Véritable fléau il y a encore quelques années, le gaspillage alimentaire a su être géré au mieux par la France, à l’instar de ses voisins européens. Cela a permis une réduction significative des centaines de tonnes de déchets alimentaires jetées à la poubelle chaque année. Comment cela a-t-il été rendu possible ? Où vont ces aliments qui étaient auparavant destinés à la benne à ordure ? Le LBB a mené son enquête auprès des supermarchés qui participent à cette action de lutte contre le gaspillage alimentaire, des différentes associations qui en bénéficient, mais aussi auprès des consommateurs, premiers concernés par « l’antigaspi ».

Visuel de la campagne « fruits et légumes moches » d’Intermarché (Crédits : Intermarché)

 

Le 11 février 2016, le Sénat et l’Assemblée nationale ont adopté à l’unanimité la loi  Garot visant à lutter fermement contre le gaspillage alimentaire. Une véritable avancée qui a réjoui à la fois les distributeurs et les consommateurs qui y ont trouvé chacun leur compte. Pour autant, le fait de jeter des aliments à la poubelle est un acte que nous faisons tous au quotidien, sans avoir forcément mauvaise conscience. Mais par ce geste qui nous semble anodin, on recense une moyenne de 20 à 30 kg de nourriture jeté par français, ce qui représente de 1,2 à 6 millions de tonnes de nourriture gaspillée. Pour les supermarchés, tenez-vous bien, ce sont 20 kg jetés par supermarché, soit 218 tonnes de nourriture encore consommable qui finissent chaque jour à la benne !

Plusieurs raisons à cela : des dates limites de consommation (DLC) arrivées à terme, des aliments mal conservés ou encore des défauts d’emballage. Mais une des raisons les plus aberrantes concerne la mise à la poubelle des fruits et légumes dits moches. Jugés difformes, bossés, troués et donc peu esthétiques par la grande distribution, ces légumes qui n’entrent pas dans les critères de beauté finissent le plus souvent à la benne, alors qu’ils sont parfaitement comestibles. On appelle cela le calibrage. Un calibrage responsable du gaspillage de 300 000 tonnes de légumes par an.

 

Les supermarchés sont-ils devenus de bons élèves ?

La première étape de notre enquête a été d’aller voir ce qu’il se passait dans nos supermarchés. Longtemps pointés du doigt comme principaux responsables de l’explosion du taux de gaspillage alimentaire en France, les supermarchés ont voulu redorer leur blason en adoptant des gestes simples et surtout solidaire. Fini les scandales de javellisation des denrées jetées à la poubelle, aujourd’hui grâce à la loi anti-gaspillage, les enseignes doivent s’engager éthiquement à redistribuer leurs invendus. Mais cela est-il toujours respecté ?  Nous sommes allés interroger directeurs, salariés de diverses enseignes lyonnaises qui ont accepté de répondre à nos questions. Parmi elles, Casino, Franprix et Utile (superette de l’enseigne Super U).

#Casino

La première enseigne à avoir répondu positivement à notre enquête est un Casino de Villeurbanne. Selon l’une des responsables du magasin, le gaspillage est géré en amont : « le plus important, c’est de bien faire ses commandes pour ne pas se retrouver avec des excédents de commandes qu’on aura du mal à écouler. On propose également des promos à -30 % sur différents articles pour les vendre plus rapidement. Généralement les produits qui ne se vendent pas et qui génèrent donc le gaspillage, ce sont les produits avec un emballage un peu abîmé, et bien sûr les produits dont la DLC est proche. A partir de là, nous collaborons avec l’association Oasis d’amour, on leur distribue directement, sans intermédiaire, les invendus du magasin. Tous les Casinos se doivent de collaborer avec des associations, qui sont différentes selon chaque magasin, mais nous ici c’est avec Oasis d’amour. »

#Franprix

L’enquête s’est poursuivie dans un Franprix, où le directeur s’est montré concerné par cette politique : « les rabais ont pour but de liquider la marchandise. Si jamais la marchandise ne s’est pas vendue, on travaille avec une association qui s’appelle Phénix qui passe dans les magasins deux fois par semaine pour la récupérer. Pour eux, c’est comme si la marchandise passait en caisse et nous on a 30% sur ce qu’on leur donne. Concernant cette marchandise, il y a une partie chiffre et une partie perte pour le magasin. La perte concerne tout ce que je ne donne pas à Phénix les autres jours. C’est de la perte sèche, c’est de la démarque.

Pour anticiper d’éventuelles pertes on fait les dates à la semaine sur un cahier comme ça chaque jour on sait ce qu’on a soit à mettre à -30 % soit à enlever du rayon. On pratiquait cette méthode même avant la mise en vigueur de la loi du 11 février 2016 contre le gaspillage alimentaire.

En tant que directeur de magasin, chaque lundi j’ai une analyse de démarques à faire. Je vais analyser grâce à notre logiciel si c’est une mévente c’est-à-dire si j’ai commandé trois produits et finalement ils ne se sont pas vendus, ou si c’est un cumul de commandes, c’est ce qu’on appelle un doublon. Donc ça c’est une mauvaise gestion de la commande. Après ça peut être du également à un mauvais emplacement, un problème de rotation qui n’a pas été faite correctement.

Avec ces diverses méthodes de travail et d’analyses, il y a clairement une réduction des produits jetés à la poubelle. À part le don de denrée via les diverses associations, il n’y a pas de recettes miracles pour réduire le gaspillage. Tout part d’une bonne gestion des commandes : ne pas trop les restreindre pour éviter les ruptures et ne pas trop commander, pour éviter justement les démarques. »

#Utile

Jusque-là tout semble aller bien dans les meilleurs des mondes possibles. Casino et Franprix se disent participer activement au don alimentaire. Pour notre dernière visite, nous nous sommes arrêtés dans une supérette Utile du groupe Super U où, là, ce n’était pas la même chanson. Un salarié a accepté en toute franchise de se livrer sur la question du gaspillage alimentaire en supermarché : « je vais être honnête avec vous, depuis la mise en place de la loi Garot, il n’y a aucun changement, on continue à jeter. Je peux vous dire qu’on n’est pas les seuls, la plupart des enseignes continuent à jeter. Pourquoi je dis ça, tout simplement à cause du fait qu’on est une supérette et que nous devons jeter nos produits à J-1 alors que d’autres enseignes bien plus grandes jettent elles, à J-5. De ce fait, lorsqu’on retire un produit à J-1, les associations qui récoltent les denrées alimentaires ne veulent pas collaborer avec nous car elles estiment qu’on leur donne des produits périmés ou qui arrivent à date de péremption. Il faut se dire aussi qu’il y a des normes d’hygiène à respecter et il y a eu des consommateurs qui sont tombés malades à cause de cela et nous ne voulons pas être impliqués dans ce genre de scandale. Nous ne voulons pas recevoir des plaintes pour distribution de produits périmés du coup on jette tout. Croyez-moi que ça fait mal au cœur de jeter de la marchandise. Malheureusement il n’y a pas d’autres alternatives et le pire dans tout cela c’est que même les employés ne peuvent pas profiter de ces denrées mises à la poubelle. Les responsables ne veulent pas nous en faire bénéficier par peur d’abus de notre part donc ils préfèrent jeter…c’est scandaleux ! Il faudrait mettre ces produits qui arrivent à date à -60 %, -80 %, et là c’est sûr que ça écoulerait la marchandise. Nos clients s’y retrouveraient et il y aurait beaucoup moins de produits mis à la benne. »

 

Une mine d’or pour les associations

Véritable cheval de bataille des différentes associations caritatives, le gaspillage alimentaire généré par la grande distribution leur profite davantage. Intervenu en début d’année chez nos confrères du Figaro, Guillaume Garot a souligné que « la loi a généralisé les conventions entre les grandes surfaces et les associations pour donner les invendus à des associations agréées, bien entendu dans le respect de la date limite de consommation ». Autrement dit, de nouvelles collaborations entre supermarchés et associations ont vu le jour afin de redistribuer au maximum les invendus des grandes surfaces.

Nous avons poussé la porte de l’association Les Amis de la rue à Villeurbanne. Sa présidente, Catherine Chevallier, nous a longuement expliqué  les bienfaits de cette nouvelle loi sur les associations récolteuses de denrées : « depuis quelques mois avant la mise en place de cette loi anti-gaspillage s’est créée une structure appelée Phénix, avec laquelle on a obtenu ce conventionnement qui nous permet de récupérer des denrées. Avant, on n’avait que la Banque alimentaire et on a passé une période début 2015-2016 où ce qu’on recevait de cette dernière ne nous permettait plus d’assumer et de faire des colis suffisamment conséquents pour les personnes. Depuis début 2014, compte tenu de cette baisse de la dotation et des denrées alimentaires, on avait été obligés de restreindre l’accès aux colis pour les personnes. Avant l’accès aux colis alimentaires était réservé à toute personne qui se présentait même ponctuellement à l’association. Et on a été obligé de restreindre uniquement pour les personnes domiciliés et suivies à l’association. Le fait d’avoir une ré-augmentation par la mise en place de cette loi n’a pas fait rechanger notre mode de fonctionnement parce que ça nous permet quand même de limiter et de faire des colis plus intéressants. »

Pour la Banque alimentaire du Rhône en revanche, la mise en vigueur de la loi Garot n’a pas influencé sur la quantité de produits récoltées au quotidien par la structure car cette dernière œuvre depuis plus de 30 ans dans la collecte et la distribution de denrées provenant de ces mêmes industriels et grandes surfaces. Sur l’année 2016, ce sont 5 000 tonnes de nourriture collectées, soit 10 millions de repas bénéficiant à 30 000 personnes.

Un nouveau service a en revanche vu le jour : ProxiDon. Développée par la Banque alimentaire du Rhône, cette application permet aux commerces de proximités de faire des dons ponctuels de denrées alimentaires non commercialisables mais encore consommables, aux associations se situant aux alentours, grâce à un système d’échange simple associé à la géolocalisation.

Prochainement sur le LyonBondyBlog : reportage à la Banque alimentaire du Rhône.

Tout bénef pour les consommateurs

Derniers chaînons de ce cycle alimentaire, les consommateurs sont les premiers à acquiescer cette nouvelle loi. Au marché de la place Guichard, face à la Bourse du travail, marchands et particuliers sont unanimes. « C’est une bonne chose pour tout le monde, pour le consommateur lambda qui traque les produits qui arrivent presque à date limite parce qu’ils sont vendus moins chers, pour les personnes en difficulté parce qu’elles peuvent bénéficier des dons alimentaires via les associations spécialisées, mais surtout pour la planète. Faut pas l’oublier ça ! Parce que le gaspillage, évidemment ça pollue », nous a confié une habituée du marché.

 

 

Une chose est sûre, l’arrivée de cette loi Garot, même si les enseignes ne jouent pas toutes encore le jeu, a le mérite de montrer que nous sommes concernés au problème du gaspillage et qu’il y a une réelle volonté de réduire ces tonnes de pertes alimentaires chaque jour. Paradoxalement ces pertes récurrentes ne sont là pas sans raison. Un autre problème serait à soulever : celui de la surproduction.