Chaque dimanche matin depuis 44 ans, le quartier du Pont des planches de Vaulx-en-Velin s’anime. Le marché aux puces est devenu un lieu emblématique de la ville et un véritable rendez-vous hebdomadaire incontournable. Reportage en immersion sonore, pour partir à la rencontre de ses commerçants et ses clients.

Le marché aux puces de Vaulx-en-Velin un dimanche matin. Le reste de la semaine, le site est loué à des auto-écoles qui s’en servent de circuit. © Alexis Demoment / LyonBondyBlog.

Le marché aux puces de Vaulx-en-Velin un dimanche matin. Le reste de la semaine, le site est loué à des auto-écoles qui s’en servent de circuit. © Alexis Demoment / LyonBondyBlog.

Tous les dimanches à Vaulx-en-Velin, ce sont près de 350 commerçants qui accueillent une moyenne de 15 000 visiteurs de 7 à 14 heures. Vêtements, alimentaire, brocante, outillage… les différents secteurs proposent une offre de produits diverse et variée :

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Marché privé : un mode de fonctionnement unique

À l’origine, le marché aux puces était à Villeurbanne, dans le quartier du Tonkin. Mais en 1972, chassés par le maire de l’époque, Étienne Gagnaire, les forains partent en quête d’un nouveau lieu. Ils s’associent donc pour créer une société et trouvent un accord avec la ville de Vaulx-en-Velin. Cette dernière leur vend un terrain vague, qu’ils s’occuperont eux-mêmes d’aménager. Le 1er avril 1974, le marché ouvre ses portes.

Une singularité de ces puces est leur statut : elles sont privées. Pour posséder son étal, chaque commerçant a donc du prendre des parts dans la société et s’acquitter de frais de gestion. Joseph Amsellem, directeur général du marché, explique ce fonctionnement :

« Le terrain appartient à tous les marchands, qui sont donc à la fois propriétaires et actionnaires. Une action équivaut à un mètre de stand. Et plus on a d’actions, plus les frais de gestion sont élevés. »

Ces frais permettent d’employer plus d’une trentaine de personnes pour s’occuper notamment de la sécurité et du nettoyage. La gestion est confiée à un conseil d’administration, élu tous les 6 ans par les marchands, à la tête duquel siège actuellement M. Amsellem. Ce dernier vante ce système très rare, si ce n’est unique selon lui, sur les marchés aux puces français :

« Cela permet de ne pas avoir de dépendances vis-à-vis de la municipalité. Même si, au départ, ça a été compliqué : les commerçants devaient trouver un terrain, investir de l’argent. »

Sur le terrain, difficile de voir une grande différence avec un marché public. Le conseil d’administration se substitue simplement à la mairie : il contrôle la concurrence en limitant le nombre de commerçants par secteur de vente, supervise l’entretien et la sécurité, résout les occasionnels conflits entre marchands.

Bonnes recettes pour les commerçants

Les commerçants, qui travaillent pour la plupart sur des marchés publics le reste de la semaine, semblent plus que satisfaits. Il faut dire que ce rendez-vous dominical est plutôt intéressant pour leur chiffre d’affaire.

« Le prix du panier moyen ici est plus élevé que sur les autres marchés », affirme M. Amsellem. Pour lui, de nombreux facteurs en sont la cause : la grande variété de produits proposés, le « rapport qualité-prix excellent », la bonne situation géographique. Sur ce dernier point, il développe :

« Beaucoup de clients viennent à pied, en bus. C’est bien desservi. On accueille aussi 1 500 voitures sur nos parking. »

Les témoignages des commerçants, qui « ne rateraient le dimanche pour rien au monde » selon leur directeur, vont dans le même sens :

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« On vient faire ses courses et se retrouver entre amis »

Si les affaires sont bonnes, c’est avant tout grâce aux clients. La bonne réputation du marché lui permet d’attirer un public nombreux. Jospeh Amsellem s’en réjouit :

« L’hiver, on tourne autour de 10 000, 12 000 clients sur la journée. Mais l’été, il peut y en avoir jusqu’à 20 000. Ils sont nombreux à venir de très loin pour notre marché. Il y a des cars entiers qui viennent de Savoie et de Haute-Savoie spécialement. On a seulement 50 à 60 % de clients locaux [des Vaudais, ndlr]. »

Un autre élément entre en compte : la convivialité. L’atmosphère chaleureuse et détendue du marché en fait un lieu de sociabilité incontournable pour certains. Pour beaucoup de visiteurs, la principale motivation n’est pas de faire des achats, mais de venir passer du bon temps. Le directeur n’en cache pas sa fierté :

« Nous sommes créateurs de liens sociaux. Ici, il y a une grande diversité sociale. L’ambiance est très bonne. On vient pour le plaisir. C’est une rencontre hebdomadaire : on vient discuter, retrouver les copains. »

Dans cette optique, les puces accueillent plusieurs cafés, où les clients peuvent se retrouver autour d’un verre en terrasse. Tout comme les marchands, le public est enthousiaste :

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Les puces menacées par un marché parallèle ?

Seul point d’ombre au tableau, un problème grandissant : la présence de vendeurs à la sauvette aux alentours du marché. Dans les rues environnantes, à quelques mètres à peine de l’entrée du marché, des dizaines de vendeurs s’installent à même le trottoir, pour vendre des produits en tout genre sans autorisation. M. Amsellem raconte :

« Ils ont commencé à s’installer début 2015. C’était seulement quelques personnes. Puis ils ont été de plus en plus nombreux. »

Quelques-uns des commerçants font part de leur inquiétude :

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« Je ne sais pas si ça nous fait vraiment de la concurrence, tempère M. Amsellem. Mais, en tout cas, ça apporte une mauvaise image ».

Cette mauvaise image vient, d’après le directeur, des déchets abandonnés dans les rues par les vendeurs à la sauvette et des trafics. Cigares, téléphones…il affirme que des produits contrefaits circulent.

S’il y a bien des contrefaçons et des articles volés, Stéphane Rodriguez et Sophie Romillat montraient l’été dernier dans un documentaire une toute autre facette de ces ventes à la sauvette. L’envers du décor, c’est avant tout une grande misère : des personnes en situation d’extrême précarité, qui récupèrent des objets ou des aliments dans les poubelles pour les revendre.

Plutôt que la concurrence déloyale, le directeur des puces s’inquiète des ventes à la sauvette davantage en raison de la sécurité de ses clients :

« Ils s’installent sur les trottoirs du pont [au dessus du canal de Jonage, séparant Vaulx-en-Velin de Villeurbanne, ndlr], ça oblige les passants à marcher sur la route. C’est dangereux avec les voitures. Qu’est-ce qu’on attend ? Le jour où il y aura un accident ? »

« Ils jouent au chat et à la souris »

Si le marché affirme avoir alerté les autorités, ces dernières semblent sans solutions et se contentent de quelques interventions policières.

Nous avons interrogé les municipalités et la préfecture en octobre dernier sur les solutions qu’elles proposaient face au problème des ventes à la sauvette. À la mairie de Vaulx-en-Velin, on rappelle que la police municipale n’est compétente que pour les questions de stationnement et de circulation. D’autant plus que la gestion au niveau municipal est compliqué par l’emplacement géographique, situé à cheval entre Vaulx-en-Velin et Villeurbanne. Du côté de cette dernière, on envisage de « clôturer le déambulatoire de l’Astroballe » pour empêcher les installations illégales. La préfecture envoie quant à elle la police nationale tous les dimanches.

Pour M. Amsellem, c’est inefficace :

« Ça ne sert strictement à rien. Ils jouent au chat et à la souris. Quand la police arrive, les vendeurs partent, un camion-benne arrive pour ramasser les déchets, et ils reviennent juste après. »

D’après les marchands, les vendeurs à la sauvette s’installent très tôt, à partir de 3 heures du matin. Les interventions policières diurnes, qui n’ont jamais lieu avant 9 heures, ne permettent pas de résoudre durablement le problème.

Mais Joseph Amsellem et ses collègues restent positifs : les affaires se portent toujours bien pour le marché. Loin de prendre la question des vendeurs à la sauvette comme une fatalité, les puces de Vaulx-en-Velin continuent leur chemin. Le directeur évoque des projets d’avenir, notamment celui d’agrandir le parking. Plutôt signe de bonne santé pour le commerce !

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Alexis Demoment

Rédacteur en chef du Lyon Bondy Blog, ex-rédacteur en chef du Journal International. Réalisateur du webdoc « Humanité Clandestine ». Aime le journalisme de terrain, d’analyse et d’investigation.
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