Le collectif La Fabrique de la Ville s’est créé il y a deux ans pour lutter contre les évolutions du quartier de la Croix Rousse. Gentrifications, standardisation des villes, ubérisation, autant de phénomènes urbains que d’objets de lutte. Leur but : porter une autre parole que celle des pouvoirs publics, en y associant dans leurs démarches habitants et des étudiants.

Émanation du conseil de quartier en tant que groupe de travail, la Fabrique de la Ville regroupe membres de ce conseil et habitants, préoccupés par les évolutions de leur quartier et les différentes mesures annoncées par la municipalité. Cet ensemble d’événements accentuerait ainsi la gentrification en cours depuis plusieurs années à la Croix-Rousse.

Ces phénomènes de gentrification touchent la plupart des villes développées avec un passé ouvrier et des quartiers populaires anciens identifiés. Jean-Yves Authier, sociologue à l’Université Lyon-2, rappelle ainsi que les différents processus de la gentrification correspondent à une dynamique particulière. Les quartiers populaires, historiquement ouvriers, rencontrent une première vague d’arrivée d’autres catégories : les étudiants et les artistes attirés par le faible prix de l’immobilier. Ils vont contribuer alors à la revalorisation de ces quartiers, leur donnant une nouvelle dimension sociale, qui va alors attirer les classes moyennes/supérieures.

Jean-Yves Authier ajoute : « C’est l’agrégation des classes supérieures qui définit les divisions sociales de l’urbain, il faudrait faire attention à ne pas occulter les enjeux de domination qui s’y jouent ».  Ces logiques successives d’exclusion des populations sont ainsi permises par des mécanismes indirects comme la hausse du prix des loyers. Inscrites dans les processus de gentrification, ces logiques renvoient donc à un constat final : les gentrifieurs d’avant deviennent les gentrifiés d’aujourd’hui.

Des politiques publiques critiquées

« C’est un quartier qui perd son âme […]. [La Ville] brade des biens publics », n’hésite pas à dire le collectif. La fermeture des bains douches, en janvier 2016, ou encore la reconversion de l’église St Bernard en espace de coworking en sont des exemples. L’ancienne école des Beaux Arts, située rue Neyret, constitue également un point de mystère pour le collectif. Gérard Collomb avait ainsi annoncé avoir vendu le bâtiment de l’école au Crédit Agricole en 2015, pour la transformer en résidence luxueuse (entre 7 000 et 8 000€ le m2). « Il s’agit d’une vente de gré à gré » précise Arthur Rémy, adjoint à l’urbanisme de la mairie du 1er arrondissement.

Mais en l’espèce, le bâtiment n’a pas encore été vendu, les délibérations au conseil municipal permettant la vente n’ayant toujours pas été inscrites à l’ordre du jour. Pour Arthur Rémy, « éthiquement on a le droit de dire que ce n’est pas ce qu’il faut faire, mais dans le sens du droit, le maire n’est pas en tort. Pour le coup, c’est un projet où il n’y a eu aucune concertation ».

C’est donc bien l’état des relations avec les pouvoirs publics qui est critiqué  par le collectif : « Il n’y a aucune concertation, on n’a même pas reçu en amont des projets concernant le quartier », souligne une de ses membres. Ces derniers, outre la vision de la ville de Collomb, critiquent également les dynamiques de métropolisation des villes françaises et les oppositions entre mairies d’arrondissement et mairie centrale, où les rapports de pouvoirs et de compétences s’y jouent. « Sur beaucoup de sujets, nous allons tomber d’accord avec ces différents groupes [d’habitants], mais nous allons nous heurter à l’absence de dialogue avec les strates supérieures », déplore également Arthur Rémy.

La Fabrique de la Ville et étudiants, un partenariat donnant/donnant

Malgré la difficile entente avec les décideurs politiques, le collectif entretient tout de même la volonté de s’ouvrir au dialogue et aux échanges. Ainsi, l’année dernière, de la rencontre avec Guillaume Faburel, professeur à l’Institut d’Urbanisme, est né un projet entre le collectif et des étudiants. Ces derniers ont ainsi produit des dossiers thématiques (sur le tourisme, l’habitat partagé, la démocratie participative), qui ont servi de bases de connaissance et d’échanges. Cette année encore, d’autres étudiants du master Villes et environnements urbains (Université Lyon-2) sont mobilisés pour mener à grande échelle des enquêtes socio-économiques pour recueillir les avis des habitants sur les différents aménagements futurs.

Pour ces étudiants, c’est donc l’occasion de s’entraîner avec des outils de terrain et de voir comment se concilient politiques publiques et habitants, mais aussi de s’impliquer pour répondre à ces problématiques en collaborant avec des habitants et pas qu’avec des professionnels. Le principe de la participation, mis en avant par le collectif, représente en effet une signification particulière auprès de ces étudiants spécialisés en études urbaines. « Au-delà des problématiques gentrification, c’est surtout celles de la touristification qui m’intéresse, comme je fais mon mémoire dessus » précise une de ces étudiantes,  « c’est intéressant d’avoir le point de vue des habitants, sur la manière dont ils voient la mise en tourisme de leur territoire, et les problèmes que cela peut engendrer ».

Pour un droit à la ville

Le collectif invoque le « droit à la Ville », titre éponyme de l’ouvrage de Henri Lefebvre paru en 1968, dont la relecture actuelle sert de base intellectuelle à tous les mouvements revendiquant un renouveau de “l’habiter” des villes. En résumé : se défaire du modèle néolibéral de la ville et ses logiques de production pour promouvoir l’horizontalité et la co-participation, pour ne pas dire l’autogestion. « Ce sont des aspirations totalement légitimes face à la gestion de plus en plus technocratique de la Ville », commente pour sa part Arthur Rémy.  « Il ne faut surtout pas oublier l’intérêt des citoyens dans la construction de la Ville ».

Il existerait donc bien un projet politique au sein du collectif, bien que ce dernier se défende de porter une parole militante. Un étudiant qui participe au projet confie : « Je pense que le collectif porte un message très politique, on est plusieurs [étudiants] à en avoir discuté et s’être dit qu’on devait faire attention de ne pas être un outil pour [le collectif], car les enjeux politiques sont bien présents autour de ces thématiques de gentrifications ».

Brivaël Marone-Hitz

La rédaction

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