Féminisme et islam : la question du voile

L’islam en débat. Où en est-on sur la question du voile islamique ? Haoues Seniguer, enseignant-chercheur à Sciences Po Lyon fait le point sur ce thème récurrent. Il aborde également la réforme politique et religieuse de l’islam.

1Haoues Seniguer, chercheur au groupe de recherches sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO) : conférence pour l’université Populaire de Lyon « Féminités islamiques ou féminismes islamistes ? La lancinante question du voile »
http://unipoplyon.fr/articles/auteur/haoues-seniguer

C’est une question qui revient fréquemment dans le débat public. La « lancinante question du voile » était le thème d’une conférence1 d’Haoues Seniguer, chercheur au GREMMO. Sa nouveauté ? L’aborder sous l’angle du féminisme islamique, encore largement méconnu en France. Interview.

Photo Haoues 7353340-11319843La question du voile islamique revient fréquemment dans le débat public. Comment interprétez-vous cet intérêt médiatique ?
Vous utilisez le mot « intérêt », mais on a plutôt l’impression que l’islam, dans certaines couvertures médiatiques, inquiète et pose problème a priori. Ce qui provoque l’islamophobie, bien souvent, c’est cette façon d’aborder l’islam. La façon de poser la question induit quelquefois une perception très négative.

Vous n’êtes pas une femme et vous ne vous déclarez pas musulman. Pourquoi avoir eu envie de tenir ces conférences sur les femmes et l’islam ?
Parce que je suis universitaire m’intéressant au monde et à l’islam ! Je ne m’exprime jamais sur mon appartenance privée. La seule condition sine qua non est la rigueur analytique. L’islam n’a pas à être patrimonialisé, de même que le judaïsme ou le christianisme.

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La loi sanctionne le port du voile dans de nombreux endroits. Dans ce cadre, le voile est-il une subversion ? Les musulmanes françaises le portent-elles en signe de rébellion ?
C’est possible ! Dans certains cas, les femmes qui décident de porter le foulard le font par conviction religieuse ou par conviction au croisement du religieux et du politique. Le port du foulard est une façon d’affirmer son islamité dans l’espace public et de marquer des points en termes de visibilité. Des femmes portent le hijab, mais, parfois, elles sont les premières à critiquer les mouvements islamistes, ce qui peut paraître paradoxal aux yeux de certains.

L’autre paradoxe, c’est que pour les féministes généralement la rébellion passe plutôt par le fait d’enlever des vêtements plutôt que d’en rajouter…
On peut trouver du féminisme dans les deux cas. Le féminisme, tel que je le perçois, est l’autonomisation de la femme dans l’espace public, la réappropriation de sa parole, le droit, au même titre que les hommes, à une parole critique dans l’espace public, à une participation dans l’espace politique, à l’investissement de tous les corps de métier, etc. Il y a un trait d’union possible entre le combat des féministes musulmanes et des non-musulmanes. L’essentiel, ce sont les revendications portées beaucoup plus que le vêtement.

« Cette réforme en rupture se rapprocherait de la réforme qui a eu lieu en Europe au 16e siècle au travers de figures comme Luther ou Calvin. »

Pourtant les militants ont souvent une grande méfiance envers les femmes voilées qui luttent. Leur appartenance à l’islam serait supérieure à l’appartenance à la République…
Je pense que c’est lié à l’héritage franco-français. Quand l’Église dominait en France, elle n’était pas en faveur de la libération des femmes et un certain nombre de militants de gauche raisonne peut-être encore avec l’islam de la même manière qu’ils raisonnaient avec l’Église catholique quand elle était encore importante socialement.
Il y a également le discours discriminant porté par quelques clercs musulmans qui focalisent le regard de ces militants, en raison de sa charge misogyne.

Peut-on dire qu’il n’y a pas un voile, mais une grande variété de voiles ?
Il y a des façons de porter le voile tout à fait différentes. Il peut y avoir une esthétique du voile. Les femmes essaient de concilier une contrainte d’ordre religieux et une contrainte d’ordre social, afin que le milieu ne soit pas hostile à un foulard qui apparaîtrait en rupture totale avec le fait que la France n’est pas un pays majoritairement musulman. Tout en cherchant à respecter ce qu’elles considèrent comme une norme transcendante.

Vous parlez d’une réforme du « monde musulman ». Qu’est-ce que vous entendez par ce terme de réforme ?

Islam: les enjeux de la réforme par esprit-actu

Beaucoup d’acteurs sociaux musulmans se réclament actuellement de la réforme. Mais tous n’y mettent pas la même chose. Il y a pour moi trois types de réformes :
— une réforme-restauration, qui fantasme l’islam des origines et voudrait y revenir après des siècles de décadence. Elle s’inscrit dans la filiation d’Ibn Abdelwahhab (XVIIIe siècle) qui a donné son nom au wahhabisme.
— Il y a une réforme-adaptation. Au 19e siècle il y a trois figures clés : Mohammed Rachid Rida, Mohamed Abduh et de Djamâl ad-Dîn al-Afghâni. Ils sont dans une perspective réformiste qui intègre des éléments de modernité, tout en restant attachés à la norme : l’Europe a supplanté le monde majoritairement musulman. La question qu’ils se posent est de savoir comment créer un renouveau civilisationnel après les siècles de décadence.
— Il y a, enfin, un troisième type de réforme, qui est très minoritaire. C’est celui de la réforme-rupture. Qu’est-ce que la rupture ? J’entends par là la volonté de repenser ce qui a été sacralisé dans les premiers siècles de l’islam, notamment en termes normatifs. Cette réforme-rupture se rapprocherait un peu de la réforme qui a eu lieu en Europe au 16e siècle au travers de figures comme Luther ou Calvin.

Il s’agirait donc de créer une nouvelle religion ?
Non, il s’agit de repenser la religion en évitant toute cette surcharge normative. C’est la pensée de Mohammed Arkoun et de Nasr Hamid Abû Zayd. Ces personnes se revendiquent de l’islam et ne prônent pas de rupture avec leur islamité. Mais ils posent ce genre de question : peut-on penser l’islam en dehors des gloses qui ont tendu à être sacralisées à l’époque médiévale ? Un musulman qui croit en une vie éternelle, pour accéder au salut, a-t-il nécessairement besoin d’observer par exemple les 5 piliers de l’islam ? Les 5 prières par jour, le Ramadan, par exemple, sont-ils incontournables pour le salut de l’âme ? Peut-être, s’interrogent-ils, que ce que l’on a sacralisé dans l’histoire du monde majoritairement musulman était dicté avant tout par des motifs contextuels, conjoncturels et politiques ?

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Vous parlez également de réforme politique ?
Elle est intimement liée à la réforme religieuse (en ce qui concerne le monde majoritairement musulman, essentiellement, je ne parle même pas de l’Europe). Parce que la plupart des régimes proclament l’islam comme religion d’État ou la charia comme source principale de la législation. Et donc, ces États font le jeu des conservatismes religieux islamistes, même s’ils s’en défendent et disent les combattre.

Oui, ils passent bien souvent pour les derniers remparts contre l’islamisme…
Quelqu’un comme Abdel Fattah al-Sissi, aujourd’hui président en Égypte après un coup d’État le 3 juillet 2013, est connu pour son grand conservatisme religieux. Pourtant, il fait la guerre aux Frères musulmans. Mais il défend le même paradigme que les islamistes égyptiens ! Simplement, ce qui le différencie de ces islamistes, c’est la question du pouvoir qu’il souhaite contrôler à l’avantage des militaires.

Vous voulez séparer la politique et la religion. Mais est-ce que la religion n’a pas été créée justement pour faire de la politique ?
C’est une conviction citoyenne et scientifique. Si on séparait les deux, ce serait une double libération, autant pour le politique que pour le religieux. Il y a du pouvoir dans les religions, mais elles ne sont pas prédisposées à faire de la politique. La politisation est un processus. En 632, au moment de la mort du prophète de l’islam, il y a eu énormément de difficultés à désigner un successeur. L’islam n’a pas de vocation politique spécifique.

“La réforme religieuse n’a pas à être prise en main par les politiques”

wanted_niqabi_woman_by_nayzak-d3e6vrzCrédit illustration : Nayzak
http://www.deviantart.com/art/Wanted-Niqabi-Woman-205234271

Comment est-ce que vous situez Tariq Ramadan sur ces questions de réforme ?
Je suppose qu’il se situe du côté des Mohammed Rachid Rida, Mohamed Abduh et de Djemâl ad-Dîn al-Afghâni, à la condition d’y ajouter des précisions. Il propose une réforme à la marge. Eux étaient des réformateurs de leur temps, du 19e, début du 20e siècle. T. Ramadan se situe donc dans un paradigme qui date de cette époque, ce qui est quand même problématique. Rien de nouveau sous le soleil ! Dans son dernier ouvrage Introduction à l’éthique islamique, il explique clairement sa position : il est pour le maintien de la norme et n’interroge même pas les châtiments corporels qui sont évoqués dans bien des manuels religieux sunnites en cas de manquement.

Pour lui, par exemple, la question du foulard ne mérite aucune discussion critique. C’est pour lui une prescription divine obligatoire, ce qui n’est pas le cas d’auteurs comme Mohammed Arkoun qui s’inscrit justement dans cette réforme-rupture. T. Ramadan renouvelle, mais à partir de l’ancien… Il ne touche que la forme, pas vraiment le fond. À quel moment a eu lieu la sacralisation des normes ? Quelles sont celles qui sont réellement contenues dans le texte coranique ? Il n’en dit mot. Certaines descriptions appartenaient à un contexte précis, déterminé, dans une situation où des musulmans vivaient dans un certain espace et à une époque donnée. Ces questions sont complètement mises de côté par ceux qui se prétendent réformateurs aujourd’hui.

Comment expliquez-vous que les personnes qui souhaitent une réforme de fond de l’islam soient si minoritaires ?
C’est terrible de dire ça, mais ils sont en avance sur leur temps. Il y a une lame de fond portée par les Frères musulmans et les néo-salafistes qui a fait son œuvre et agit encore aujourd’hui. Clairement, ce sont eux qui ont pris en charge, et avec succès, l’islamisation ou réislamisation des musulmans, en France depuis le début des années 1980. Le pic d’influence des Frères musulmans, dans le monde, se situe dans les années 70. Les musulmans européens sont, pour ceux qui pratiquent le culte en tout cas, dans cet héritage, sans en être conscients. Comme Bourdieu le disait : ils ont “naturalisé” une certaine interprétation de l’islam, qui n’est pas la seule.

Qu’est-ce que vous pensez des réformes successives qui ont touché l’islam en France ?
La réforme religieuse n’a pas à être prise en main par les politiques. Sinon, c’est un dommage fait à la laïcité. Cela met à mal la séparation des Églises et de l’État depuis 1905. Ça donne le sentiment qu’il y a un traitement différencié pour l’islam et les musulmans et, ainsi, cela crée les conditions de nouvelles mises à l’index.
L’État peut encourager la formation des théologiens en permettant que l’université se charge en partie de la formation profane : sciences sociales, histoire, instruction civique, etc. Mais cela doit rester optionnel. On ne peut pas forcer les gens à suivre tel ou tel cursus. Il en va du principe de liberté !

2000px-Islamic_Feminism_Symbol.svgFaut-il structurer l’islam en France ? Avec notamment un conseil théologique musulman qui servirait de référence pour tous les imams de France ?
La structuration est un casus belli qui n’est pas près de s’éteindre. En réalité, il existe mille et une façons de vivre son islam. Il y a de multiples interprétations et, par conséquent, c’est une erreur de croire que l’on peut uniformiser ces interprétations de l’islam au travers de structures communes, reconnues partout et de tous.

Des femmes imams… ça vous choquerait ?
Rien ne me choque, car je suis un observateur. C’est aux musulmans de se déterminer et à moi d’analyser leurs réactions. Dans l’état actuel des choses, cette question n’est pas abordée.

“Vouloir uniformiser l’islam, trouver des interlocuteurs musulmans qui feraient consensus, c’est une vue de l’esprit, une illusion.”

Oui, mais si on ne structure pas en France, on a l’impression que ce sont les étrangers qui vont structurer à notre place !
Le marché religieux est un marché ouvert, surtout avec la globalisation. Vouloir uniformiser l’islam, trouver des interlocuteurs musulmans qui feraient consensus, c’est une vue de l’esprit, une illusion. L’impossibilité de structurer l’islam de France est le symptôme, la démonstration, par l’empirique, qu’il existe mille et une façons de vivre l’islam. Celui-ci ne peut pas être enfermé dans une représentation uniforme et homogène. Comment faut-il agir ? À mon sens, simplement en dialoguant avec des musulmans habilités, ou en capacité, de dialoguer. C’est dans le dialogue que l’on voit ceux qui sont favorables ou non à la discussion critique.

Le fait que l’islam ne soit pas structuré et qu’il n’y ait pas d’autorité pourrait même permettre plus de discussion… À condition que la parole ne soit pas monopolisée par certains.
Exactement. Une excellente formule de Mohammed Arkoun énonce : “L’islam est théologiquement protestant et politiquement catholique”. Il n’y a pas de magistère dans le sunnisme, comme dans le protestantisme. Chacun, dès lors qu’il est lettré, peut s’approprier le texte coranique. Mais il est “politiquement catholique” par la volonté d’un certain nombre de clercs de structurer l’islam et de chercher à contrôler les fidèles dans une vision normative et administrative de l’islam.

S’il n’y a pas d’autorité dans l’islam, comment la réforme va-t-elle passer ? Il n’y aura pas de Concile Vatican II comme chez les catholiques, par exemple…
Le débat est ouvert. Il progressera dès lors qu’il y aura des acteurs pour faire ce travail. Je pense notamment à quelqu’un comme Rachid Benzine, qui fait un travail de (re) traduction du Coran et qui tente de réinterpréter des versets coraniques en les rapportant à leur contexte initial. C’est en tant que tel un travail de réforme qu’il opère. Rares sont ceux qui comme lui font ce travail complexe et coûteux symboliquement, car il heurte les clercs établis et la croyance musulmane générale. Ce qui est assez ironique, c’est qu’aujourd’hui tous ceux qui se prétendent de la réforme sont ceux qui sont les moins disposés à réformer ! La réforme est une manière de se légitimer auprès des non-musulmans et des pouvoirs publics, pour faire croire que les choses bougent positivement.

 

En complément de l’article :
http://owni.fr/2011/03/08/feministe-et-islamique/
http://oummatv.tv/lislam-religion-du-juste-milieu
https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minisme_musulman

 

La rédaction

Crée en 2008, la rédaction du Lyon Bondy Blog s'applique à proposer une information locale différente et complémentaire des médias traditionnels.

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