs sociaux, quatre infirmiers et une coordinatrice. Elles vont plus souvent à la rencontre des gens, mais n’ont pas plus de lits à offrir.
Les places d’urgence supplémentaires ne s’ouvrent qu’avec la préfecture, selon les températures annoncées, et pour peu de temps. Lors du plan « Grand Froid », du 30 décembre 2025 au 13 janvier 2026, deux gymnases municipaux ont été réquisitionnés. Prévus pour 110 places chacun, ils en ont finalement accueilli 125 face à la demande. On y entrait pour une nuit, après un appel au 115 et une inscription sur liste. Après quinze jours, ils ont fermé. Pendant la canicule, du 22 juin au 18 août 2026, la Ville a ouvert un gymnase dans le 2e arrondissement. En dehors de ces périodes, les équipes distribuent des couvertures et des bouteilles d’eau.
Morts à 47 ans
Alynea rappelle aussi ceux qui sont morts. En 2025, 14 personnes suivies par le Samu Social 69 sont décédées. En France, le collectif Les Morts de la Rue a recensé 960 décès de personnes sans chez-soi, à 47,7 ans en moyenne, soit 32 ans de moins que la moyenne nationale.
Julie, de la Maraude Jeunes, se souvient du premier enterrement auquel elle a assisté : une jeune femme de 23 ans, suivie depuis qu’elle fuguait de ses foyers alors qu’elle était mineure. Le cercueil était rose et des vidéos la montraient en train de chanter ses textes de rap. Quelques mois plus tard, l’équipe est retournée au cimetière pour enlever les fleurs fanées et planter un rosier. Une collègue écrit à propos d’un autre décès : « Nous ne devons pas nous habituer. »
Pas seulement en hiver
Alynea demande quatre choses : que le droit à un hébergement inconditionnel et continu soit respecté, des moyens pour héberger et accompagner, des solutions adaptées aux parcours d’errance, construites avec les personnes concernées, et une vraie politique de construction de logements accessibles. Selon l’association, la solidarité ne peut pas se limiter à l’urgence et aux nuits de grand froid.
La trêve hivernale protège les locataires jusqu’au 31 mars. Pour les 3 283 personnes rencontrées l’an dernier, il n’y a pas de date de fin. Comme le dit le livre, « la rue n’est pas une identité, mais une situation ». Une situation peut changer, à condition d’y mettre les moyens.





