Accosté par une jeune fille qui se prostituait, j’en suis venu à enquêter sur la nouvelle prostitution lyonnaise et le subit retour de la répression policière.

Arrêté à un feu rouge, dans le quartier de Perrache, une jeune femme se baisse à la hauteur de ma vitre et me demande : « Voulez-vous faire l’amour avec moi pour 30 € ». Passé le coup de l’étonnement – d’habitude on me sollicite davantage pour nettoyer mon pare-brise –, je réponds : « D’accord pour les 30 € mais juste pour discuter autour d’un verre. »Elle accepte et me suit dans une cafétéria de Francheville. Celle qui s’appelle Khedidja a « 18 ans et est née à Bron [69]. » En lui posant des questions sur ses parents, j’apprends qu’elle « ne connaît pas son père ». Quant à sa mère, « c’est une ancienne droguée prostituée qui s’est suicidée », la contraignant à « habiter depuis dans une famille d’accueil à Décines ». Un cadre familial plus stable, mais qu’elle finira par fuguer.

Puis elle rencontre son copain. C’est pour ça qu’elle se prostitue : « On a besoin d’argent pour partir mais avec mon âge, ce n’est pas possible de travailler autrement. Mais ce n’est que pour dépanner, ensuite j’arrête. » Quel âge peut-elle bien avoir ? Tout au plus 15, 16 ans, et pourtant « l’école ce n’est plus pour moi ». Elle est déjà loin du quotidien des jeunes filles de son âge.

L’entretien commence à durer, elle souhaite repartir travailler. Je lui propose encore 20 € pour rester. J’essaye alors de lui faire comprendre que la route qu’elle prend est sans issue et que son soi-disant « petit-copain » n’est autre qu’un proxénète. Avec toutes mes questions, elle me prend pour un flic et finit par s’en aller.

Son histoire me rappelle ces deux filles que j’avais rencontrées à Caluire quelques années auparavant, toutes deux tombées dans la drogue. L’une travaillait dans des bars à hôtesses qui acceptait les propositions de certains clients pour de l’argent. L’autre se faisait filmer avec une webcam, diffusée sur des sites payants. Deux manières de pouvoir se payer ses doses.

Un policier des mœurs, qui souhaite rester dans l’anonymat, m’explique que la jeune fille que j’ai rencontré« doit être avec un camé et leur dealer exerce une pression pour ramener l’argent d’une “dose” ». Est-ce pour cela que cette jeune fille est allée jusqu’à m’aborder à ma voiture ? Dans mon inconscient, je pensais qu’il y avait des « endroits précis » de prostitution. « Pas à Lyon, me rétorque le policier. La répartition géographique des prostituées est très éclatée dans la ville, car il n’existe pas de quartier comme Pigalle à Paris ! Dans les années 70-80, la prostitution se concentrait dans les petites rues de la Presqu’île. »Seulement la décennie 1980 est celle des démantèlements de tous les réseaux importants de proxénétisme. À leur sortie de prison les criminels lyonnais se sont reconvertis dans le trafic de drogue, « laissant les filles seules. Elles ont ensuite quitté leurs anciens lieux de travail, nouvellement dévolus au trafic de stupéfiants. »

Ainsi de nouvelles formes de prostitutions se sont développées le long des quais du Rhône, Perrache, Gerland. À la prostitution féminine s’est maintenant jointe la prostitution masculine et transsexuelle. Sans compter cette nouvelle « demande hétérosexuelle pour les travestis qui offrent d’autres pratiques moins traditionnels » que celles des prostituées. Et enfin, alors que les anciennes prostituées recevaient leurs clients dans leur studio ou les chambres d’hôtel, « les passes sont aujourd’hui réalisées dans les voitures des clients, donc dans des conditions sanitaires et de sécurité toujours plus précaires ». Voilà pour les principales évolutions.

Pour Azzedine, militant associatif radical-gauche, « la marchandisation du corps humain est autorisée parce qu’on nous répète une multitude de clichés propagés, depuis des siècles, selon lesquels malheureusement la prostitution existera toujours ! » Alors qu’en réalité ce n’est qu’une « forme d’exploitation de la misère sociale » et l’État devrait pouvoir « aider les personnes a quitter la prostitution via des services sociaux ». Si les proxénètes devraient et sont lourdement condamnés par la loi, ce militant humaniste pense qu’il faudrait également « criminaliser les acheteurs, les clients qui achètent les faveurs sexuelles », à l’instar de la Suède dont l’application de la loi dans ce sens a considérablement réduit les organisations mafieuses.

La position de l’association Cabiria (action de santé communautaire avec les personnes prostituées) est d’ailleurs la même : « Au plus haut niveau de l’État, on s’agite pour organiser la disparition des “indésirables” en convoquant les préfets indisciplinés. » Depuis mars 2002, les arrestations pour racolage se multiplient, deviennent de plus en plus musclées et s’accompagnent de maltraitances physiques et psychologiques. « Arrivées en trombe, crissement de pneus, cris, insultes et mises à sac des camionnettes deviennent le quotidien des prostituées. Après avoir fait tomber une pluie de PV sur le véhicule des femmes, la police a décidé d’utiliser la manière forte. »

Si l’État français avait souvent louvoyé, avec la prostitution, entre tolérance et répression, il semblerait qu’aujourd’hui l’heure soit à nouveau à l’« encadrement » de la profession : « Ca a commencé avec les femmes étrangères à pied (Albanaises, Russes, Bulgares, Moldaves, Sierra-Léonaises et Nigériennes) et se sont poursuivit avec des méthodes dignes d’un état totalitaire dans le quartier de Perrache, notamment dans la rue Montrochet et sur le quai Rambaud, à l’encontre des femmes qui travaillent en camionnette. »

Une situation qui n’est pas étrangère à l’arrivée du nouveau préfet Rhône-Alpes, Jacques Gérault : « Depuis que le préfet sarkoziste a été nommé, il a lancé une grande opération antiprostitution à Perrache lors de l’été 2007  et la mairie de Lyon a pris pour la quatrième fois un arrêté dans ce sens, interdisant à toutes les camionnettes de stationner dans des rues du VIIe et VIIIe, où les prostituées s’étaient repliées. » Sans oublier la pression des entreprises et des habitants de Gerland qui se plaignaient de l’image détériorée du quartier et de la dépréciation de leur appartement dues à la prostitution.

Un des membres de l’association témoigne de la terreur qui règne lors des interventions : « On assiste à des fuites éperdues des personnes qui s’en vont en courant pour se cacher. Certaines sont victimes de malaises provoqués par la frayeur. D’autres sont paralysées par la peur. » Les gardes à vue, elles, réservent d’autres surprises : « Insultes, humiliations, fouilles au corps, menaces d’expulsion ou de divulgation à la famille, refus de donner à boire ou à manger, refus de téléphoner à son avocat ou à une tierce personne, etc. Récemment, une femme a même été forcée d’attendre la fin de sa détention nue dans sa cellule, ce qui a provoqué une hypothermie et une évacuation vers l’hôpital le plus proche. »

Des actes traumatisants et humiliants souvent perpétrés par des représentants de l’ordre « qui considèrent les personnes prostituées comme de dangereuses criminelles méritant un traitement digne de celui réservé à des terroristes pris sur le fait. » L’affaire n’est pas nouvelle, déjà en 1975, avec le mouvement d’occupation des églises qui réclamait la fin des violences policières. Pour Marie-Claude, une de ses porte-paroles,« l’interdiction de la prostitution et son modèle suédois est un échec, car je suis totalement contre les maisons closes. Je voudrais que des quartiers soient autorisés pour cette activité, comme en Belgique. »

Et si toute cette agitation n’avait au fond rien d’une bataille morale orchestrée contre la prostitution ? Car comme le résume Marie-Claude : « Je pense que cette répression a un but plus financier, avec du foncier derrière, qu’il n’est au fond moralisateur. » Reste que les premières victimes sont les prostitué(e)s qui, contraint(e)s de quitter le trottoir pour les routes, risquent fort de se jeter plus encore de dépit aux fenêtres de nos voitures.

Par Azzedine Benelkadi

La rédaction

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