Vendredi soir se tenait à la médiathèque de Vénissieux le troisième et dernier jour du festival Les Arts d’Echos, organisé avec l’école de musique Jean Wiener et « BIZARRE ! », un lieu dédié aux cultures urbaines. Pour ce dernier évènement, un blind-test, un jeu où il faut deviner le titre et l’auteur de la chanson, était organisé autour du rap et du hip-hop.

Ce soir-là, Vénissieux a décidé de pousser les ghettos-blasters à fond pour la troisième et dernière soirée des Arts D’Echo. Et derrière l’ordinateur qui faisait guise de platines pour le maître de soirée, se tenait Olivier Cachin, célèbre journaliste français et référence dans les milieux du rap et du hip-hop. Ainsi, c’est dans l’espace forum de la médiathèque Lucie-Aubrac que l’on retrouvait une dizaine de groupes, assis autour de tables ou juste en cercle sur leur chaise. Ce sont les 12 équipes qui vont s’affronter lors des douze manches du blind-test.  On retrouve des équipes de jeunes et de moins jeunes, comme des équipes d’élèves de collège ou de lycée, de l’école de musique avec une équipe « petit » une « grand » et une « profs », ou encore l’équipe de la médiathèque ou de Radio Plurielle. Une équipe se démarque toutefois du lot, et c’est celle des Slam RAPport, avec de jeunes artistes rap/hip-hop prêts à en découdre.

« Music is a mission, not a competition »

C’est sous cet adage que s’est déroulée la soirée, divisée en quatre rounds. Pour le premier, quinze titres étaient joués aux équipes et elles devaient écrire sur une feuille le nom de la chanson, le ou les auteurs ainsi que les éventuels « featuring » (collaboration d’autres artistes). Pour la seconde manche, c’est une épreuve de rapidité : les joueurs doivent vite deviner les éléments demandés de la piste, puis lever la main. C’est tellement serré des fois entre les équipes que les animateurs de la médiathèque font tourner quelques caméras dans la salle pour un arbitrage vidéo. Quant à la troisième et la quatrième manche, elles sont respectivement identiques au premier et second round. Durant les inter-manches, quand les animateurs recomptaient les points de chaque équipe, Olivier Cachin citait, titre par titre, l’auteur, le nom de la composition et les featuring. Parfois, de petites histoires étaient dises par rapport à tel ou tel titre. Ainsi, le rappeur Jay-Z aurait pu ne jamais être connu si un policier avait fouillé son coffre ce soir-là, et Bernard Tapie aurait rappé sur « C’est beau la vie » de Doc Gynéco. Entre la seconde et la troisième manche, un des animateurs a présenté l’exposition rap de la médiathèque, et un jeune a remporté le prix du meilleur texte de rap de l’exposition, ainsi qu’un des livres d’Olivier Cachant dédicacé, comprenant de nombreuses interviews d’artistes.  Les titres proposés par Olivier Cachin sont très divers, autant modernes que plus vieillots, avec des artistes de la scène française ou anglophone. C’est donc avec 60 titres que l’on fait en une soirée un petit tour de la planète rap. Durant tout le blind-test, deux équipes se disputent la première place, les Slam RAPport, ces jeunes connaisseurs du rap, et l’équipe de Radio Plurielle, soutenue par un expert qui a sans doute plus d’expérience rap que la jeune équipe. C’est finalement Radio Plurielle qui remporte le blind-test d’un point d’avance, remportant des billets pour un concert chez « BIZARRE ! ».

Une interview avec le maître de soirée, Olivier Cachin, après le blind-test

Comment s’est passée pour vous la soirée, vous qui l’avez animé ?

Super franchement. En fait, je me demandais, je me disais bon est-ce que ça va pas être trop compliqué, et j’ai essayé avec l’animateur, on a essayé de penser à ce que ce soit un truc accessible à tout le monde, mais qu’il y ai des trucs un peu pointu, donc c’était super marrant, super bon esprit. J’étais surpris pour le dernier round, l’école de musique était à bloc. L’équipe qui a gagné (Radio Plurielle) était super forte, ils se levaient à la première seconde, donc c’était très marrant. Et puis j’aime bien cette idée, ça permet à la fois de raconter des histoires, de réécouter des vieux morceaux. C’était bon esprit. J’espère du coup que certains vont chercher plus loin, 40 secondes à un moment c’est frustrant, mais il y a 60 morceaux. Ecouter les 60 en entier, on aurait besoin de toute la nuit. Donc là, c’était cool.

Donc vous qui êtes un maître du genre dans le rap et le hip-hop, comment voyez-vous l’évolution du genre musical, en France et à l’étranger, depuis sa création jusqu’aujourd’hui ?

Déjà cette musique a toujours énormément évolué. Rien qu’entre 1973, avec le début de la culture hip-hop et les années 80, ça a déjà fait un bond de géant, les années 90 c’était encore autre chose. En France, je sais que beaucoup de gens reprochent au rap d’aujourd’hui de ne plus être militant, engagé comme il était dans les années 90. Mais d’une part faut voir qu’il y a toujours des gens qui disent des choses, qui ont des textes, qu’ils soient là depuis un moment comme La Rumeur ou d’autres plus récent comme Keny Arkana, mais je crois que c’est une question d’époque aussi. A un moment, c’est vrai qu’il y a eu beaucoup de rap militant donc c’est normal que plein d’artistes de maintenant aient envie de raconter d’autres choses, mais je crois que ce qui est intéressant, c’est qu’à travers des groupes comme PNL ou des artistes comme Orelsan, il y a toujours du texte, de l’émotion, moi c’est ça que je recherche dans la musique, c’est de l’émotion. Qu’un groupe comme PNL avec un langage qui peut être très vulgaire et crue arrive à balancer des trucs émouvants, moi je trouve que c’est assez fort parce que justement à priori, on pourrait se dire c’est du rap de rue très vulgaire, mais c’est qui me plaît, c’est l’idée qu’il y ait autre chose que juste de la violence ou de la brutalité, mais qu’il y ait de l’émotion derrière. Tout ça pour dire le rap des années 2010 est différence en France de celui des années 90, mais ce n’est pas pour autant que c’est moins bien. Comme disait MC Solar, avant c’était différent.

Comment voyez-vous le rap par rapport à  d’autres genres musicaux qui peuvent être un peu underground, par rapport à ce que l’on voit aujourd’hui, avec le rap qui passe à la radio et celui beaucoup moins connu ?

Disons qu’il y a un côté paradoxal, clairement on le voit bien aujourd’hui, le rap est la musique la plus populaire en France, surtout auprès des jeunes, on le voit dans les parades et les remplissages  de salles, dans l’influence que ça a. Et pour autant, ce n’est pas une musique qui est complètement acceptée : à part Mouv’ et Skyrock, il n’y a aucune radio nationale qui diffuse réellement du rap, du vrai. Donc, c’est quand même une musique qui malgré toute son histoire et toute sa popularité, reste une musique un petit peu à la marge, même si on ne peut plus dire que c’est une musique underground, elle n’est pas si facilement diffusée, que la variété, le rock ou d’autres chansons. Mais bon, c’est une musique qui est très puissante et je pense que là, on est passé vraiment, en termes de vente et de notoriété, à un autre niveau que celui des premières stars du genre en France, comme NTM, MC Solar, Assassin, IAM, ceux qui ont vraiment créé le genre du rap français qui rappelons le, n’existait pas il y a 25 ans.

Comment voyez-vous le fait que des artistes étrangers reprennent des paroles de groupes français, comme le rappeur américain Ice-T et son groupe de rock Body Count dans leur titre « Black Hoodie » la phrase « Assassin de la police » ?

A la base, « assassin de la police » est une phrase américaine, « the sound of da police » de KRS-One, qui a donné « assassin de la police » en France. Je crois que maintenant, il y a eu une époque où le rap américain était un peu méprisant vis-à-vis du rap français, maintenant même s’ils sont toujours dans des délires « je comprends rien de ce que vous dites mais je vois bien qu’il y a du flow », on voit, ne serait-ce qu’avec PNL programmé à Coachella, même s’ils n’y sont pas allés, ou plein d’autres exemples, ils s’aperçoivent qu’il se passe un truc en France, même s’ils ne comprennent pas. Je pense que maintenant le marché est plus global, les américains sont aussi contents de savoir que s’ils viennent en France ils ont intérêt à connaître un petit peu la culture française pour avoir un peu plus de popularité et remplir des stades encore plus grands. Puisque mine de rien, le rap français a tellement pris le dessus en France que les rappeurs américains sont beaucoup moins en leader que ce qu’ils ne l’étaient dans les années 90. Dans les années 90, tous les rappeurs français écoutaient le rap américain. Maintenant il y a toute une génération qui est uniquement nourrie au rap français, qui est née avec le rap français et qui écoute beaucoup moins le rap américain. Les américains ont intérêt à un petit peu suivre.

Donc pour vous, le rap français est parti pour un très bel avenir et pour longtemps ?

Depuis 25 ans qu’on dit que c’est bientôt fini, qu’il serait temps que ça s’arrête, je pense que non. Le truc c’est que ça va encore changé, encore muté, c’est une musique en perpétuelle mutation. Donc de toute façon, même ceux qui disent aujourd’hui que c’est moins politique, moins « machin », moins ceci, ça reviendra. Il y a des cycles, et je crois que c’est une musique qui n’a pas arrêté de changer. Et c’est pour ça qu’elle est là depuis tellement longtemps, c’est pour ça que depuis 1973, ça n’a fait qu’augmenter, ce n’est pas une musique qui reste bloquée sur une image, un style vestimentaire, un style de musique et qui s’inspire de plein d’autres choses. Le rap d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui des années 90 et pourtant c’est dans la suite logique.